Le Luxembourg, un laboratoire européen

LOGO_PRESIDENCE_2015_RGB_FRL’Atelier Europe a arpenté le Grand-Duché durant deux jours. A la veille d’un Conseil ECOFIN et à mi-parcours de la Présidence luxembourgeoise de l’UE, nous avons été cordialement reçus par des juristes, des diplomates, des parlementaires et des fonctionnaires européens, pour une série d’entretiens entre actualité brulante et priorités de long terme. Voici, en trois épisodes, le compte-rendu de ces rencontres sur le Luxembourg, la finance et les institutions européennes.

 

Le Luxembourg, petit pays et Grand-Duché

Comment un petit territoire, ancien « Département des forêts » sous Napoléon, a-t-il su tirer parti des contraintes de son histoire et de sa géographie pour devenir une place financière de premier plan et un pays cofondateur des Communautés européennes? Voyager au Luxembourg, c’est se poser inévitablement cette question, qui n’est autre que celle des avantages comparatifs, chère à l’économiste Ricardo. Voyager au Luxembourg, c’est également interroger la diversification, cet art de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier économique, qu’il s’agisse d’industrie, de finance ou de services. Pays ouvert sur l’extérieur, le Luxembourg s’avère en fait un laboratoire de l’Europe. La Monarchie constitutionnelle y accueille depuis leur fondation des institutions clés, de la CECA de jadis à la Cour de Justice, en passant par la Cour des comptes. Au croisement de plusieurs identités culturelles, le Luxembourg fait bien souvent figure de point d’équilibre dans l’intérêt général communautaire.

La diversification, moteur de l’évolution du pays

Après-guerre, la sidérurgie est prépondérante au Luxembourg, à travers notamment le groupe Arbed, devenu depuis par fusions successives Arcelor Mittal. Dès les années 1960, afin de ne pas s’enfermer dans un secteur unique, et pour anticiper le déclin de la sidérurgie vers la fin des « trente glorieuses », le Luxembourg se lance dans une stratégie nationale visant clairement à développer une place financière attractive.

Ouvert et intégré aux différentes unions douanières, du Zollverein à l’UE, en passant par le Benelux, le Luxembourg développe une activité internationale de crédit et d’émission d’obligations. Rapidement, il héberge de nombreuses holdings étrangères. Les années 1970-1980 connaissent l’essor de la Banque privée, ainsi que des fonds d’investissements, activité dans laquelle le pays est aujourd’hui numéro un en Europe. Le secret bancaire des années 1990 et la non-imposition des plus-values font du Grand-Duché une sorte de monde parfait pour ceux qui en bénéficient, connaissant alors jusqu’à 9% de croissance par an.

Au fond, les Luxembourgeois semblent avoir la hantise récurrente du monolithisme économique, qui daterait de la fin de la grande époque de la sidérurgie. Malgré la présence d’industries comme Goodyear et DuPont de Nemours après-guerre; SES Global, PayPal, Amazon ou EBay aujourd’hui, la question demeure: comment se diversifier? Le dernier avatar de réponse à cette question semble le développement d’activités de services, que ce soit dans les satellites ou le numérique. Premier pays d’Europe en termes de PIB par habitant, le Luxembourg est aujourd’hui noté AAA et tient fermement à garder cette note. Originalité locale: les rentrées fiscales servant aux dépenses de service public sont fournies, non pas directement par le contribuable, mais majoritairement par un tiers financeur: taxes sur le tabac, les fonds d’investissement, etc.

Le Luxembourg, un carrefour identitaire

Ambassade de France

Rencontre avec Monsieur Guy Yelda, Ambassadeur de France au Luxembourg

Dans les années 2000, l’augmentation du prix du logement, les encombrements de trafic provoqués notamment par environ 150000travailleurs frontaliers quotidiens (Allemands, Belges et Français) et l’arrivée des nouveaux Européens, suite à l’élargissement de l’UE en 2004, font s’interroger les Luxembourgeois sur leur projet national. Sur une population de 563 000 personnes, 65 000 Français vivent sur place et 85 000 Lorrains font le trajet aller-retour chaque jour, ce qui n’est pas sans occasionner des débats sur l’identité luxembourgeoise et le droit de vote des étrangers que, de fait, seule une faible majorité (54%) des résidents possèdent (lors d’un referendum en juin 2015, les Luxembourgeois ont rejeté à 78% l’octroi du droit de vote aux étrangers) En journée, les nationaux sont même minoritaires au Luxembourg (40%) du fait de l’afflux des travailleurs frontaliers. A cela s’ajoutent les perspectives d’un modèle de retraite depuis longtemps généreux et dont la poursuite n’apparait pas soutenable à long terme.

Sur le plan politique, la figure tutélaire de Jean-Claude Juncker, Chrétien social à la tête du pays pendant dix-huit ans (1995-2013), marque d’autant plus que sa nomination à la tête de la Commission a fait de lui le grand absent le plus présent de la scène européenne. Pour autant, l’affaire du « Lux Leaks » en 2014 a laissé des traces, même s’il s’avère que de nombreux autres Etats pratiquent les rescrits fiscaux et que ceux-ci sont l’objet d’une règlementation en discussion à Bruxelles. De fait, la question est aujourd’hui envisagée et présentée de manière collective et internationale, comme un reliquat du problème de la concurrence fiscale entre Etats, mais elle a été perçue par les Luxembourgeois comme une remise en cause injustifiée (du fait du caractère courant de ces pratiques) par un Grand-Duché qui refuse la qualification de paradis fiscal. Sur ce point, la Coalition tripartite Droite, Verts, socialistes, qui dirige aujourd’hui le pays et son Premier Ministre actuel, Xavier Bettel, promettent et promeuvent coopération et transparence en matière fiscale.

Sur le plan de l’opinion publique, bien que la population soit majoritairement pro-européenne, un léger désenchantement est perceptible dans les sondages, nous a-t-on fait remarquer. Sans doute la nostalgie d’une Europe plus restreinte, où l’on décidait autour d’une table à six y a-t-elle sa part. Dans les débats européens, notamment sur la Grèce, les Luxembourgeois, qui ont une double culture, sont réputés parler parfois le « Hollande » et penser en fait en « Schaüble ». Ils auraient, dit-on, aujourd’hui, une moindre tendance à se tourner vers la France que vers l’Allemagne. Résolument pragmatiques, leurs responsables politiques s’attachent constamment à élaborer un discours politique étayé sur plusieurs niveaux, du local au communautaire. « L’Europe ne tombe pas du ciel, nous rappelle-t-on au Parlement national, qui compte en tout et pour tout soixante députés. Car l’Europe, c’est nous… » Une bonne pratique à importer en France ?

Aymeric Bourdin

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