Riga ou la détente russe
18 Mai

Riga ou la détente russe

Après la Lituanie, la Lettonie est le deuxième pays balte à prendre la Présidence tournante du Conseil de l’Union européenne. Pour ce « petit » pays de 2,2 millions d’habitants, entré l’année dernière dans la zone euro, cette Présidence est aussi l’occasion de se faire mieux connaître sur la scène européenne. Depuis son indépendance en 1991, la Lettonie est passée par toutes les phases économiques: reconstruction, libéralisation, boom (avec des taux de croissance supérieurs à 10 % dans les années 2000), dépression et rigueur. Aujourd’hui, dans une Europe toujours malade de son chômage de masse et de sa croissance poussive, le pays arbore fièrement ses 4 % de croissance. Riga, surprenante par son architecture, est une ville dynamique qui a plutôt bien digéré son passé soviétique dans l’expression de son bâti, sans en oublier son imposante et difficile histoire, comme en témoignent le musée des Occupations ou l’ancien siège du KGB. La métropole germano-balte retrouve depuis son indépendance un peu de son atmosphère et de son style d’avant-guerre. Riga fut la principale ville de l’espace baltique oriental, intégré au cours du 18è siècle à l’empire des Tsars. C’est dans cette ville qui abrite le plus grand nombre de bâtiments de style Art Nouveau d’Europe (plus de 800), dont les façades typiques ont été classées en 1997 par l’UNESCO au patrimoine mondial de l’humanité, que l’Atelier Europe a séjourné pour ce 13è voyage d’études. Le souffle de l’esprit marchand de la Hanse comme régulateur de la crise Riga était devenue au 19è siècle une métropole industrielle d’avant-garde et un grand port qui rivalisait avec Odessa. Encore aujourd’hui le port paraît presque trop grand dans un pays trop petit. Telle Vienne l’impériale dans ses frontières étriquées. Riga a contribué à véhiculer en Russie cet esprit marchand typique des villes de la ligue hanséatique, ainsi que les idées de progrès social et de libéralisme économique. C’est encore sur ce créneau-là que cette étonnante capitale balte se positionne. Rappelons que Laimdota Straujumala Première ministre lettone, vice-présidente de la Commission européenne, est chargée de l’Euro et du Dialogue social. « Une Europe compétitive, une Europe numérique, une Europe engagée« : voilà le slogan de la Présidence lettone, en ligne avec la priorité donnée par la Commission au Marché unique du numérique. Sur le volet compétitivité, la Lettonie est crédible et peut se vanter de sa propre expérience. Ses politiques de réformes structurelles et d’investissement mises en place pour stimuler l’emploi ont donné de bons résultats. La rapidité de la reprise économique a contrasté avec la violence de l’effondrement en 2008, période pendant laquelle le chômage des hommes est passé brutalement de 6 à 25 % (notamment en raison de leur forte représentation dans le secteur de construction qui s’est arrêté net). Autre conséquence iconoclaste de cette crise: la Lettonie, bien que ne produisant pas de voitures, est devenue brièvement exportatrice d’automobiles. Il fallait bien écouler les stocks des invendus et des saisies. Le pays est encore à 6 points de son niveau d’avant la crise, mais la Lettonie fait figure aujourd’hui de « bon élève » de l’Europe avec un taux de croissance de 4 %, un déficit public faible de 1,3 % du PIB et une dette publique d’environ 38 % du PIB en 2014. Mais pour en arriver là, il a fallu passer par de douloureux sacrifices et la consolidation a été brutale (en terme de baisse des dépenses publiques notamment, le RMI local s’élevant à 60 euros, la baisse de revenus pour les salariés pouvant aller jusqu’à 80 %, etc.) pour une population qui est restée malgré tout stoïque. Cette acceptation sociale et cette forte résilience ont permis la reconduction du gouvernement meneur de réformes, et ainsi la mise en place de politiques sur le long terme. La dévaluation de la monnaie locale, le lats, a été d’emblée écartée (toucher à la monnaie aurait envoyé un mauvais signal avant l’entrée dans l’euro), pour se concentrer sur la compétitivité. La thérapie de choc a montré la grande flexibilité de l’économie lettone, qui s’est réorientée vers les exportations, agricoles notamment. Dans son agenda européen, la Lettonie mise aussi beaucoup sur le numérique comme moteur de croissance durable. Stoïcisme face aux réformes pour certains, mais pour d’autres, la non-acceptation sociale de la rigueur, ou tout simplement l’impossibilité de trouver un travail décemment rémunéré, les a conduit à l’émigration. Environ 10 % des Lettons ont émigré au moment de cette crise, notamment en Grande-Bretagne et au Canada, et cette fuite des cerveaux et de la main d’œuvre pose un problème persistant au pays. Le dépassement des ruptures Il faut souligner l’ampleur et la gravité de la crise économique qu’a traversée la Lettonie à partir de 2008 (entre 2008 et 2009 le pays a perdu 25 % de sa richesse, 18 % pour la seule année 2009). Et la crise n’est pas étrangère à la stratégie de réconciliation avec la Russie à l’œuvre depuis 2010, après des années de refroidissement pendant lesquelles la fièvre nationaliste (le bonheur d’être enfin indépendant !) et le poids des considérations géopolitiques ont lourdement pesé sur les relations entre les deux pays (au cours des années 2000 notamment, avec l’entrée du pays dans l’OTAN ou dans l’UE). Au moment de la crise, nombre de Lettons ont compté sur le développement des relations commerciales avec Moscou pour faire redémarrer l’économie: les investissements et les touristes russes devaient, entre autres, aider le pays à sortir du marasme. En d’autres termes, la diplomatie devait se mettre au service de l’économie. Car la Russie est aussi l’un des meilleurs clients des produits agroalimentaires lettons. Le facteur énergétique joue également un rôle dans la relation avec la Russie et la volonté lettone de trouver un modus vivendi apaisé. La Lettonie produit et exporte de l’électricité, mais elle est un importateur net de pétrole et de gaz (c’est l’une des conséquences de son adhésion à l’UE). Sur le gazoduc sous-marin Nord Stream, soutenu par Berlin et Moscou, la Lettonie a eu une position beaucoup plus modérée que la Lituanie et l’Estonie. Ainsi, prenant en compte tous ces éléments, la Lettonie semble désormais vouloir construire avec la Russie un partenariat pragmatique, apaisé, et sans renoncement cependant. Car la Lettonie est un pays à part dans le trio baltique. Curieusement, ou pas, le pays semble avoir construit depuis quelques années de relatives bonnes relations avec son grand voisin russe. Relatives, comparées aux relations que ses voisins régionaux entretiennent avec Moscou, du fait de sa guerre hybride en Ukraine. Bonnes, cela signifie que la Lettonie n’adopte pas la tactique de l’opposition frontale avec la Russie, tout en ayant une position claire sur le respect des accords de Minsk par exemple (conditions de la levée des sanctions, dont la Lettonie est la première victime). Enfin, comme son voisin lituanien, la Lettonie est très attachée au Partenariat oriental, sur lequel une grande conférence aura lieu le 22 mai prochain à Riga, et où elle espère obtenir une position commune de la part de tous les États membres. Ainsi, Riga ne ferme pas la porte à l’Est, et elle est loyale dans ses fidélités occidentales (UE et Otan). La relation avec Moscou est aussi ambivalente. Le poids de l’histoire bien sûr. Mais surtout le caractère quasi binational du pays et la cohabitation particulière de ses communautés. La Lettonie est le pays de l’Union européenne où vit la plus forte communauté russe, les russophones représentent entre 30 et 40 % de la population. Parmi eux, environ 14 %, arrivés du temps de l’Union Soviétique, sont apatrides et n’ont pas le droit de vote ni aucun accès aux prestations sociales. Contrairement à la Lituanie où le processus de naturalisation est plus souple, pour obtenir la citoyenneté lettone, il faut parler couramment le letton et passer un examen sur l’histoire du pays. Intégrer, ou pas, ces 300 000 apatrides est...

Lire la suite
L’Italie de Renzi: un nouveau récit européen?
17 Nov

L’Italie de Renzi: un nouveau récit européen?

Une présidence dans un contexte politique de rupture Il y a eu l’Allemagne de Schröder et ses réformes. Il y a maintenant l’Italie de Renzi qui bouscule les codes et les normes de la politique italienne, pour faire de son pays l’un des plus réformateurs du moment. Ou qui se proclame comme tel. Pour l’heure, Renzi est celui qui a permis un renouvellement de la classe politique italienne, on en rêverait en France, et il a clos le chapitre de l’hystérie berlusconienne. Longtemps, l’Italie fut regardée comme une sorte de gérontocratie et Renzi peut être compris comme le fruit d’une certaine exaspération générationnelle. La jeunesse italienne subit au premier chef les conséquences d’une crise interminable et dont les origines la précèdent largement. Renzi, c’est un homme de 39 ans (plus jeune chef de gouvernement en Europe après Charles Michel en Belgique) qui fait front aux constitutionnalistes et aux syndicats hostiles au « Jobs act », l’une de ses réformes phares qui a pourtant provoqué un schisme au sein du son parti, le Parti Démocrate. Renzi, c’est l’histoire d’un homme légitimé par les élections européennes (40% des suffrages), qui trace sa route presque seul, et que certains comparent déjà à Thatcher. Bye bye donc l’Italie de cet histrion de Berlusconi, qui a dominé pendant 20 ans la politique italienne et qui fut le symbole d’une Italie amorale et illégale, et dont beaucoup d’Italiens avaient honte à l’étranger. C’est dans cette Italie fière d’elle-même, dans laquelle indéniablement souffle un vent nouveau, que nous avons séjourné pour ce 12è voyage de Présidence européenne. Comme toujours, l’agenda de cette Présidence est dicté par les circonstances internationales et les priorités de politique intérieure. Or, partout en Europe, le diagnostic de l’exigence des réformes structurelles a été fait, notamment sur le marché du travail, la Justice et l’administration publique. Emploi (ici aussi on parle de « lost generation », le taux de chômage général est de 12% en Italie mais grimpe à 42 % chez les jeunes), présence forte sur la scène internationale, climat, questions migratoires (Frontex et la suite de l’opération Mare Nostrum (lancée après le drame des migrants de Lampedusa) avec Triton, révision des accords de Dublin) et fonctionnement institutionnel (une nouvelle version de la vieille antienne du rapprochement de l’UE et des citoyens, mais cette fois-ci à partir des citoyens eux-mêmes, avec une approche « bottom-up » et « grass-rooted » selon les expressions anglaises en cour), sont les cinq priorités de cette Présidence italienne. En parallèle de ces réformes structurelles, qu’elle souhaite continuer de promouvoir, la Présidence italienne soutient également une politique de relance coordonnée au niveau européen, avec notamment des investissements par le biais de la Banque Européenne d’Investissement (BEI) et le plan Juncker d’une enveloppe de 300 milliards d’Euros. Finalement, cette vision sied au vieil adage de Jacques Delors: « la rigueur aux États, la relance à l’Europe ». Au-delà de ces ajustements macro-économiques, la question du fonctionnement même des institutions est à l’ordre du jour de cette Présidence italienne. Elle souhaite renforcer le délicat processus de monitoring des réformes accomplies par les pays membres et prévoir, en cas de non-respect des règles communautaires, une grille de sanctions qui pourraient aller, pour les plus mauvais élèves, jusqu’à la mise sous tutelle. Toutefois, les Italiens sont favorables à une flexibilité accrue dont les États pourraient jouir par rapport au Pacte de stabilité et de croissance, négocié à la fin des années 90 dans un contexte économique mondial très différent de celui d’aujourd’hui. Quelles pourraient donc être les marges de manœuvre? Renzi est resté plutôt vague sur ce sujet (il ne faut pas trop irriter l’Allemagne) et la Présidence italienne laisse la Commission négocier en bilatéral avec les États membres. « Changer l’Italie pour changer l’Europe » Impossible de revenir de ce voyage d’études sans insister sur Renzi, ce phénomène qui a bouleversé la politique, chouchou de la droite et déjà affublé de plusieurs surnoms tels que « Renzusconi » (mélange de Renzi et de Berlusconi, avec qui il partage sans aucun doute la même ambition, voir sur pas mal de points, le même programme – cf le premier mandat de Berlusconi et sa révolution libérale – comme on nous l’a souligné plusieurs fois) ; ou le « rottamatore », c’est-à-dire celui qui envoie à la casse les vieux gérontes de la politique italienne. La méthode Renzi, ou plutôt son absence du fait d’une pratique instinctive du pouvoir, est un mélange de volonté politique et de communication efficace (par exemple, les fameux 80 euros gagnés sur la fiche de paye), s’appuyant par ailleurs sur le coup d’éclat, qui paraît cependant peu tenable sur le long terme. Mais pour le moment les grands chantiers de réformes ont été lancés, que ce soit pour la fonction publique ou le marché du travail (il existe 47 types de contrat de travail différents en Italie). Les handicaps structurels de l’Italie sont connus: bureaucratie lourde et boulimique, fonctionnement très lent de la Justice (les délais de jugement sont très longs, 3 ans en moyenne, ce qui est un vrai frein à la vie économique car les différends dans les affaires se terminent souvent au tribunal et cela crée une insécurité juridique préjudiciable aux investissements, notamment étrangers), corruption (voir notamment un récent scandale au sujet des appels d’offre pour l’Exposition universelle), évasion fiscale (qui représente quand même 9 % du PIB) et le travail au noir. Durant ses cent premiers jours, Renzi a lancé la réforme du Sénat, qui passe de 315 à 100 membres, et qui deviendrait une chambre des régions élue par des grands électeurs, avec une fonction consultative seulement; réforme des collectivités locales (surpression des provinces) et du marché du travail. Le processus sera long, notamment du fait du bicaméralisme égalitaire qui implique de longs examens et allers-retours dans les deux chambres. Déjà, Renzi a promis de réformer le pays en mille jours et non plus en cent. Mais si la tâche est lourde (l’Italie est l’un des rares pays d’Europe qui n’a pas changé ses institutions depuis la Seconde Guerre mondiale…), le changement de cap semble réel. Même le Mouvement Cinq Étoiles de Beppe Grillo pâtit de la politique de Renzi, qui a mis en œuvre pas mal de points revendiqués par ce parti fourre-tout et démagogique: transparence (un site internet gouvernemental décrit les mesures de Renzi afin que les citoyens puissent être comptables de son action, ce site étant extrêmement précis, tel le suivi de la vente des voitures du domaine), contrôle du budget, fin des gabegies et des signes extérieurs de pouvoir. Enfin, la numérisation de l’administration publique, domaine dans lequel l’Italie est très en retard, devrait être en place en 2015, date à laquelle théoriquement, tout le monde devra déclarer ses revenus en ligne (et a priori sans l’aide d’un expert-comptable, comme souvent, du fait de la complexité des déclarations de revenus). Selon sa propre expression, Renzi veut donc « changer l’Italie pour changer l’Europe ». Car l’intérêt des Italiens pour les questions européennes est réel. « L’Europe, ce n’est pas autre chose que l’Italie » avons-nous entendu. Le mot « fédéralisme » n’est pas un gros mot vilipendé ou qui sert de déversoir des désillusions de la situation économique actuelle. Rappelons au passage que dans son grand discours d’investiture, Renzi a mentionné avec ferveur les États-Unis d’Europe. Et l’Italie peut s’enorgueillir d’avoir produit de grands européens, tels de Gasperi et Spinelli, de sorte que l’Europe est dans l’ADN de la République italienne qui y a perçu un levier de légitimation internationale après les affres du fascisme. Aujourd’hui encore, les mouvements fédéralistes comptent souvent de grands bataillons d’Italiens. En outre, les identités régionales sont très puissantes, et devancent souvent le sentiment national. Mais si l’identité stratifiée commence pour beaucoup d’Italiens par l’ancrage dans sa ville (et particulièrement pour les Romains...

Lire la suite
La Grèce: miroir déformé de l’Union ?
30 Mar

La Grèce: miroir déformé de l’Union ?

On croit bien connaître la Grèce, ses philosophes, cette civilisation née dans le berceau méditerranéen et qui a réalisé une synthèse harmonieuse de plusieurs héritages antiques (la pensée grecque, l’autorité romaine, la spiritualité judéo-chrétienne). Son image, aussi, de carte postale éculée avec ses îles sublimes et son régime alimentaire crétois désormais recommandé par les nutritionnistes du monde entier. Mais pour notre onzième visite de Présidence, plonger dans la réalité de ce pays quelque peu emblématique de la crise de l’Euro, pour comprendre ses contradictions et ses composantes très disparates, se révèle être un exercice délicat, et complexe. Entre ouverture et isolationnisme Il faut d’abord rappeler que la Grèce est un État relativement jeune, puisque l’État indépendant tel que nous le connaissons aujourd’hui n’existe que depuis moins de 200 ans, sans oublier que le pays ne connait ses frontières actuelles que depuis 1947. Ce rappel historique rebondit sur la question identitaire (« quel peuple a été libéré? »), au cœur des problématiques politiques actuelles de beaucoup d’États européens (relire l’article de l’Atelier Europe sur Le Mantra identitaire en Europe). Quelles sont les composantes de l’État grec? En pleine crise ukrainienne, il nous a semblé amusant d’entendre qu’ici aussi, on oppose un Ouest davantage ouvert sur le monde, se fondant sur l’antique thalassocratie, à une partie orientale plus isolationniste, qui souhaite une Grèce repliée sur ses traditions ancestrales, avec l’idée d’un retour à la mythique période byzantine, le tout agrémenté d’une pointe de nationalisme. Partant de ce constat, il nous a été souligné, au cours d’une discussion avec un Professeur de philosophie, que la crise grecque actuelle est en fait le résultat de cette opposition de valeurs. Revenons donc un petit moment sur l’histoire pour comprendre les débats qui agitent la société grecque actuelle. En 1974, lorsque la dictature tombe, concluant de facto 30 ans de guerre civile, nous a-t-on précisé, les Grecs ont placé d’immenses espoirs dans l’Europe, ses institutions, ce qu’elle pouvait apporter au pays pour l’aider à construire un État moderne. L’adhésion à l’UE fut rapide, dès 1981, mais, rétrospectivement, une partie des Grecs considèrent que pendant cette période, malgré l’injection massive de liquidités, l’Union a échoué dans son rôle de guide, pour donner une direction claire à la Grèce. De fait, dès cette époque, se sont opposées deux classes de citoyens: d’une part ceux qui profitaient de l’association avec l’UE, et d’autre part ceux qui étaient laissés pour compte, sans comprendre réellement ce processus d’intégration européenne. Aujourd’hui encore, ce sentiment que l’UE, en imposant ses politiques d’austérité, punit les Grecs parce que l’argent communautaire a été mal géré, est encore très présent au sein de la population et de certains partis politiques grecs. Une société conformiste Du marasme actuel, beaucoup attendent que la crise amène à une refonte totale du fonctionnement du système politique, revisitant également la place de l’église orthodoxe (même si la société est en voie de « sécularisation »), et amenant à une réflexion sur le rôle que la Grèce peut avoir dans une Union élargie, et dans un monde globalisé. Or pour réformer, il faut de nouvelles têtes, et de nouvelles idées. Mais la Grèce, qui a posé les bases de la civilisation occidentale (elle nous a apporté la raison, la liberté, la démocratie et plus globalement la science politique, l’esthétisme, la pensée humaniste, etc.), n’est plus le phare qu’elle était au regard du monde des Idées et de la pensée théorique. L’Université grecque est dans un état de déliquescence inquiétant. Le problème de l’éducation est une question majeure pour le pays. La plupart des instituts de recherche ne publient pas dans des langues étrangères. C’est une recherche très isolée qui ne se confronte donc plus au monde. La société grecque souffre d’un conformisme ambiant, qui se retrouve dans la faible adhésion aux grandes idéologies politiques (le goût du concret et la méfiance envers les théories font partie de l’héritage civilisationnel grec). La société grecque ne croît pas aux miracles, et est restée très pragmatique (à mettre en rapport avec le fait que les Grecs sont les premiers à avoir fait confiance à la raison pour expliquer l’ordre de la nature). Les jeunes, fait tout à fait compréhensible, cherchent avant tout une formation qui leur assurera un avenir, et donc s’orientent davantage vers des cursus très professionnalisant, délaissant du même coup les « Humanités » et la philosophie politique. Et de se convertir, au grand dam des anciens, à l’alphabet latin. De ce manque d’émulation intellectuelle, peu d’idées nouvelles émergent, et il n’y a pas de consensus clair au sein de la population et de la classe politique sur la façon dont la Grèce pourrait surmonter ses faiblesses et ses blocages structurels actuels (la corruption, le poids des grandes familles, le fonctionnement clanique à tous les étages). Malgré des changements profonds dont les résultats commencent à se faire sentir, nous le verrons, c’est une société qui s’accommode des vieilles recettes, dans laquelle la relative stabilité politique s’apparente plus à une stagnation (« tout autre scénario serait pire » avons-nous entendu, ce qui rejoint le vieux proverbe grec « n’ajoutez pas à vos maux un remède pire que le mal »). La plus grande manifestation contre les plans d’austérité a regroupé 200 000 personnes, ce qui est relativement raisonnable compte-tenu du choc que cela a provoqué dans tous le pays. Pour 60 % des sondés, il faut abandonner le Mémorandum, mais 80 % de la population ne souhaite pas pour autant un retour au Drachme, et le maintien de la Grèce dans la zone euro est acquis. Comme partout en Europe, les partis politiques doivent s’ouvrir et être plus transparents, et la nécessité de voir émerger une nouvelle élite est urgente. Plus que de réformer en profondeur, l’idée dominante est de contenir la situation afin d’éviter un retour de boomerang de l’agitation sociale, alimentée par le désespoir d’une partie de la population. Une société qui peut donc paraître à première vue quelque peu soumise et ne se faisant pas confiance, mais il faut se méfier de l’eau qui dort. Le phénomène Aube Dorée ou l’ultranationalisme Le bipartisme (Pasok / Nouvelle démocratie) a volé en éclat lors des dernières législatives de 2012. Dans un paysage politique très atomisé (6 grands partis et 14 partis plus ou moins iconoclastes comme le mouvement « Ne paye pas »), c’est ce désespoir qui fait le fonds de commerce de mouvements comme « Aube Dorée ». Créé en 1993, Aube Dorée est crédité dans les sondages de 7 à 8 % pour les prochaines élections européennes et cette formation dispose de 18 députés au Parlement (sur 300 au total). Comme ailleurs en Europe, les idées simplistes et radicales gagnent du terrain, sur le terreau d’une souffrance sociale indéniable (ici atténuée par le rôle de la solidarité familiale) et de la désespérance. La presse européenne a beaucoup parlé d’eux ces derniers mois, sans s’attarder réellement sur la substance de leur programme et de leurs positions. Quelles sont-elles? Aube Dorée, qui se définit comme un parti patriote, chantre du renouveau grec, considère que la dette est illégale, car le gouvernement (celui d’Andrés Papandréou) qui a conduit à cette situation était totalement corrompu, et complice des banques. Dans cette perspective, Aube Dorée souhaite donc une annulation de la dette grecque. En outre, ses membres revendiquent un gouvernement grec indépendant, qui ne serait pas soumis à l’UE (lire: l’Allemagne) et au FMI. Première contradiction à relever dans le discours, dans ce grand élan d’indépendance souhaité par Aube Dorée, il aurait été davantage profitable pour la Grèce selon eux qu’elle accepte en 2010 le plan d’aide financière proposé par la Russie… ou comment les grandes convictions politiques s’écrasent sur le mur de la géopolitique et de la dialectique identitaire, la Grèce se considérant très proche culturellement et ethniquement du monde slave orthodoxe. « Avec...

Lire la suite
Ioulia Timochenko sera faiseur de rois
24 Fév

Ioulia Timochenko sera faiseur de rois

Camille Roux, vice-présidente de l’Atelier Europe et ancienne conseillère d’Ioulia Timochenko, était interviewée hier par Philippe Richard pour Ouest France. Nous reproduisons son entretien. Quel va être le rôle de l’ex-Premier ministre Ioulia Timochenko, libérée hier ? Elle va être, au minimum, faiseur de rois. D’après mes informations, même les leaders prorusses les plus radicaux souhaitent la rencontrer pour la consulter sur un gouvernement de coalition. Que sait-on de son état de santé ? Après trente mois de détention, elle n’est pas en bonne santé. Elle est réellement malade. C’est plus que les hernies discales qui avaient été évoquées. Mais je ne pense pas qu’elle va aller en clinique en sortant de prison. Elle est extrêmement forte et énergique, et va se sentir dopée par les événements. Peut-elle reprendre un rôle de premier plan ? C’est une femme très maligne et prudente, qui sent bien les situations. Tout dépendra de l’accueil que le peuple lui fera. Elle incarne le passé, en partie l’échec de la Révolution orange, et l’ancienne oligarchie dont les Ukrainiens essaient de se débarrasser. Mais elle peut revenir. Aucun leader d’opposition vraiment charismatique n’a émergé. Elle, c’est une politique, une vraie leader.  Certes, avec les défauts de l’ancienne classe politique ukrainienne, mais elle est sans doute capable de trouver un compromis avec les Russes. Car la balle est maintenant dans le camp de Moscou. Poutine est à Sotchi, et ne s’est pas encore clairement prononcé. Quel peut être maintenant le rôle de l’Union européenne ? L’Union européenne a fait son boulot. Mais il lui manque, sur le long terme, une politique vis-à-vis de la Russie. Pour qu’il puisse y avoir une vraie discussion tripartite. Bien que L’UE n’ait pas grand-chose de concret à proposer à l’Ukraine. Personne n’a envie de s’engager pour une adhésion. Au cours des trois derniers mois, les opposants sont passés de revendications de rapprochement avec l’Union européenne à des revendications contre l’arbitraire du pouvoir. C’est beaucoup plus fédérateur. Ce qui se passe, c’est la poursuite de la Révolution orange de 2004, qui n’était pas allée jusqu’au bout.   D’autres photos de la place Maidan, prises par un membre de l’Atelier Europe, sont visibles...

Lire la suite
Ni gérontocratie de fait, ni jeunisme marqueté
10 Déc

Ni gérontocratie de fait, ni jeunisme marqueté

Appel pour un renouveau générationnel dans la classe politique européenne Les prochaines élections européennes ne sauraient se résumer à un simple conflit générationnel. L’urgence est toute autre, l’UE est menacée dans son existence même. Dernière avanie en date: les sondages pour les Européennes laissent entrevoir un résultat électoral désastreux pour la construction de son unité politique, laquelle est le fruit de plusieurs décennies d’un effort commun et, précisément, pluri-générationnel. Partout, ou presque, un parti contestataire va incarner la 3e force politique, si ce n’est la 1ère comme ce sera peut-être le cas en France, et on observe une génération de leaders pétrifiée à l’idée d’affronter cette vague sombre. Tout simplement parce que cette génération-là s’est forgée dans des postulats qui ont été emportés avec le siècle: la croyance en un projet européen linéaire (la méthode Monnet comme chemin de Damas menant à l’unité européenne), la conviction que les conditions idéologiques de la paix de 1945 marquait la fin de l’histoire morcelée et violente du continent et enfin l’idée que l’on pouvait intégrer l’Europe, notamment au plan économique et monétaire, à coût politique constant (on garde nos bonnes vieilles habitudes nationales). Les certitudes d’hier ont laissé place à une immense confusion. Les discours non dénués de fondement, mais mécaniques (ah, le franco-allemand qui ne résout pas tout, surtout à 28, mais qui fait toujours chic! Ah, les déclarations enflammées sur l’Europe de la paix quand 90% des électeurs n’ont pas connu la guerre, un escabeau d’élévation morale pour nain politique, etc.), masquent difficilement l’absence de projet politique. Pourquoi? La politique, même à notre époque du nomadisme connecté, c’est le temps long et les constructions politiques n’essaiment qu’à l’épreuve d’engagements tout aussi durables. Et l’Europe a ceci de cruelle que sa complexité est un terrible révélateur des insuffisances des politiques peu investis. En matière européenne, c’est de désertion, le plus souvent, dont il s’agit. La relève ne se décrète pas, elle s’incarne, dit-on. Encore faut-il que ceux qui expriment des convictions nouvelles puissent prendre la parole. Les partis, hyper professionnalisés, privatisent l’élection pour en faire un jeu de structure(s) au détriment du pluralisme d’expressions. En France, pays révolutionnaire par excès de conformisme, la tendance est d’autant plus forte que les vieux au pouvoir veulent voir du jeune partout, sauf à leur place. C’est la sclérose à tous les étages. Ne nous trompons pas, les partis sont essentiels à la démocratie mais leur logique de sélection interne ne doit pas les détourner de leur rôle démocratique: être le réceptacle des aspirations de la société. Il faut ouvrir! L’Europe a un besoin crucial d’être incarnée et doit être portée par une nouvelle génération de leaders. Les élections européennes approchent, n’attendons pas le réveil brutal d’un Parlement composé pour un tiers de nostalgiques des errements passés. Il faut renouveler le discours politique, sur le fond comme sur la forme. Cela ne se fera pas par ceux plusieurs fois élus pour un même résultat, et qui pourtant s’accrochent obstinément, et pas davantage par ceux, plus jeunes à l’état civil, qui les suivent dans les mêmes savates confortables, prompts à ânonner les mêmes incantations. Notre pays et l’Europe méritent bien mieux; il faut donner sa chance à la génération qui est née avec la crise et qui est donc la première concernée par sa résolution. Mesdames et Messieurs les élus récidivistes, vous avez ardemment poursuivi une carrière; donnez-lui une dimension historique en permettant la seule voie possible pour un renouveau effectif: faites place à la relève! Et que passe le destin. Jérôme Cloarec, Camille Roux (respectivement Président et Vice-Présidente de l’Atelier Europe, think-tank indépendant), Thomas Houdaillle (Délégué Général de « Nous Citoyens...

Lire la suite
Page 1 sur 41234