Déclaration…d’amour

Immigrants à LampedusaIl en va des déclarations historiques comme des classiques que nous chérissons, il faut revenir au texte. Au détour d’une flânerie de mai, on y lit « L’Europe pourra, avec des moyens accrus, poursuivre la réalisation de l’une de ses tâches essentielles: le développement du continent africain ». D’une terrible actualité, cette phrase de Robert Schuman incarne l’esprit de l’Europe que nous fédérons, toujours moins il est vrai.

Hier et aujourd’hui, notre intégration répond à une urgence, celle de bâtir des ponts entre les peuples pour construire un avenir prospère et pacifique. Mais cette exigence n’est pas une incantation, elle décrit ce qu’est l’engagement européen en soi, non pas un postulat moral mais une démarche graduelle dont l’accomplissement même serait moral, au sens d’un devoir pour nous-même et pour autrui.

Les Hommes meurent toujours aux portes de l’Europe. Il y a la guerre en Ukraine et il y a cette infamie des migrants qui viennent s’échouer avec leur embarcation de fortune. S’il faut formuler un vœu en ce jour de célébration, c’est bien que nous cessions ce jeu malsain des envolées culpabilisantes sur l’Europe, et finalement sur nous-mêmes, quand l’horreur apparaît à la lumière, pour mieux ensuite nous exonérer de toute action. En attendant la prochaine onde sordide. Prenons garde à ne pas nous perdre, l’Europe c’est tout le contraire, c’est accepter notre part de responsabilité, non pour nous flageller gratuitement mais bien pour agir collectivement et prendre ainsi la mesure de ce qui nous unit, cette civilisation que nous avons aussi construit par l’échange avec l’autre rivage.

Joyeuse fête de l’Europe à tous !

Jérôme Cloarec
Président de l’Atelier Europe

 

Photo: Vito Manzari

Café débat à Hénin Beaumont, le jeudi 15 janvier

Hénin-Beaumont_Hotel-de-VilleLe contexte émotionnel, mais aussi politique, lié aux récents évènements offre une opportunité rare de discussion sur les sujets de fond, telle la dimension européenne des préoccupations courantes, laquelle est seulement évoquée, non sans intérêt partisan, lors des élections quinquennales. Nous voulons discuter, sans fard, les interrogations de citoyens pour que vive enfin le débat, et nous invitons les médias à s’y associer.

L’Atelier Europe, think-tank indépendant créé en 2005 et visant à promouvoir un débat public sur l’action de l’UE, organise à cet effet un café débat à Hénin Beaumont.

L’objet de cet évènement est un échange entre des experts et des citoyens dans un cadre chaleureux et dans un territoire où la dimension européenne suscite au mieux l’indifférence, au pire le rejet comme en atteste le succès de formations anti UE aux dernières élections.

Les thématiques principales seront l’emploi (la ville connaissant un taux de chômage de 25% de chômage et 43% de la population ayant moins de 30 ans) et la sécurité (notamment après le drame de Charlie Hebdo), les deux étant considérés aussi sous l’angle migratoire.

Le débat se tiendra jeudi 15 janvier 2015 à 20h à Label Anglaise, 171 Place Wagon à Hénin-Beaumont.

 

Jérôme Cloarec

Source: Wikicommons

Dix ans

Chers amis,

Pièce d’un Euro lituanien. La Lituanie entre dans la zone Euro ce 1er janvier.

Dans les bons westerns, les héros concluent: « another day, another dollar« . Ainsi l’année se termine-t-elle, et au nom de l’Atelier je vous remercie pour votre fidélité. L’année fut forcement intense dans un contexte d’élections européennes mais nous retiendrons deux événements majeurs. La montée des nationalismes, en France notamment où le FN arriva pour la première fois en tête, même si les Farage et autres Le Pen n’ont pu donner la portée qu’ils souhaitaient à leur succès. On construit rarement sur le rejet. Mais nous retiendrons aussi la face lumineuse que fut la realisation du vieux rêve spinellien d’un président de la Commission issu du groupe majoritaire au Parlement. Enfin un pas, certes modeste mais concret, vers la politisation et in fine une légitimation accrue de l’Union.

2015 aura pour nous une saveur particulière, celle de nos dix ans d’existence. C’est aussi votre anniversaire et l’Atelier ne saurait exister sans ce lien avec ses lecteurs et ceux qui participent à ses événements. Permettez-nous aussi d’exprimer notre fierté d’exister depuis dix ans avec nos moyens limités de groupe indépendant qui ne nous ont pas empêché, partout en Europe, de porter une voix pro européenne, ré aliste mais ferme dans ses convictions.

En 2015, une autre décennie sera commémorée, celle du référendum sur le Traité constitutionnel. Les adversaires de l’Union n  e manqueront pas de s’en délecter et toutes les confusions sont à craindre. Le sujet européen est pris en otage par un débat entre, pour simplifier, l’ouverture et la souveraineté traditionnelle, entre le modèle occidental et la verticalite des regimes dirigistes. Avec évidemment les gradations et les incohérences d’usage. La tentation est forte, à gauche comme à droite, de céder à nouveau à un contrôle plus étroit sur les citoyens mais le prix à payer serait terrible. La sortie de crise ne se fera pas en singeant des modèles dont on connaît l’impasse et le politique ne reprendra pas prise simplement par le mirage de la frontière intra européenne. La solidarité, dès Schuman, est l’une des clefs de voûte de notre Union et c’est bien en accroissant notre cohérence interne que nous pourrons assurer la pérennité de notre modèle de société.

Dans l’attente de vous retrouver bientôt, je vous vous souhaite une excellente nouvelle année !

Jérôme Cloarec
President de l’Atelier Europe

Source photo : Wikicommons

2014: se replier n’est pas voter?

2013 aura été une année pour rien, ou presque. Comme nous le craignions, les élections allemandes ont gelé largement toutes velléités d’initiative ambitieuse. La France a obtenu un rabe de temps de la part de la Commission s’agissant de ses finances publiques, sans doute selon le principe éculé du too big to fail, mais comme toujours le pays n’en profite pas pour réformer en profondeur son économie. Ce sera, à n’en pas douter, l’éternelle antienne du temps perdu, qui lui se monétisera bien un jour.

DSC_00622014 s’annonce à la fois plus encourageante mais aussi plus incertaine. La ferveur pro UE à Kiev nous encourage, autant qu’elle nous oblige, dans notre chemin vers l’unité politique. L’Allemagne semble gouvernée par une équipe plus pro européenne, sans extravagance excessive bien entendu, et la perspective d’un nouveau leadership européen, si ce terme est approprié s’agissant de Jose Manuel Barroso, ne peut que ravir les nombreux contempteurs d’une décennie bien difficile pour nos convictions. Les Verhofstadt, Juncker et autres Sikorski sont en lice pour imprimer une nouvelle ambition mais l’histoire récente incite à la prudence quant au résultat de ce meccano infernal avec cette année, en sus des 28 États et du Parlement, l’intrusion, bienvenue mais dans un cadre obscur, des partis politiques européens qui devront proposer un candidat pour la présidence de la Commission. étant donnée la rédaction peu claire des Traités en la matière, l’Europe va sans doute nous réserver de belles surprises que nous habillerons de belles envolées sur le « compromis européen » qui ressemble pourtant à s’y méprendre à un foutoir lamentable.

Surtout, le grand enjeu de 2014 sera bien évidemment les élections européennes. Beaucoup a déjà été dit sur le sujet, notamment sur la probabilité d’une poussée populiste, mais force est de constater que les partis politiques, notamment en France, n’ont pas encore pris la mesure du risque et ils reproduisent les mêmes erreurs du passé: choisir des candidats en se fondant sur les rapports de force interne, sans souci de candidats crédibles, compétents et convaincus. Les électeurs se laisseront-ils vraiment grugés? La perspective d’un Parlement composé d’un quart, voire d’un tiers, d’élus qui souhaitent la destruction du système européen, voilà qui annonce des lendemains difficiles du fait de l’importance du Parlement et de la nature technique des sujets votés, laquelle exige un sens du compromis et de la responsabilité que les aboyeurs publics méprisent profondément.

Un autre aspect majeur de 2014 sera la tenue de referenda sur l’indépendance en Écosse et en Catalogne. Le repli, qu’il soit nationaliste ou régional, présente les mêmes dangers et l’Europe qui se construit sur le principe du rassemblement, non pas contre mais au profit des différentes strates identitaires qui nous structurent en tant qu’Hommes et peuples, ne peut que redouter cette atomisation. Cela n’annonce rien de bon sur notre capacité à construire une organisation politique pérenne et harmonieuse. De fait, le particularisme excessif n’exprime en rien la culture, il n’est que le produit d’une recherche existentielle vaine, celle de se déterminer par opposition faute d’être, soi. Et porte en germe la violence car il conduit à une impasse qui nourrit le ressentiment.

Par ces deux aspects, 2014 pose une question fondamentale, celle de l’état de notre démocratie européenne et plus précisément de notre système de représentation. La défiance croissante vis-à-vis de ceux qui nous représentent, les individus comme les institutions, renforce le délitement qui rend difficile toute construction d’avenir, comme l’Union. C’est contre cela que nous devons nous battre et il n’appartient qu’à nous, inlassablement, d’exprimer un discours de confiance et de démontrer que si la politique peut et doit changer, cela ne doit pas se faire par le bas, en raison d’une nostalgie vaine, et que ce que promettent les anti UE, c’est le discours de l’impuissance, celle qui nous mènera à la soumission.

Une année difficile mais passionnante, en somme, et vous pouvez faire confiance à l’Atelier pour porter haut l’engagement européen! Il est très difficile de surmonter l’inertie du système mais la recherche de perspectives positives est bien réelle chez nos concitoyens et le succès de nouvelles formes de participation au débat public nous encourage dans notre démarche. Nous y participerons activement, d’une forme ou d’une autre.

Dans l’attente de vous retrouver dans le cadre de nos activités, je vous souhaite, au nom de toute l’équipe de l’Atelier, une belle et lumineuse année 2014!

Jérôme Cloarec
Président de l’Atelier Europe

Ni gérontocratie de fait, ni jeunisme marqueté

Appel pour un renouveau générationnel dans la classe politique européenne

Les prochaines élections européennes ne sauraient se résumer à un simple conflit générationnel. L’urgence est toute autre, l’UE est menacée dans son existence même. Dernière avanie en date: les sondages pour les Européennes laissent entrevoir un résultat électoral désastreux pour la construction de son unité politique, laquelle est le fruit de plusieurs décennies d’un effort commun et, précisément, pluri-générationnel. Partout, ou presque, un parti contestataire va incarner la 3e force politique, si ce n’est la 1ère comme ce sera peut-être le cas en France, et on observe une génération de leaders pétrifiée à l’idée d’affronter cette vague sombre. Old-muppetsTout simplement parce que cette génération-là s’est forgée dans des postulats qui ont été emportés avec le siècle: la croyance en un projet européen linéaire (la méthode Monnet comme chemin de Damas menant à l’unité européenne), la conviction que les conditions idéologiques de la paix de 1945 marquait la fin de l’histoire morcelée et violente du continent et enfin l’idée que l’on pouvait intégrer l’Europe, notamment au plan économique et monétaire, à coût politique constant (on garde nos bonnes vieilles habitudes nationales).

Les certitudes d’hier ont laissé place à une immense confusion. Les discours non dénués de fondement, mais mécaniques (ah, le franco-allemand qui ne résout pas tout, surtout à 28, mais qui fait toujours chic! Ah, les déclarations enflammées sur l’Europe de la paix quand 90% des électeurs n’ont pas connu la guerre, un escabeau d’élévation morale pour nain politique, etc.), masquent difficilement l’absence de projet politique. Pourquoi? La politique, même à notre époque du nomadisme connecté, c’est le temps long et les constructions politiques n’essaiment qu’à l’épreuve d’engagements tout aussi durables. Et l’Europe a ceci de cruelle que sa complexité est un terrible révélateur des insuffisances des politiques peu investis. En matière européenne, c’est de désertion, le plus souvent, dont il s’agit.

La relève ne se décrète pas, elle s’incarne, dit-on. Encore faut-il que ceux qui expriment des convictions nouvelles puissent prendre la parole. Les partis, hyper professionnalisés, privatisent l’élection pour en faire un jeu de structure(s) au détriment du pluralisme d’expressions. En France, pays révolutionnaire par excès de conformisme, la tendance est d’autant plus forte que les vieux au pouvoir veulent voir du jeune partout, sauf à leur place. C’est la sclérose à tous les étages. Ne nous trompons pas, les partis sont essentiels à la démocratie mais leur logique de sélection interne ne doit pas les détourner de leur rôle démocratique: être le réceptacle des aspirations de la société. Il faut ouvrir! Répartition des Députés européens français par tranches d'âge (cliquer pour voir en plus grand)

L’Europe a un besoin crucial d’être incarnée et doit être portée par une nouvelle génération de leaders. Les élections européennes approchent, n’attendons pas le réveil brutal d’un Parlement composé pour un tiers de nostalgiques des errements passés. Il faut renouveler le discours politique, sur le fond comme sur la forme. Cela ne se fera pas par ceux plusieurs fois élus pour un même résultat, et qui pourtant s’accrochent obstinément, et pas davantage par ceux, plus jeunes à l’état civil, qui les suivent dans les mêmes savates confortables, prompts à ânonner les mêmes incantations. Notre pays et l’Europe méritent bien mieux; il faut donner sa chance à la génération qui est née avec la crise et qui est donc la première concernée par sa résolution. Mesdames et Messieurs les élus récidivistes, vous avez ardemment poursuivi une carrière; donnez-lui une dimension historique en permettant la seule voie possible pour un renouveau effectif: faites place à la relève! Et que passe le destin.

Jérôme Cloarec, Camille Roux (respectivement Président et Vice-Présidente de l’Atelier Europe, think-tank indépendant), Thomas Houdaillle (Délégué Général de « Nous Citoyens »).

L’éléphant dans la pièce : Le mantra identitaire en Europe

256px-Holbein-erasmusPour que l’Europe surmonte ses contradictions internes, pour qu’elle s’ancre dans le cœur de ses citoyens, il faut refonder sa base idéologique.

L’Europe est à bout de souffle. Le désamour européen grandit chaque jour davantage sur fond de déclassement économique. La nécessaire refonte des institutions a déjà été maintes fois vantée, et elle est déjà enclenchée quelque peu forcée par les secousses monétaires et financières. Mais, voilà, les réformes sont partielles car essentiellement techniques et en contournant la dimension politique où le consensus n’est plus. Alors, que faire? La réponse des pro-européens est généralement de deux natures. Celle des tenants de l’orthodoxie institutionnelle: le franco-allemand! La méthode Monnet! Vite, un nouveau Delors! Or, la méthode Monnet est en phase terminale dans une Europe à vingt-sept Etats et aux compétences élargies dont on conteste la légitimité. Et l’histoire ne repasse pas les plats. Celle des utilitaristes, en général géo-stratèges à leurs heures (gare au péril jaune!), convaincus que l’Homme européen, cet enfant des Lumières, sera touché par la grâce post-nationale par la seule intervention de la raison; on parle alors de projets (ah, l’Airbus pour faire la nique aux Américains!), d’efficacité économique (Adam Smith et ses saintes économies d’échelle), etc. Or, l’Europe bute contre un mur aux facettes multiples et pas seulement liées à la satisfaction de l‘homo economicus triomphant, ce leurre que l’Europe a fait sien à ses dépens. Surtout, la perte de la référence nationale inquiète, on voudrait nous pousser à l’infidélité vis-à-vis de ce vieil amour mais quelle peut bien être cette maitresse que nous choisirions par prudence?

Alors, évidemment, demeure l’alternative contestataire. Il est séduisant ce fourre-tout médiatico-populaire où, comme dans nos souvenirs d’enfance, tout se confond dans un joyeux dédale de références passées. C’est souvent une déclinaison sur le mode du social souverainisme, lequel nous a pourtant conduit à l’impasse de la dette, et puis ce n’est pas vraiment l’idéal de la liberté et de l’émancipation; mais si cela fonctionne, c’est parce que cela touche à un ressort profond, soit l’identité. Un lieu commun, peut-on objecter. Mais, l’Europe a laissé l’idéologie, ce terme passé de saison depuis qu’on a cru à la fin de l’histoire, mais qui est pourtant bien le substrat du politique, aujourd’hui en jachère de sorte que les fondements du projet européen sont ceux de l’Après-Guerre et ne parlent pas aux générations du XXIe siècle. Or la question idéologique en Europe, du fait d’un espace politique plurinational, multi linguistique et aux contours flous, est celle de l’identité.

Notre postulat est clair: aucune réforme d’ensemble ne sera possible tant que la question identitaire ne sera pas résolue. La question de la légitimité même de l’Europe, et partant de son existence à terme, ne pourra être résolue que par une réponse identitaire. Il est là, l’appel du peuple traversé par des aspirations contraires, du régionalisme au nationalisme, et que, pourtant, seule l’Europe peut concilier dans un ensemble cohérent. De là pourra se dérouler un jeu complexe et imbriqué entre l’idéologie et l’efficience institutionnelle du système européen. Une fois conscients de notre identité commune, ce qui est le préalable, la traduction institutionnelle de l’ensemble ainsi produit ne peut être qu’un compromis entre l’efficacité de la décision, soit la verticalité (telle l’idée de l’Europe parlant d’une seule voix), et le respect des différentes strates identitaires, du local à l’européen via le national. Ce compromis qu’on appelle fédéralisme et qui est aujourd’hui tant vilipendé.

 

Jérôme Cloarec et Camille Roux

Image: Wikimedia

De l’Europe des États à l’Europe des citoyens

La crise économique et sociale en Europe est bien davantage qu’un avatar de la crise financière. Elle a mis en lumière les carences d’une organisation politique qui n’a pas su évoluer au même rythme que l’interdépendance croissante des économies européennes. Au lieu de faciliter la résorption des divergences économiques entre États membres, la fragmentation politique de l’Union européenne les a plutôt accentuées. La crise ne pourra être résolue durablement sans remédier à cette contradiction.

La tentation du repli est pourtant forte, chacun accusant les autres d’avoir préféré ses intérêts propres à l’intérêt collectif, en des termes plus ou moins voilés. Dès lors, il faut faire le ménage, budgétaire, chez soi, et on verra ensuite, entend-on. La difficulté est qu’ensuite ce sera sans doute trop coûteux car il sera plus difficile, séparément, de trouver les leviers de croissance. Au point que le hiatus entre une monnaie européenne et des budgets nationaux, péniblement résolu par des dispositifs de coordination et de surveillance budgétaire dont le passé récent a montré les limites, a fini par peser sur le bon fonctionnement et la solidité de la zone euro. Il faut naturellement tenir compte de l’importance des identités nationales et des pratiques, nées de l’histoire, qui structurent et déterminent l’organisation politique de l’Europe.

Il serait toutefois faux de penser que la priorité donnée aux négociations intergouvernementales garantit le respect de ces spécificités nationales car il aboutit in fine à la domination de quelques États mais aussi à aménager techniquement (au travers du juridisme si souvent décrié) ce qui n’a pu être arbitré par une autorité politique commune. Il existe un système politique qui vise précisément à concilier le respect des identités et des compétences de différents niveaux territoriaux.

Cette organisation, c’est le fédéralisme qui peut seul permettre de décider au niveau requis, du local, pour les actions de proximité, au niveau européen, pour les grandes orientations de politique économique, l’environnement et les questions internationales essentiellement, via le niveau étatique qui conserve ou partage des compétences essentielles, comme l’éducation, la protection sociale, l’ordre public et la justice. D’ores et déjà, l’Union européenne dispose d’instruments de nature fédérale: une monnaie, une banque centrale, un budget, une administration, un Parlement, pour n’en citer que quelques-uns. Néanmoins, la crise a montré que ces instruments restaient insuffisants (notamment en matière budgétaire et financière), que les mécanismes de décision étaient peu lisibles et que la légitimité politique des décisions européennes était contestée.

Qu’avons-nous à proposer? Nul besoin de promettre le grand soir, nous appelons simplement à un rééquilibrage entre les deux légitimités qui fondent l’UE: celle des États et celle des citoyens. Parmi les évolutions possibles, l’élection directe ou indirecte du président de la Commission européenne, dont la nomination pourrait être confiée au Parlement européen. Alors, une Commission refondée pourrait se muer en véritable exécutif de l’Union. Pour cela, elle doit conforter sa légitimité en étant l’émanation de la coalition majoritaire au Parlement, ce qui renforcera par ailleurs l’intérêt des citoyens pour les élections européennes.

Plus politique, la Commission sera aussi plus « incarnée » en renforçant la responsabilité des Commissaires vis-à-vis des représentants des peuples européens dont ils seraient issus et non plus vis-à-vis des États qui les nomment aujourd’hui Le Parlement européen, quant à lui, devra sans doute évoluer vers une représentation plus proportionnelle à la population, en limitant les quotas nationaux, pour que nul ne puisse lui contester son caractère démocratique. Un système bicaméral pourrait être institué, avec un Conseil faisant office de chambre haute et le Parlement de chambre basse, tous deux négociant et votant en public lorsqu’ils exercent des fonctions législatives.

L’obstacle principal à une fédération européenne plus affirmée est la résistance et l’inadaptation des structures partisanes nationales. Les partis européens sont insuffisamment intégrés et demeurent des confédérations trop souples. La logique nationale prime; la sélection de candidats au profil parfois inadapté aux élections européennes en est la conséquence flagrante. En parallèle, les leaders politiques européens doivent eux aussi se positionner: pour ou contre le fédéralisme? Des leaders nationaux l’ont déjà fait: Mario Monti en Italie, Angela Merkel, en Allemagne ou encore le ministre des affaires étrangères polonais Radoslaw Sikorski, se sont prononcés en faveur d’une logique fédérale. Les partis politiques européens doivent également prendre position, au-delà de l’initiative transpartisane du groupe Spinelli. Ce sera au Parlement européen, dans sa formation ordinaire ou étendu à une constituante, que se jouera une partie essentielle de la bataille. La société civile, enfin, sera décisive dans ce combat, car elle seule est à même d’accélérer le changement. Comment y parvenir? Associations et simples citoyens, exprimons notre volonté de donner un contenu et une légitimité politiques plus fortes à l’Union européenne. Faisons comprendre aux partis politiques que les solutions politiques fédérales ne doivent plus être renvoyés à un après-demain qui n’engage pas.

Mobilisons-nous par tous les moyens à notre disposition: réunions, conférences, label commun, médias et réseaux sociaux. Sur ce point, l’évolution des modes de communication et la possibilité d’atteindre des milliers voire des millions d’interlocuteurs à partir d’une source unique offre une opportunité historique de changer la donne en Europe. Enfin, constituons une charte qui explicite les points que nous défendons pour l’organisation future de l’Europe, et qui pourrait faire l’objet d’une pétition ouverte à tous ceux, experts ou non, désireux de s’engager en faveur du projet européen.

La crise nous impose de redéfinir notre modèle économique et social mais aussi notre modèle politique. Nous ne pouvons nous en remettre à l’option du repli qui sera celle des choix subis et imposés par d’autres. Il y a aussi la voie de l’indépendance et de l’union, celle d’une logique fédérale qui nous mènera à nous réformer en préservant l’essentiel, et notamment notre modèle humaniste.

Tout cela n’est pas seulement affaire de sens, ou de vision, mais aussi et surtout de courage. Si elle veut être comprise et écoutée de des citoyens, des marchés et du reste du monde, l’Europe doit clarifier son fonctionnement et réinventer son projet politique. Voilà quel est notre engagement !

Yves Bertoncini, secrétaire général de Notre Europe; Thierry Chopin, directeur des études de la Fondation Robert Schuman; Jérôme Cloarec, président de l’Atelier Europe; Jean-François Jamet, porte-parole d’EuropaNova; Thomas Klau, directeur du bureau de Paris du European Council on Foreign Relations; Dominika Rutkowska-Falorni, secrétaire générale du Mouvement européen.

Initialement publiée ici.

La zone euro face à l’irresponsabilité et l’égoïsme

La crise que traverse à l’heure actuelle la zone euro est particulièrement grave et malheureusement elle était désespérément prévisible. Nul ne pouvait en effet ignorer, malgré les différents subterfuges déployés, les dérives budgétaires grecques. La France, elle-même bien souvent donneuse de leçons, affiche depuis plusieurs décennies des budgets déficitaires. Par le passé, à l’instar de l’Allemagne, elle s’est piteusement affranchie des contraintes budgétaires du Pacte de stabilité. Constatons en effet que les contraintes inhérentes à l’euro, et acceptées par les signataires, ne furent pas voire jamais respectées par bon nombre d’entre eux et, encore plus surprenant, qu’aucune instance de contrôle et de certification des engagements pris ne fut créée! Quel amateurisme politique! Le constat est amer et les conséquences seront profondes et durables. Après la Grèce, l’Irlande et le Portugal d’autres États signataires pourraient à leur tour connaître les mêmes affres (l’Italie, l’Espagne…).

Les réponses apportées, les soutiens financiers mis en place, les processus de contrôle budgétaire décidés sont certes des éléments significatifs mais ils ne résolvent que partiellement voir superficiellement le problème. Tout cela n’est pas de nature à restaurer la confiance en l’économie européenne et une réponse d’ensemble est attendue par les peuples comme par les marchés. Par ailleurs, les nécessaires exigences de rigueur budgétaire pourraient en effet contribuer à accentuer les divergences en matière de compétitivité.

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