Que veut l’Allemagne?

Les récentes prises de position de l’Allemagne, et singulièrement de sa chancelière, Angela Merkel, sèment le trouble en Europe. En effet, il est difficile de comprendre la cohérence des choix germaniques alors que ce pays, c’est peu dire, est crucial pour l’avenir du projet politique européen. Du reste, l’intitulé de cette tribune résonne comme un papier suspicieux de Jacques Bainville mais avouons-le, le malaise allemand, puisqu’il faut bien employer l’expression, n’est pas le moindre des symptômes de la crise européenne.

Passons sur le repli national de l’Allemagne que nous pouvons dater de l’accession au pouvoir de Gerhard Schröder. Autrefois profondément euro-centré, ce pays a connu depuis lors une phase d’euphorie nationale, en partie du fait de sa puissance économique et en partie du fait du renouvellement générationnel de la classe politique désormais libérée du spectre de la guerre. On peut regretter ce virage, beaucoup d’Allemands européistes le condamnent, car cela constitue un frein sérieux à la dynamique européenne. Toutefois, il s’agit aussi d’une normalisation saine, sanctionnant le long travail, remarquable et salutaire, d’introspection du peuple allemand. Peu de pays pourraient se vanter d’un tel effort critique. Par ailleurs, personne de sensé ne peut souhaiter perpétuer une culture de la culpabilisation dont on connaît les ravages (à cet égard le film de Michael Haneke, Le Ruban Blanc, offre une expression saisissante). La capitale, Berlin, aujourd’hui joyeuse, entreprenante et décomplexée est le visage flatteur de cette Allemagne nouvelle.

Cette évolution structurelle de la position européenne allemande serait acceptable si elle était utilisée dans un schéma clair et cohérent. Or, et la responsabilité en incombe particulièrement à Angela Merkel, l’Allemagne semble incapable d’assurer et d’assumer un leadership fort en Europe autre que l’effet mécanique de sa puissance économique et de sa représentativité démographique. Considérons trois crises récentes rencontrées par l’Europe et nous constaterons que l’Allemagne ne s’est pas montrée à la hauteur de ses capacités et de son ambition.

Sur l’Euro, lors de l’épisode grec, l’Allemagne a longtemps tergiversé ce qui a largement accru l’ampleur de la crise en introduisant un doute quant à la volonté la première économie du continent de sauver la zone euro. Les marchés se sont emballés et le retour à la normale a été d’autant plus douloureux pour les Grecs, au plan financier, mais aussi pour l’Europe car cela a encouragé les élans nauséabonds xénophobes (dont les unes du tabloïd Bild en témoignèrent). De même, l’Allemagne a souhaité la participation du FMI, à l’instar d’un pays en développement, démontrant au monde que l’Europe ne pouvait s’en sortir seule.

Plus récemment, lors de l’épisode sismique au Japon, Angela Merkel semble avoir clairement perdu pied. L’accident nucléaire de Fukushima a donné lieu, en deux jours seulement, à une décision de la Chancelière d’adopter un moratoire sur le nucléaire en Allemagne (en l’occurrence de suspendre l’application de la loi visant à étendre la durée de vie des centrales). D’une part, ce type de décision, relative à un choix industriel de long terme, ne se prend pas dans pareil contexte émotionnel. Tout cela ne peut que rajouter à l’inquiétude des populations. D’autre part, et surtout, l’arrêt du nucléaire produirait des conséquences stratégiques lourdes. Au plan économique, le coût favorable du nucléaire est un élément non négligeable dans un souci de compétitivité pour nos entreprises et de renforcement du pouvoir d’achat des ménages. Au plan politique, fautes d’alternatives crédibles à court et moyen terme, sortir du nucléaire nous réduirait à dépendre davantage encore des énergies fossiles. Ce serait accentuer le dilemme que nous connaissons s’agissant de nos fournisseurs, soit commercer avec des régimes islamistes et/ou non démocratiques au Sud ou bien avec la Russie de Poutine dont on connaît l’utilisation politique des ressources naturelles, dont la volonté de placer l’Europe dans un état de dépendance, comme l’attestent les efforts de Moscou pour favoriser le gazoduc Nord Stream (dont la conversion de Gerhard Schröder comme l’éclaire le Professeur Marshall Goldman dans son excellent ouvrage, Oilopoly). Gardons-nous de précipiter pareils choix, donc.

De même, la crise libyenne a souligné le manque de leadership allemand. Là où deux vieilles Nations, le Royaume-Uni et la France, ont agi promptement, l’Allemagne a tergiversé et elle n’a finalement pas voté la résolution 1973 du Conseil de Sécurité de l’ONU ouvrant la voie à l’intervention militaire, tout en se réjouissant ensuite de l’arrêt porté à la progression des troupes de Mouammar Kadhafi. Cette légèreté, a minima, est pour le moins curieuse pour un pays qui souhaite devenir membre permanent dudit Conseil de Sécurité. Pire, cela donne le sentiment que dans les moments décisifs, n’en déplaise à sa rhétorique, l’Allemagne n’est pas prête à exercer et assumer les responsabilités nouvelles qu’elle réclame pourtant.

Les causes de cette fébrilité allemande sont nombreuses. L’incertitude politique est forte pour la Chancelière et celle-ci a les yeux rivés sur les élections régionales partielles. Le pays a également une forte aversion, de par son histoire, pour l’engagement militaire et le nucléaire est loin de faire consensus au sein de la population. Par ailleurs, la puissance économique allemande ne doit pas faire oublier qu’il s’agit d’une puissance jeune, l’unité du pays n’ayant même pas franchi les 150 ans d’âge, au regard d’États comme le Royaume-Uni, l’Espagne ou la France qui ont organisé et projeté depuis longtemps leur action internationale.

Toutefois, ces explications ne peuvent exonérer l’Allemagne d’une remise en question. Ce géant économique, central sur la carte de l’Europe, doit davantage accepter le poids de sa responsabilité historique, cette fois positive. À l’échelle politique, les bonnes intentions ne suffisent guère et la nécessité de l’action a un coût qu’une grande nation se doit d’accepter; cela vaut, par exemple, pour le soutien à l’euro. Cela peut signifier aussi, plus tragiquement, d’exposer ses soldats quand la morale et l’urgence politique l’imposent. Cette servitude de la grandeur, en quelque sorte, nous la souhaitons pour le peuple allemand. Plus encore, nous la voulons pour nous, Européens, car l’Allemagne du fait même de son histoire est plus à même de concevoir, contrairement notamment à la France et au Royaume-Uni, que le projet politique européen, en nous détournant de nos chemins solitaires et de nos réflexes narcissiques, nous fait accéder à une maturité politique inégalée. Un horizon inexploré; un grand large continental, en somme!

 

JC

Une réflexion sur « Que veut l’Allemagne? »

  1. Excellente analyse qui montre bien les ambiguités de la politque européenne allemande..au final, il s’agit toujours pour la chancellerie de défendre avant tout les intérêts allemands et de se plier aux exigences de la politique intérieure… l’avenir de la zone euro est l’otage de la politique intérieure allemande écrivait récemment le journaliste Frédéric Lemaître…

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