
Des Rencontres européennes des Bernardins du 12 septembre émerge une conviction : la crise européenne n’est pas seulement une crise de puissance. C’est une crise de la capacité à choisir. Face au retour de la guerre, à la dépendance technologique, aux bouleversements démocratiques et à l’accélération de l’intelligence artificielle, l’Europe doit retrouver les moyens — politiques, économiques, technologiques mais aussi intellectuels — de décider de son avenir.
Il y a, dans la nef des Bernardins, une image qui résume peut-être mieux que beaucoup de discours la situation européenne : celle d’une construction qui n’est jamais achevée. Lors de ces premières Rencontres européennes, la référence à la cathédrale de Cologne et à sa petite grue de bois, demeurée pendant des siècles comme le signe d’un chantier interrompu, a fourni une métaphore particulièrement juste de l’Europe. Une œuvre commencée avant nous, poursuivie par plusieurs générations, dont nul ne peut prétendre connaître exactement la forme finale, mais dont l’inachèvement même constitue une responsabilité.
La question européenne n’est peut-être donc pas de savoir si l’Europe est achevée mais de savoir si nous sommes encore capables de la construire. Et, plus fondamentalement encore : sommes-nous encore capables de choisir ce que nous voulons qu’elle devienne ?
Le signal d’alarme
La question n’est pas théorique. L’Europe est confrontée simultanément au retour de la guerre sur son continent, à la remise en cause de certains de ses équilibres géopolitiques, à la compétition économique et technologique entre les États-Unis et la Chine, à la fragilisation de ses démocraties, à la crise de confiance de ses citoyens et à une accélération technologique dont l’intelligence artificielle constitue probablement le premier acte. Ces phénomènes sont souvent traités séparément ce qui est peut-être notre première erreur.
Les discussions des Bernardins ont fait apparaître leur profonde interdépendance. La sécurité renvoie à la capacité de produire, qui elle-même renvoie à l’énergie, au capital et à la technologie, qui renvoie aux données, au calcul et aux infrastructures. La démocratie renvoie à la capacité des citoyens à s’informer, à délibérer et à distinguer le vrai du faux. Et toutes ces dimensions renvoient finalement à une même question : qui est encore en mesure de décider ?
Une formule de Walter Benjamin, évoquée au cours des échanges, permet de saisir l’urgence du moment : l’histoire ressemble parfois à un train lancé à grande vitesse ; la véritable révolution consiste alors peut-être seulement à tirer le signal d’alarme. L’Europe est-elle capable de tirer ce signal ou continuera-t-elle à regarder le monde accélérer en essayant simplement d’en limiter les effets ?
L’Europe manque-t-elle de puissance ou de volonté ?
Le débat européen est souvent formulé en termes de moyens. Nous manquerions d’une armée suffisamment forte, de capitaux, d’énergie compétitive, de grandes entreprises technologiques, de capacités de calcul, de financements pour l’innovation.
Tout cela est vrai. Mais les échanges des Bernardins invitent à poser une question plus dérangeante : le problème européen est-il vraiment l’absence de moyens, ou notre difficulté à les mobiliser collectivement ?
L’Europe dispose d’une épargne considérable, d’universités de premier plan, de chercheurs, d’ingénieurs, d’une industrie encore puissante, d’un marché intérieur considérable et d’une capacité réglementaire sans équivalent. Elle possède donc une partie des ingrédients de la puissance.Ce qui lui manque davantage, c’est la capacité à les transformer en puissance collective.
Nous savons réglementer, nous savons parfois financer. Nous savons produire et nous savons inventer. Mais nous peinons encore à articuler ces capacités dans une stratégie commune. La question est alors moins celle d’un déficit européen que celle d’un déficit de volonté politique.
La peur semble progressivement devenir le principe organisateur de l’action européenne : peur de prendre des risques, peur de dépenser, peur de déplaire, peur de dépendre, peur aussi de s’affirmer. Or une puissance qui agit principalement par peur finit par subir les décisions des autres.
De la puissance militaire à la puissance européenne
La guerre en Ukraine a évidemment rappelé une réalité que l’Europe avait parfois voulu oublier : sans capacité de défense, il n’existe pas de souveraineté politique durable. Mais réduire la souveraineté européenne à la défense serait une autre erreur. La puissance contemporaine est devenue multidimensionnelle. Elle est militaire, bien sûr. Mais elle est également industrielle, énergétique, financière, technologique, scientifique, numérique et culturelle.
L’intelligence artificielle en fournit l’exemple le plus spectaculaire. Nous entrons dans un monde dans lequel les systèmes d’IA vont progressivement transformer la production, les services, la santé, l’administration, la recherche et l’éducation. Celui qui maîtrise ces infrastructures et ces technologies disposera d’un avantage économique et politique considérable.
Dès lors, la souveraineté technologique n’est plus une question réservée aux ingénieurs. Elle devient une question politique. Si nous ne maîtrisons ni nos infrastructures de calcul, ni nos données stratégiques, ni les technologies essentielles, ni les capacités industrielles permettant de les déployer, jusqu’où peut aller notre liberté de décision ?
L’Europe ne peut donc pas seulement être la puissance qui fixe les règles du jeu. Elle doit également être capable de jouer. Et, plus encore, de produire.
Sortir de l’Europe qui interdit pour entrer dans l’Europe qui construit
C’est probablement l’un des grands enseignements des discussions consacrées à l’innovation. L’Europe a acquis une expertise remarquable dans la régulation des technologies. Le RGPD, le Digital Markets Act, le Digital Services Act ou encore l’AI Act témoignent de cette capacité. Mais réglementer n’est pas produire.
Un laboratoire, rappelait une intervention, est précisément un endroit où l’on accepte de prendre des risques et d’échouer. Or l’Europe a parfois organisé son rapport à l’innovation comme si l’objectif premier était d’éviter l’erreur. Il faut inverser cette logique.
Cela suppose de mobiliser davantage l’épargne européenne vers l’investissement productif, de permettre aux entreprises innovantes de changer d’échelle, de renforcer les capacités de calcul, de construire des infrastructures, de mieux utiliser la commande publique et de donner aux innovateurs européens de véritables premiers clients.
Cela suppose également de ne pas opposer artificiellement industrie traditionnelle et haute technologie. L’automobile, l’énergie, les transports, la défense ou l’industrie manufacturière sont eux aussi des secteurs technologiques. L’enjeu n’est pas de choisir entre l’usine et le numérique, mais de comprendre que la puissance industrielle du XXIe siècle sera nécessairement numérique. L’Europe possède encore de nombreux atouts et doit maintenant apprendre à les combiner.
L’Europe ne doit pas devenir ce qu’elle combat
Il serait pourtant dangereux de conclure que l’Europe doit simplement devenir une puissance comme les autres. C’est précisément là que les Bernardins ont apporté une autre dimension au débat. Plusieurs interventions ont rappelé que l’Europe n’est pas née d’un empire. Elle est, au contraire, une tentative historique de construire un espace politique dans lequel la puissance accepte de se soumettre au droit. Cette singularité est essentielle.
L’Europe ne peut répondre au retour des empires en devenant elle-même un empire. Elle doit devenir une puissance sans renoncer à ce qui justifie sa puissance. C’est ici que les références à Husserl, à Patočka, à la pensée personnaliste et à la tradition humaniste européenne prennent tout leur sens.
L’Europe n’est pas seulement un marché. Elle n’est pas seulement un ensemble de normes. Elle n’est pas davantage une addition d’États cherchant à défendre leurs intérêts. Elle porte une certaine conception de la personne, de la liberté, du droit, de la responsabilité et de la solidarité. Une conception née de plusieurs traditions — grecque, romaine, juive et chrétienne notamment — et progressivement transformée par l’histoire européenne.
Son génie n’est peut-être pas d’avoir supprimé la vulnérabilité, mais d’avoir appris à lui répondre : l’hôpital, l’assurance, le mutualisme, la protection sociale, le droit, les solidarités organisées sont autant de réponses historiques à la vulnérabilité humaine. La puissance européenne ne devrait pas avoir pour objectif de rendre l’homme invulnérable, mais de lui permettre de demeurer libre dans un monde de vulnérabilités.
Protéger sans enfermer
Cette question est particulièrement sensible lorsqu’il s’agit d’immigration, de frontières ou de montée des nationalismes. Une partie du débat européen semble aujourd’hui opposer deux réponses : ouvrir ou fermer, accueillir ou exclure, mondialiser ou protéger. Il faut peut-être sortir de cette alternative.
Une démocratie ne peut ignorer les besoins de protection de ses citoyens. Mais la protection ne signifie pas nécessairement le repli. Elle peut au contraire être la condition de la liberté. Le véritable enjeu est donc de reconstruire une politique de protection qui ne transforme pas la peur en nationalisme. Protéger les citoyens européens, c’est aussi leur redonner confiance dans leur capacité à agir sur leur destin.
Et cela suppose que les institutions européennes redeviennent lisibles. L’Europe ne peut demander aux citoyens de croire dans des règles qu’ils ne comprennent pas ou dont ils ne perçoivent plus les bénéfices. Elle doit donc retrouver ce qui a fait sa force à certaines périodes de son histoire : non pas seulement l’harmonisation par la norme, mais la capacité à organiser des coopérations qui produisent concrètement de la liberté et des possibilités nouvelles. Erasmus en est un exemple. L’Europe doit redevenir capable de montrer que la construction européenne n’est pas une abstraction institutionnelle, mais une augmentation des capacités de ses citoyens.
La bataille décisive pourrait être celle de l’esprit
C’est peut-être ici que les différentes conversations des Bernardins se rejoignent le plus profondément. Une démocratie a besoin de citoyens capables de discerner. Une économie innovante a besoin d’individus capables d’apprendre. Une puissance militaire a besoin d’une société capable de comprendre les menaces auxquelles elle est confrontée. Une Europe souveraine a besoin de citoyens capables de comprendre pourquoi elle doit l’être. Autrement dit, la souveraineté commence aussi dans les esprits.
La multiplication des manipulations informationnelles, l’accélération des flux, la polarisation des débats et désormais l’arrivée de systèmes d’intelligence artificielle capables de produire massivement des contenus rendent cette question nouvelle. Le problème n’est plus seulement de savoir si une information est vraie ou fausse. Il est de savoir si nous conservons collectivement la capacité de nous arrêter, d’examiner, de comparer, de douter, de délibérer et finalement de décider. Une société dont les citoyens ne peuvent plus exercer leur jugement est-elle encore pleinement souveraine ? La question mérite d’être posée.
Elle nous conduit à déplacer légèrement notre conception de la souveraineté : après la souveraineté territoriale, militaire, énergétique et numérique apparaît une autre frontière, moins visible mais peut-être plus fondamentale : l’autonomie cognitive.
Reprendre le chantier
Au fond, l’enjeu européen n’est donc pas seulement de rattraper un retard. Il est de savoir quel avenir nous voulons construire. L’Europe ne doit pas seulement chercher à produire les technologies du futur ; elle doit être capable de décider quel avenir ces technologies vont produire. S’il est illusoire de vouloir mutualiser les innovations du passé, il est urgent de concentrer les énergies sur celles qui restent à bâtir à l’avenir.
C’est une ambition beaucoup plus exigeante. Elle implique de défendre, de produire, d’innover, d’éduquer, de discerner, de protéger. Et finalement de donner un sens à la puissance.
C’est peut-être cela, le véritable « nouvel humanisme européen » qu’il nous faut aujourd’hui chercher : non pas un retour nostalgique à un passé idéalisé, mais la capacité à faire de nos principes historiques des forces pour affronter les technologies et les puissances du futur.
La petite grue de Cologne nous rappelle alors quelque chose d’essentiel. L’Europe est une construction inachevée. Mais l’inachèvement n’est pas nécessairement une faiblesse. C’est peut être une invitation. La question n’est donc plus de savoir si l’Europe existe déjà pleinement. La question est de savoir si nous voulons encore la construire — et si nous avons encore la volonté de choisir ce qu’elle sera.
Aymeric Bourdin
