UE – Ukraine: Je t’aime, moi non plus (2/2)

(Première partie)

Faute d’une intégration pleine et entière à l’Occident, l’Ukraine reste tributaire de la politique russe. La Russie est le premier partenaire économique du pays, de nombreux Ukrainiens (dont le Président) ont le russe pour première langue, et le chef de l’État souhaite conserver d’étroites relations avec Moscou. Mais les objectifs de la Russie vis-à-vis de l’Ukraine posent problème. Le gouvernement russe souhaite intégrer l’Ukraine dans une Union douanière dont font déjà partie la Biélorussie et le Kazakhstan: un projet qui fermerait toute perspective d’intégration européenne. Et la menace d’un nouveau conflit énergétique reste plus que jamais d’actualité. Ici, le motif spontané du conflit (la querelle sur le prix, qui ne peut qu’opposer le fournisseur russe à son client ukrainien) se trouve exacerbé par plusieurs facteurs: la personnalisation des intérêts en jeu (certains oligarques ainsi que les électeurs de Viktor Ianoukovitch étant les plus intéressés à obtenir un rabais gazier, indispensable à la viabilité de l’industrie ukrainienne) ; la détermination du président ukrainien à renégocier l’accord de fourniture conclu en 2009 par son adversaire Yulia Timochenko (incarcérée aujourd’hui, à la suite d’un procès que beaucoup, en Ukraine et en Europe, considèrent comme politique), demande catégoriquement rejetée par les dirigeants russes; et l’enjeu capital du transit vers l’Europe. Héritage là encore de l’Union soviétique, 80% des importations européennes de gaz russe transitent par l’Ukraine. Ce fait constitue tout à la fois une garantie de survie pour les Ukrainiens et une hypothèque permanente pour les Européens et les Russes. Depuis plusieurs années, et plus encore depuis la crise gazière de janvier 2009, ces derniers sont décidés à lever cette hypothèque. D’où les projets de gazoducs Nordstream et South Stream, destinés à alimenter directement les grands marchés européens en contournant les pays de transit. À défaut, la Russie est déterminée à prendre le contrôle des gazoducs ukrainiens, via une joint venture entre Gazprom et l’entreprise ukrainienne Naftogaz – un projet catégoriquement rejeté par Kiev.

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UE – Ukraine: Je t’aime, moi non plus (1/2)

Depuis l’élection à la présidence de Viktor Ianoukovitch, la position internationale de l’Ukraine semble se heurter à une double impossibilité: impossibilité d’un rapprochement durable avec l’Union européenne, compte-tenu du poids des intérêts et oligarchies qui entourent le nouveau Président et son parti et interdisent toute réforme en profondeur de l’État et de l’économie; et impossibilité d’une réconciliation pérenne avec la Russie, du fait de la persistance du conflit énergétique et de l’incapacité des dirigeants des deux pays à s’accorder sur une solution mutuellement satisfaisante.

Jusqu’à présent, Viktor Ianoukovitch a su recourir à des expédients (le plus fameux étant l’accord d’avril 2010 dit « flotte contre gaz », prolongeant la présence à Sébastopol de la flotte russe en échange d’une diminution conséquente mais temporaire du prix du gaz importé) qui lui ont permis de repousser les choix décisifs. Pour combien de temps encore l’Ukraine est-elle en mesure de poursuivre durablement sa politique du « muddle through », grâce à une suite continue d’arrangements ponctuels avec ses voisins? Ou les contradictions de sa situation l’obligeront-elles au contraire finalement à accepter les conditions de l’un ou de l’autre, à adopter franchement le « modèle européen » ou à entrer dans une communauté économique et énergétique dominée par la Russie. Inutile de préciser que les conséquences de tel ou tel choix pour la géopolitique régionale et la sécurité intérieure et extérieure du pays, sont très différentes.

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Désirs d’Europe à l’Est

Filat&FüleDans l'Union Européenne, qui doit gérer actuellement la crise de la zone euro, l'heure n'est pas aux projets d'élargissement; après avoir voté le plan d'aide à la Grèce, les pays européens doivent se concentrer sur la réforme de leurs finances publiques et rebâtir, une fois de plus, leur solidarité sur la base d'une gouvernance économique commune renforcée.

Néanmoins, à la veille du voyage d'études de l'Atelier Europe en Pologne, nous avons décidé de tourner notre regard vers Varsovie, qui a accueilli les 29 et 30 septembre le sommet du Partenariat Oriental. Créé deux ans auparavant dans le cadre de la politique européenne de voisinage, ce projet cher à la Pologne traverse une période de stagnation. D'un côté, Moscou regarde les pays couverts par le Partenariat comme relevant de sa zone d'influence exclusive; par ailleurs, les pays européens qui soutiennent un voisinage privilégié avec la Méditerranée (parmi lesquels la France), boudent le projet.

En même temps, au sein du Partenariat Oriental, les pays qui pourraient être prochainement dans la même situation que la Croatie (qui a reçu l'aval de la Commission pour une adhésion en 2013) ne sont pas nombreux. Les tendances autoritaires qui s'y développent montrent leur fascination pour le modèle post-soviétique russe, plutôt que pour l'UE, qui reproche à la Biélorussie la répression des opposants et, à l'Ukraine, le procès contre Ioulia Timochenko.

Seule exception au tableau, la Moldavie est le seul pays à avoir actuellement un gouvernement ouvertement pro-européen, formé depuis juillet 2009 par les quatre partis non-communistes de l'Alliance pour l'Intégration Européenne. Pour l'heure "meilleur élève de la classe", ce pays de moins de 4 millions d'habitants est néanmoins hanté par le conflit gelé de Transnistrie et par la corruption généralisée, qui fait que l'économie souterraine est évaluée à près de 40% du PIB, et que, malgré une forte croissance économique (environ 8%), il reste un des pays les plus pauvres d'Europe.

Sans être directement impliquée dans le règlement du conflit en Transnistrie, l'OTAN considère, au même titre que l'OSCE, que la Fédération Russe doit respecter les engagements pris à Istanbul portant sur le retrait des forces et équipements militaires russes de la région transnistrienne.

Durant l'époque soviétique, la Transnistrie a concentré la plupart des investissements faits en Moldavie; 80% des industries et une centrale hydroélectrique se trouvent actuellement sur son territoire. La province est alimentée pratiquement gratuitement en gaz par la Russie, le chauffage y étant moins cher qu'en Moldavie, où les tarifs sont très élevés, conséquence de la dépendance énergétique du pays envers le producteur russe Gazprom. De même, les retraites en Transnistrie sont payées uniquement grâces aux fonds provenant de Moscou. Ce poids financier que représente la province pourrait déterminer la Russie à s'ouvrir pour trouver une issue au conflit.

Cependant, alors que la Moldavie a toujours insisté pour la reprise des négociations dans le format 5+2 (les deux parties, l'Ukraine, la Russie et l'OSCE en tant que médiateurs et l'UE et les États-Unis en tant qu'observateurs) la Russie souhaite éviter ce format, où, selon le directeur du Ukrainian Institute for Foreign Policy Studies, elle ne se trouve pas en position de force, mais se voit obligée de traiter sur une position d'égalité avec les autres parties.

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Le bouclier anti-missiles : les suites d’un abandon

La décision du président Obama de renoncer à implanter un bouclier anti-missile en Pologne et en République tchèque, au profit d’un dispositif plus modeste centré sur l’Europe du Sud, peut s’expliquer pour plusieurs raisons. Pour le secrétaire américain à la Défense, Robert Gates, cette décision résulte simplement d’une réévaluation de la menace ballistique iranienne : celle-ci serait désormais considérée comme lointaine, voire hypothétique. De nombreux observateurs ont toutefois rappelé que, depuis 10 ans, la technologie du bouclier n’avait jamais réussi à faire ses preuves. Les sommes gigantesques dépensées en vain sur ce projet trouveront désormais à mieux s'employer. Enfin, et en dépit des dénégations officielles, l'abandon d'un symbole particulièrement voyant de la présence militaire américaine en Europe centrale constitue sans doute un signe d’apaisement à l’égard de la Russie.

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2009-2014: Quel positionnement pour la France au sein de la future Commission européenne ?

 

La prochaine Commission européenne sera désignée dans le courant du mois d’octobre. Au cours des cinq prochaines années, elle aura à prendre des décisions fondamentales dans des domaines essentiels à l’avenir de l’Europe.

Les principales compétences de la Commission sont traditionnellement le Marché intérieur, la Concurrence et le Commerce. A cette liste, il convient désormais d’ajouter l’énergie et l’environnement, l’économie et l’industrie et la politique étrangère : des domaines où l’Europe, longtemps absente, joue désormais un rôle essentiel, rôle appelé à s’accroître au cours des prochaines années.

La France peut jouer un rôle moteur dans la mise en œuvre de ces nouvelles politiques européennes. Les domaines concernés constituent pour elle des intérêts essentiels, où ses compétences sont largement reconnues. La présente note se propose donc d’examiner différentes initiatives que pourraient prendre la France, et son futur représentant à la Commission, dans ces différents secteurs.

  

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Il est temps de reconsidérer la Russie comme un partenaire

Le 8
août 2008 marque la résurrection géopolitique de la Russie, nation qui
montre clairement sa volonté de continuer de renouer avec la puissance,
et de s’affirmer sur la scène internationale. Ces dernières années,
tandis que l’Europe postmoderne réduisait ses budgets militaires,
Monsieur Poutine augmentait ceux de son pays et préparait une politique
étrangère réaliste, au sens théorique du terme, c’est-à-dire une
politique servant avant tout ses propres intérêts.

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Sagesses nordiques

A l’occasion de la 20ème édition de la fête de l’Europe, l’Estonie a ratifié, mardi 9 mai au matin, la Constitution Européenne à 73 voix contre 1 !

Cette adoption porte à 15 le nombre d’Etats qui ont ratifié le traité constitutionnel sur 25.

Mercredi, la Parlement de la Finlande va débattre de ce même texte, et doit voter d’ici la fin de la semaine.

Merci à l’Estonie…

COMMUNIQUE SUR LES PROCHAINES ELECTIONS PRESIDENTIELLES EN BIELORUSSIE

Par Camille Servan-Schreiber
Dimanche prochain, des élections présidentielles auront lieu dans la dernière dictature d’Europe. Le principal candidat qui affrontera A. Loukachenka, le président actuel au pouvoir depuis 1994, est A. Milinkievitch. Ce physicien de 58 ans, ancien maire adjoint de la ville de Grodno, qui est également membre d’honneur de l’Union des Polonais de Biélorussie, a récemment réuni autour de lui onze partis d’opposition au sein de la « coalition des forces démocratiques unifiées ». Il est soutenu par plusieurs ONG européennes et américaines et a été reçu à Bruxelles il y a quelques mois. Les autres candidats sont Alexandre Kozouline, ancien recteur de l’Université de Minsk, dirigeant du parti social-démocrate Gramada, et Sergueï Gaïtoukiévitch, candidat libéral-démocrate.
Milinkievitch est un nouveau venu sur la scène politique biélorusse, puisqu’il n’a jamais été lié au gouvernement de Loukachenko ni aux activistes de l’opposition biélorusse de la « première vague ». Il se définit comme le candidat du changement, afin de ramener la
Biélorussie dans le concert des nations démocratiques. En politique étrangère, il souhaiterait mettre sur pied une politique multivectorielle, tournée à la fois vers l’Union européenne et la Russie.
L’enjeu de ce scrutin est double.
Tout d’abord il concerne la politique intérieure de la Biélorussie et le régime politique et économique dans lequel les Biélorusses vivront pendant les prochaines années. La démocratie a-t-elle une chance de gagner dimanche ? Ou bien le régime néo-soviétique actuel a-t-il encore de beaux jours devant lui ?
Le régime autoritaire de Loukachenko, malgré les pressions occidentales, a instauré une politique de sabotage du scrutin en sapant les conditions requises pour des élections équitables, transparentes et démocratiques: harcèlement de la presse indépendante, assassinats politiques et de journalistes (notamment Mme Veronika Teherkassova en 2004, journaliste pour le journal indépendant Salidarnosc, interdit de publication y compris sur internet), pression sur les ONG, limitation du temps de parole dans les média des candidats de l’opposition, etc. Environ 400 observateurs internationaux seront présents pour surveiller l’élection, mais ils ne seront pas autorisés à assister au comptage des bulletins de vote.
D’autre part, la peur entretenue par Loukachenko fait que Milinkievitch dispose d’un soutien populaire insuffisant. L’autre raison de ce manque de visibilité et de popularité du principal candidat de l’opposition tient au fait qu’en Biélorussie, les retraites sont plus élevées que dans la majorité des pays de la Communauté des Etats Indépendants et que la situation économique n’est pas aussi désastreuse qu’elle ne l’a été dans les pays voisins durement touchés par la transition économique qui n’a pas véritablement commencé en Biélorussie.
 L’autre enjeu stratégique de ce scrutin touche aux relations futures entre la Russie et l’Union Européenne. Une défaite du candidat de l’opposition laisserait la Biélorussie dans une zone grise géopolitique entre l’UE élargie et la Russie, ce qui pourrait à terme revigorer le projet d’union entre la Russie et la Biélorussie, aujourd’hui encore vide de contenu. Rappelons à ce titre que la Russie est le premier partenaire économique de la Biélorussie et qu’elle dispose d’un moyen d’influence et de pression indéniable avec l’arme énergétique. Dans le plan de Poutine qui est de reprendre la main dans l’espace post-soviétique, la Biélorussie constitue donc une pièce maîtresse.
Dans ces conditions, que l’on pourrait résumer à la fois par une relative stabilité économique (qui est en réalité une stagnation) et un climat pré-électoral où la propagande et les mesures d’intimidation sont fréquemment utilisées, il est peut probable qu’un scénario de révolution colorée se produise en Biélorussie, comme ce fut le cas en Ukraine et en Géorgie. On ne peut donc qu’espérer que malgré la montée de la violence politique, la fraude électorale annoncée n’aura pas lieu. Reste à savoir quel sera le résultat de la rue.