Bulgarie.eu (3/4): L’arbre digital et la forêt

Rolland Mougenot

Dans ce deuxième article consacré à la Bulgarie et à la présidence bulgare de l’U.E., nous souhaitons rappeler le contexte des progrès digitaux bulgares : celui d’un pays traversant depuis 30 ans des mutations profondes et indéterminées, et celui d’une Europe concurrencée.

De nombreux défis (démographiques, démocratiques, juridiques, géopolitiques et identitaires), ainsi que les réticences des gouvernants bulgares à s’éloigner du modèle low cost qui a servi d’aiguillon depuis l’indépendance, pèsent sur le développement du secteur bulgare des nouvelles technologies ainsi que sur sa capacité d’entraînement économique et sociale. De ce point de vue, la Bulgarie n’est pas un cas isolé, mais un cas extrême illustrant l’encastrement du digital dans les structures socioéconomiques et la nécessité d’avancer de pair dans une pluralité de domaines connexes au numérique stricto sensu.

New economy et old economy

Au cours des trois dernières décennies, new economy et old economy bulgares ont cheminé de concert. En ceci la Bulgarie n’est pas une exception, à s’en référer à la politique industrielle de l’U.E. (approuvée en mars par le Conseil) qui reconnaît l’industrie comme pilier de l’innovation, de la croissance et de l’emploi.

Les secteurs traditionnellement importants de l’économie bulgare, tels les transports et l’industrie automobile, ont fourni une solide base de clients et de partenaires aux start-ups locales (par exemple Dronamics qui conçoit des drones à usage logistique, ou RobCo SWAT qui fournit des systèmes de robotisation aux constructeurs et équipementiers automobiles), comme aux grandes entreprises technologiques plus établies (ainsi la croissance de Dalkia en Bulgarie est tirée par l’expansion de l’immobilier de bureau).

Et réciproquement, par la mobilisation de ses solutions et de sa main d’œuvre hautement qualifiée, le secteur informatique a propagé la révolution digitale dans les autres secteurs, et a ainsi conforté la croissance annuelle nationale, estimée à près de 4% en 2016 et en 2017 (source : Commission Européenne). Ces apports ont permis en particulier à l’industrie légère bulgare de demeurer compétitive après l’effondrement du bloc soviétique (contrairement à de nombreux pans de l’industrie lourde, plus durement affectée par le resserrement chronique des liquidités).

Aussi, la tech bulgare n’est pas invulnérable aux menaces (instabilité règlementaire, contraction démographique, inflation des salaires des cols dorés…) qui affectent toute l’économie, même si ces turbulences, et les départs de quelques grandes entreprises étrangères dans les secteurs de l’agro-alimentaire (Danone), de la distribution (Carrefour), de l’énergie (E-On) ou de la téléphonie (Telenor), n’ont à court terme ralenti ni le foisonnement des unités privées de R&D, ni l’explosion du capital-risque et du capital-investissement, ni l’effervescence entrepreneuriale qui règne à Sofia (en particulier dans le Sud de la ville, entre le Sofia Tech Park, la Telerik Académie et l’ancienne usine de confection d’uniformes militaires où Puzl coworking héberge sur 3 étages des dizaines de start-ups et de freelancers) ainsi que dans d’autres grandes villes sur tout le territoire (Plovdiv, Bourgas, Varna…).

Terrain de jeu international, jungle géostratégique

Alors que le pays joue sa partition dans le concert mondial, il serait artificiel de considérer le pôle entrepreneurial et technologique bulgare sans ses interfaces avec une myriade de partenaires étrangers, privés et publics, qui irriguent et orientent le développement technologique bulgare.

De manière générale, les entreprises bulgares, vieilles et nouvelles, ont mobilisé une aptitude commune à la coopération avec des groupes étrangers en pole position dans leurs branches, attirés par un vivier d’ingénieurs et de techniciens d’excellence et à bas coûts, et par les conditions fiscales et sociales attrayantes.

De nombreux investisseurs étrangers ont misé sur des entreprises et des projets bulgares. Qu’il s’agisse d’investisseurs occidentaux, comme l’américain Progress, un leader dans les progiciels, qui en 2014 – dans ce qui constitue sans doute le plus bel exit bulgare – rachète Telerik, une ‘mini-licorne’ bulgare des applications de développement crée en 2002, pour plus de 260 millions de dollars.

Ou plus récemment d’investisseurs chinois, tels le géant des télécoms ZTE associé à un groupe immobilier chinois dans un projet de smart city près de Sofia, d’un montant de près de 750 millions d’euros financés dans le cadre de l’initiative Belt and Road.

Ces appétits chinois donnent à réfléchir, notamment pour des raisons industrielles : « Sans organisation du travail en Europe plus efficace et coordonnée qu’aujourd’hui, les Chinois gagnent à tous les coups […] et depuis leur rachat du 2ème aéroport du pays ils disposent d’une base solide d’acheminement » nous glisse un avocat d’affaires de Sofia dans la langue de Molière. Mais les velléités de Zhongnanhai interpellent également pour d’autres raisons de nature géostratégique et idéologique : si l’Union souhaite se prémunir contre la diffusion d’une approche transactionnelle ‘à la chinoise’ des affaires internationales et de son cortège de coutumes opaques (qui n’ont pas attendu les grands travaux chinois, ni en Bulgarie ni ailleurs, cf. infra), à contresens des valeurs démocratiques européennes et des idéaux de la classe entrepreneuriale, elle doit continuer à rappeler la ligne rouge.

L’épreuve de l’Etat de droit

Il serait d’autant plus naïf de résumer la Bulgarie à une carte postale schumpétérienne idéalisée, que les défis institutionnels et démocratiques y sont régulièrement pointés du doigt par la presse et l’U.E.

Le 8 janvier, alors que le gouvernement Borissov venait à peine de prendre les rênes du Conseil de l’U.E., le meurtre en plein jour à Sofia de Petar Hristov, un magnat de l’immobilier et du tourisme proche du GERB (le parti de droite au pouvoir), a rappelé aux observateurs les années sombres où prévalaient les liens entre hommes d’affaires, politiciens, et crime organisée.

Au-delà de ce fait divers, les manquements à l’Etat de droit persistent de manière diffuse et protéiforme.

D’après le dernier rapport de du Centre d’études démocratiques à Sofia,  1.3 million d’individus, soit plus d’un adulte sur 5 dans le pays, auraient pris part à une transaction caractérisée par de la corruption, par exemple en recevant ou en payant un pot-de-vin. Le pays détient toujours la palme de la corruption dans l’Union d’après l’index 2017 (mesurant les perceptions) de Transparency International (au 71ème rang mondial à égalité avec l’Afrique du Sud, derrière la Hongrie, 66ème, la Roumanie, 59ème, la France, 23ème, et l’Allemagne, 12ème).

Le niveau de corruption serait tel que des experts comme Ognian Shentov, président du Centre d’études démocratiques, préfèrent parler de « captation d’Etat ». Dans un café en face du Palais National de la Culture qui a accueilli, après avoir été rénové l’an dernier, la plupart des événements de la Présidence bulgare, une sociologue dénonce le statu quo en trompe-l’œil : « Alors qu’en Roumanie il y a eu des procès, la captation étatique est encore vivace en Bulgarie. Même si, quand une banque [KTB] est volée jusqu’à la banqueroute, ou que l’eau d’un barrage disparaît, la factualité n’est plus crédible ». Un top-manager français nous révèle à son tour son expérience  de la captation publique : « Dans d’autres pays, il y a des cadeaux pour obtenir un mandat, mais après l’entreprise fournit le service. Ici, l’entreprise ne fournit pas toujours le service; par exemple la neige n’est pas ramassée en hiver par le prestataire mandaté ».

Un dirigeant d’une filiale française à Sofia évoque un autre coup de canif au contrat social (et incidemment à la libre concurrence). « Dans un certain nombre d’entreprises bulgares, une partie du salaire est payée sous la table. Nous, les entreprises étrangères, on paie le salaire officiel, rien que le salaire officiel, tout le salaire officiel, y compris, dans leur entièreté, les avantages sociaux ouvrant droit à la sécurité sociale et à la retraite ».

Toute honte bue, le boom entrepreneurial et technologique du pays pourrait servir de contrefeu. Reconnaissons toutefois que ce risque médiatique ne s’est pas encore matérialisé : si les élites politiques et économiques semblent ne pas avoir pris la mesure des lacunes béantes de l’Etat de droit et de leurs effets délétères, elles ne paraissent pas vouloir tirer profit médiatique des réussites entrepreneuriales et technologiques. Ainsi, le gouvernement joue plutôt la carte de la modestie, par exemple au forum de Google à Sofia en mai dernier où le premier ministre a insisté sur l’importance de réduire la fuite des cerveaux bulgares (dans un pays qui a perdu plus de 20% de sa population en vingt ans, et dont partent 30 000 personnes encore chaque année, essentiellement des étudiants et jeunes diplômés).

Cette posture lucide et volontaire sera précieuse dans les réformes à entreprendre pour concilier durablement révolution digitale d’une part et croissance et développement social d’autre part. A ces conditions – fiabilisation de l’Etat de droit, alignement sur les intérêts des démocraties en Europe et au-delà, redistribution des fruits de la croissance et amélioration des conditions de travail et de reconnaissance – la course technologique bulgare s’accompagnera d’un progrès économique et social pérenne.

A défaut, les savoir-faire bulgares pourraient devenir un jour les vestiges d’un temps révolu, où la Bulgarie disposait, après des siècles de domination étrangère, d’une maîtrise de son destin.

Bulgarie.eu: la résistible ascension d’un compagnon de cordée

Dans quelle contrée étirée sur les rivages de la mer Noire l’éditeur allemand de logiciels SAP a-t-il implanté son centre mondial de R&D en Java? Dans quel pays membre de l’U.E., Melexis, le fabricant belge de micro-processeurs, compte-t-il  doubler sa surface de production ?

La Bulgarie est un pays qui gagne à être mieux connu sous nos cieux. Parce que son économie est dynamique et fortement connectée aux économies des pays de l’Ouest européen. Parce que Sofia, avant de passer le relais à Vienne avant l’été, avait tenu pendant 6 mois la barre du Conseil de l’Union Européenne. Et enfin parce que le pays dans son écrasante majorité aspire à rejoindre la zone euro et l’espace Schengen.

Les 4 priorités de la Présidence bulgare du Conseil de l’U.E. au 1er semestre 2018

(Crédits : site de la Présidence bulgare) 

Force est de constater que la nation chevauchant sur les t(h)races du Cavalier de Madara ne manque pas de panache dans le parcours d’embûches qu’elle franchit allègrement depuis deux siècles.

Au lendemain de sa première indépendance en 1878, la Bulgarie ouvre grand ses portes à la modernité, à ses sciences et à ses investisseurs, et connaît un décollage économique et un développement urbain auxquels la glaciation soviétique – tempérée par des encouragements à l’entreprise privée – ne met pas un terme définitif.

Dès les années 60, une compétence digitale émerge aux environs de Sofia, fruit d’initiatives semi-privées et d’une indéniable compétence de hacking. Leader du marché informatique en U.R.S.S., la Bulgarie numérique rayonne très tôt au-delà de la ligne Stettin-Trieste.

Après sa seconde indépendance en 1990, le rattrapage se poursuit et s’étend à d’autres secteurs de pointe (aéronautique, énergétique, pharmaceutique…) et à l’industrie légère (textile, électrique, électroménager…), à la faveur de conditions avantageuses pour les entreprises étrangères et locales : fiscalité attractive avec une « flat tax » à 10% (sur les bénéfices et les revenus), absence de syndicats, foncier bon marché, accès à une électricité et à un gaz naturel parmi les moins chers d’Europe.

Le 1er janvier 2007, la Bulgarie, qui avait fait acte de candidature dès 1995, accède à l’Union Européenne.

C’est dans ce contexte de changements rapides, amples et indéterminés, et dans le cadre de la présidence bulgare du Conseil de l’U.E. au premier semestre 2018, qu’une dizaine de membres de l’Atelier Europe ont rendu visite en mai dernier à un échantillon de leaders politiques, économiques et universitaires.

A l’issue de ce voyage d’études, ressort de manière saillante l’étendue de notre solidarité de destins avec ce pays pas si lointain, ainsi que le caractère réversible de son intégration au cœur stratégique de l’Union.

Les trois articles de notre dossier spécial « Bulgarie », à paraître prochainement sur ce site, étayent ces deux éléments-clés de notre rapport d’étonnement, et proposent quelques axes de réflexion et d’extrapolation au-delà du cas bulgare, un ‘cas extrême’ (au sens statistique) sur bien des plans, illustrant la situation de nombreux autres Etats membres.

Rolland Mougenot, Isa Schultz, Aymeric Bourdin, Audrey Gentilucci

Présidence bulgare: une saison au cœur de l’UE pour conjurer la balkanisation de l’Europe

Depuis l’effondrement de l’Union Soviétique, la Bulgarie, pays le plus pauvre de l’UE, traverse une “ transition qui dure”. Si l’opinion n’y est pas aujourd’hui europhobe, elle pourrait rapidement se retourner. D’où l’importance des signaux donnés par Bruxelles, notamment sur des dossiers comme l’accès à l’espace Schengen ou à la zone euro. Pour autant, le sentiment de se tenir à la périphérie de l’Europe pour des raisons tant  géographiques qu’historiques est aujourd’hui contrebalancé chez les Bulgares, notamment par la confiance en eux que la réussite de ces six mois de présidence européenne leur a insufflée.

L’enjeu bulgare : « En serons-nous capables ? »

Il n’est jamais inutile de le rappeler: une présidence du conseil de l’UE, pour un pays, ce n’est pas moins d’une année de préparation, ce qui implique un travail conséquent pour l’administration et les responsables politiques, des coûts financiers et bien sûr un effort d’acculturation sur les dossiers en cours, pour une prise de relai optimale.

Son rôle étant de planifier et de présider les sessions du Conseil et les réunions préparatoires, ainsi que de représenter le conseil dans les autres institutions de l’UE, c’est aussi un gage de visibilité pour l’Etat responsable. C’est également la possibilité de mettre à l’agenda des sujets clés pour le pays via les priorités dites spécifiques. Tout l’enjeu pour un pays récemment entré dans l’UE est donc de servir la coordination des travaux collectifs tout en profitant de l’occasion pour se faire connaitre.

Encadré par les présidences estonienne et autrichienne sur le calendrier, le semestre bulgare était au cœur d’un trio axé notamment sur l’achèvement des travaux liés au marché unique numérique et sur l’avancement de la gouvernance de l’union de l’énergie, avec en point de mire, le Conseil européen de fin 2018. Alors que le pays souffre encore d’une corruption endémique, et qu’il est gouverné par une coalition entre conservateurs et extrême droite, certains observateurs extérieurs se demandaient en janvier si la tenue d’une présidence par la Bulgarie dans le contexte européen actuel serait de bon augure.

Une préparation au pas de course

Ayant rejoint l’UE en 2007, la Bulgarie assurait en effet cette année sa première présidence sans expérience préalable. La présidence britannique prévue à l’automne 2017 ayant laissé la place à l’Estonie pour cause de Brexit, le calendrier s’est accéléré pour les trois Etats du trio,  impliquant des délais de préparation raccourcis et des défis en termes de logistique.

Au cours de six mois de préparation intenses, en lien avec la présidence estonienne, la Bulgarie  s’est efforcée de mener un dialogue avec sa société civile, afin d’échanger sur l’Europe et de faire remonter des priorités de ses sept millions d’habitants. Elle s’est appuyée sur les centres « Europe Directe », une coordination avec les Mairies et un forum qui a réuni une cinquantaine d’ONG.

L’enjeu était important pour un pays bénéficiaire net des fonds européens  qui garde du passé les marques d’un système où l’Etat communiste prenait tout en charge et où la société civile était quasi inexistante. Resteraient entre autres de cette époque une aversion au risque, un manque de culture marketing, un esprit d’équipe assez peu développé et un style managérial encore très autoritaire. Ceci apparait d’autant plus marquant que la Bulgarie a fait le choix d’un modèle économique aujourd’hui extrêmement libéral, d’où les politiques sociales sont absentes.

Pour autant, la classe politique et les fonctionnaires semblent avoir trouvé dans ce défi l’occasion de (se) prouver leur capacité à assumer une telle responsabilité à l’échelle européenne. Ce qui était une question il y a encore six mois s’est avéré tout à fait satisfaisant au regard des enjeux, à la fois selon des responsables bulgares et  des observateurs extérieurs.

United we stand strong : plus qu’un mantra pour conjurer la balkanisation de l’Europe

Par le choix de son slogan United we stand strong, la présidence bulgare s’est placée d’emblée dans une perspective européenne très inclusive, à un moment charnière de refondation pour les 27, à un an du renouvellement des institutions.

Là où certains décideurs Bulgares souhaitaient initialement porter nombre de sujets internes à l’agenda, ils ont réalisé que seulement 5-10% des thèmes pouvaient être décidés par le pays présidant. Ces derniers passent en effet après les sujets collectifs dits d’actualité tels que la Sécurité et la Migration, les sujets hérités de la présidence précédente, ou encore les sujets dits inattendus comme la procédure envers la Pologne pour violation de l’Etat de droit. C’est dans ce contexte qu’a été intégré le sujet « spécifique » des Balkans occidentaux.

Si en amont de la présidence, certains imaginaient qu’à l’issue des six mois, l’intégration d’Etats des Balkans occidentaux seraient actés, une position plus mesurée a vu le jour au fil des mois. C’est vers la notion d «Agenda connectivité » avec ces Etats pas encore membres qu’a évolué le sujet. Ce dernier implique des volets transport, communication, énergie, éducation et digital. Une formule allégée qui avance vers certains attributs de l’adhésion et du marché unique, sans impliquer pour autant l’adhésion pleine et entière.

Avec l’organisation d’un sommet UE/Balkans le 17 mai, salué comme un grand succès, ce sont des chefs d’Etat et 17.000 délégués qui sont venus travailler sur le sujet à Sofia. C’est peut-être sur son expertise des pays balkaniques d’ailleurs que la Bulgarie aura marqué sa spécificité auprès les 27. En effet, l’histoire et la géopolitique récente de la région qui ont inspiré le terme « balkanisation » ne sont pas sans rappeler, par un effet de miroir grossissant, l’atmosphère actuelle de séparatisme régional et national qui baigne l’ensemble du continent.

Des priorités ajustées à l’actualité

Quatre grands thèmes auront été abordés lors du semestre, en plus des sujets d’actualité que sont le retrait du Royaume-Uni et la procédure administrative déclenchée contre le gouvernement polonais. Il s’agit de l’avenir de l’Europe et de la jeunesse (croissance économique et cohésion); de la sécurité et de la stabilité dans une Europe forte et unie ; de la perspective européenne et de la connectivité des Balkans occidentaux ; de l’économie numérique et des compétences nécessaires à l’avenir.

Au sujet de l’accès de la Bulgarie à l’espace Schengen, un sentiment de déception est décelable chez plusieurs interlocuteurs proches du gouvernement. Sur le papier, le pays est en effet prêt à intégrer Schengen et remplit l’ensemble des critères. Le blocage est à ce jour politique car six Etats de l’UE s’y opposent encore. Pour autant, en dialoguant avec certains, on peut se demander à quel point l’accès à l’espace Schengen d’aujourd’hui serait vraiment souhaitable et ce que cela impliquerait en termes d’accueil de migrants ou d’intégration des populations Roms.

Concernant l’Eurozone, la Bulgarie est prête à intégrer ERM2, l’ « antichambre » de l’Euro. Mais rejoindre le club euro ne priverait-il pas aussi le pays de sa marge de manœuvre monétaires et d’un de ses outils économiques : les dévaluations  compétitives ? Par ailleurs, l’histoire récente n’a-t-elle pas démontré, avec la Grèce notamment, que des disparités économiques trop importantes au sein de la zone étaient sources de tensions ?

Communication interne et transparence

Le plus difficile au cours de ces travaux, a-t-on entendu, c’est de forger le consensus. Pour y réussir, deux facteurs clefs sont source de succès : la communication en interne et la transparence. La fin du semestre approchant, la question se pose aujourd’hui pour le gouvernement de Boïko Borissov de l’entretien de la dynamique sur des sujets comme les Balkans occidentaux. La présidence autrichienne mettra-t-elle la question aussi haut dans l’agenda…?

Ce qui sera également intéressant et ne pourra être mesuré qu’à l’issue de la Présidence, c’est l’écart entre les objectifs et les résultats. Même s’il serait erroné de réduire le succès d’une présidence à la somme des dossiers, il y a dans l’adéquation entre priorités et succès un indicateur d’une certaine pertinence pour évaluer les travaux d’une institution. D’où la nécessité d’évaluer au mieux en amont ce qui peut être attendu d’une présidence. Un facteur de succès, c’est notamment lorsqu’un dossier négocié va jusqu’au trilogue, c’est-à-dire l’examen par les trois institutions (Commission, Conseil, Parlement).

Il sera intéressant aussi de s’interroger a posteriori sur le style spécifique bulgare de coordination des travaux. Chaque présidence a en effet son approche, dans un cadre certes contraint, mais avec une latitude où s’exprime forcément le « génie national» ou « Volksgeist », pour reprendre l’expression du philosophe allemand Herder.

AB

 

Wilfried Durand: « L’Europe orientale est absente du paysage French Tech. »

Wilfried Durand, CEO de Onvey et co-fondateur de la French Tech à Sofia

>propos recueillis par Rolland Mougenot

Quel est l’objectif de FrenchTech Sofia ?   

La French Tech Sofia se veut en premier lieu un réseau d’entrepreneurs, uni et soudé autour de problématiques communes. L’initiative entend naturellement créer des solutions sur les questions liées au développement de l’innovation et de l’IT  comme la formation, la recherche, le financement, ou le recrutement dans un univers francophone et local.

A terme, l’ambition de notre projet repose sur un constat simple : l’Europe orientale est absente du paysage French Tech, malgré de forts liens déjà établis et une grande concordance avec les objectifs de développement de l’Europe de l’Ouest et de la France.

Évidemment fiers de notre pays mais aussi citoyens de l’Europe, nous autres entrepreneurs, institutionnels, francophones ou francophiles et surtout ambassadeurs de l’innovation,  souhaitons apporter nos valeurs à ces 500 millions d’habitants en attente d’une image forte à soutenir et d’un projet fédérateur dans lequel s’inscrire.

Nous savons que Sofia ne saurait tout porter sur ses seules épaules. Mais avec notre optimisme et notre volonté, nous sommes convaincus qu’elle ferait une première Capitale French Tech formidable dans la région, en apportant un point d’ancrage, notamment grâce à son dynamisme en plein essor.

Quel type d’événements la French Tech organise-t-elle à Sofia ? 

Des événements informels et grand public tels que les “Mardi soir on parle français” qui réunissent plus de 100 personnes dans un bar. Des événements professionnels comme un salon “rencontres et carrières IT”, organisé chaque trimestre pour permettre à des candidats et entreprises françaises de se rencontrer, réunissant environ 150 personnes. Des rencontres thématiques sous différents formats sont à l’étude et débuteront dès septembre 2018 tels que déjeuner/diner entre dirigeants ou managers, after-work digitaux et mini-conférences. Enfin les événements institutionnels divers (CCI, ambassade, Institut Français …)

Vos start-up semblent extrêmement innovantes sur des marchés qui peuvent apparaître dominés par de grands acteurs (GAFA en particulier). Sofia est-t-elle un atout face à ces mastodontes ?

En soi, le climat est effectivement favorable à une dynamique de croissance rapide. Cela constitue une chance de démarrer et pérenniser une jeune société à moindre risque. En revanche, cet avantage s’estompe dans une logique de conquête de marché à grande échelle. En tant qu’Européens, pour envisager rivaliser avec les GAFA ou même “simplement” établir une position de leadership mondial, il faut s’attendre à devoir s’étendre sur les marchés dominants (USA, Asie, …) et donc rivaliser localement avec la concurrence, chez elle, avec ses codes. Il y a des questions d’accès au marché et de culture professionnelle qui entrent en jeu, pour acquérir de la notoriété. Les avantages de Sofia et de la Bulgarie sont réels sur les questions de fiscalité. Mais à grande échelle, toute entreprise de grande taille est capable d’aborder les questions de fiscalité avec “flexibilité”…

Quid de l’avenir de la Bulgaria Tech ?

En se fiant aux évolutions des années passées, l’avenir peut être sereinement envisagé. La “Bulgaria Tech” constitue une part importante de l’économie avec une croissance forte, grâce notamment aux fonds Européens. L’essor est tel que la demande de compétences est plus forte que l’offre, l’emploi est là, le financement également. Les talents ne quittent plus autant le pays qu’avant, beaucoup d’ailleurs reviennent. Les conditions pour créer une entreprise sont extrêmement favorables du fait du faible coût de la vie et du peu de taxes et le secteur est hermétique aux potentielles dérives politiques que d’autres pourraient craindre.

Anguel Tcholakov: “l’objectif est de transformer les défis en possibilités”

3 questions à l’Ambassadeur de Bulgarie en France

1/Les Français connaissent peu la Bulgarie. Quels sont les liens et les domaines de coopération entre la France et la Bulgarie ? 

La Bulgarie et la France entretiennent des relations d’amitié et de partenariat, fondées sur la confiance et sur des valeurs démocratiques partagées, tant au niveau bilatéral que sur la scène européenne. Les Bulgares ont toujours apprécié la civilisation française, la langue et la culture, la science et la littérature françaises.

Les rapports entre la Bulgarie et la France ont des racines historiques profondes qui datent du 9-ème siècle. Les relations diplomatiques entre les deux pays sont établies officiellement le 8 juillet 1879. Au cours des années, indépendamment des changements en termes politiques et économiques, la Bulgarie et la France ont su sauvegarder les liens forts qui les unissaient.

L’évènement majeur qui a marqué les relations bilatérales et a donné un nouvel essor à la coopération entre les deux pays au début des réformes démocratiques en Bulgarie est sans doute la visite d’Etat du Président Mitterrand en 1989 et le petit-déjeuner qu’il avait pris à cette occasion avec plusieurs intellectuels dissidents, dont le philosophe Dr Jeliu Jelev, qui allait devenir le premier Président de la République démocratiquement élu. Cette rencontre symbolique a renforcé encore d’avantage l’appréciation des bulgares à l’égard de la France.

Aujourd’hui, nous constatons un renforcement significatif du dialogue politique entre les deux pays qui s’est traduit l’année dernière par des rencontres de haut et très haut niveau. La Bulgarie et la France travaillent côte à côte dans le cadre de l’Union européenne. Nos deux pays ont une grande convergence des positions sur les principaux sujets de l’agenda européen. Nous voulons une Union européenne forte et efficace, stable et solidaire, capable de répondre aux préoccupations de nos citoyens et aux nouveaux défis du monde d’aujourd’hui.

Dans le domaine économique et commercial la coopération entre la Bulgarie et la France connait un renouveau au cours des cinq dernières années. La valeur des échanges a augmenté de 50% en 10 ans et en 2017 a atteint près de 2 milliards d’euros. Les investissements français en Bulgarie pour la période 2008-2018 atteignent 1,6 milliard d’euros.

La Bulgarie possède des atouts qui sont de plus en plus appréciés par les touristes français dont le nombre augmente de plus de 20% par an et atteint 170 000 en 2017.

L’agriculture est un autre domaine de coopération qui constitue une priorité commune pour nos deux pays. La coopération s’est intensifiée ces dernières années avec une forte  croissance de la balance commerciale agricole (1.2 milliards d’euros en 2016), une  augmentation significative des investissements français dans ce secteur et un travail commun dans le cadre de la Politique agricole commune.

Les échanges sont intenses dans les domaines de la culture, de l’éducation et les échanges universitaires. Des instituts culturels existent à Sofia comme à Paris et de nombreux événements culturels sont régulièrement organisés. Un évènement phare dans ce cadre était sans doute l’exposition sur la culture thrace qui a eu lieu en 2015 au musée du Louvre et qui a connu un grand succès.

2/Quels sont les enjeux pour la Bulgarie à l’occasion de sa première présidence du conseil de l’UE en cours jusqu’en juillet ?

La Bulgarie a pris sa première Présidence du Conseil de l’UE à un moment clé pour l’Union. De nombreux nouveaux défis sont à l’ordre du jour et l’Europe est au seuil de réformes importantes visant à la rendre plus forte, plus unie et plus démocratique. C’est dans cet esprit que la Présidence bulgare s’est fixée pour ambition de préserver et faire évoluer cette Europe vers plus de stabilité, de sécurité et de solidarité. Notre objectif est de répondre aux besoins réels des citoyens européens, de transformer les défis en possibilités. Et nous ne pouvons le faire qu’à travers le consensus, la cohésion et la compétitivité.

La Bulgarie a choisi sa devise nationale comme devise de sa première présidence du Conseil de l’UE – l’Union fait la force. Nous travaillons pour l’union, tant des États membres que des institutions européennes. Notre ambition européenne doit nous inspirer et non pas nous diviser, elle doit être partagée, et non pas imposée.

La présidence bulgare travaille sur quatre domaines prioritaires:

–       la cohésion économique et sociale, centrée sur le cadre financier pluriannuel de l’UE, les futures politique de cohésion et politique agricole commune, ainsi que sur l’approfondissement de l’Union économique et monétaire ;

–       la stabilité et la sécurité en Europe avec une plus grande sécurité des frontières extérieures, une gestion plus efficace de la migration, le fondement de l’Union de défense, y compris en mettant en place la première coopération structurée permanente au sein de l’UE;

–       la Perspective européenne et les Balkans occidentaux: l’intention de la Bulgarie est de profiter de son expertise régionale, pour soutenir les réformes des pays des Balkans occidentaux liées à l’adhésion à l’UE et placer au premier plan de l’ordre du jour des Balkans la paix et la stabilité dans cette région. Un sommet UE- Balkans occidentaux se tiendra à Sofia le 17 mai 2018 visant à imprimer un nouvel élan aux relations de ces pays avec l’UE.

–       l’économie numérique et les compétences pour l’avenir: Il s’agit d’un focus sur l’achèvement du marché numérique unique de l’UE et le développement de l’économie et des capacités numériques.

3/ Comment décrieriez-vous le sentiment et les attentes à l’égard de l’UE en Bulgarie en 2018 ?

Malgré le fait que l‘euroscepticisme gagne du terrain en Europe ces derniers temps, les bulgares sont majoritairement très favorables à l’Union européenne.

L’UE est perçue comme garante de protection face aux défis globaux tels que la lutte contre le terrorisme ou le changement climatique, et à la fois comme un élément essentiel contribuant à améliorer la vie quotidienne des citoyens.

En 2018 les citoyens bulgares espèrent qu’un progrès sur le dossier de l’adhésion de la Bulgarie à l’espace Schengen sera fait et que le pays pourra rejoindre la salle d’attente de la zone euro. L’adoption de l’euro est très importante parce qu’elle permettra non seulement de renforcer la compétitivité des entreprises mais elle est aussi une étape importante dans l’approfondissement de l’intégration européenne en vue d’une meilleure coordination des politiques économiques nationales.

 

Pour une “Chambre du Futur” avec vue sur l’Europe

En cours de refondation, le Comité économique, social et environnemental pourrait être un des acteurs majeurs de l’organisation et de l’accueil en France des conventions démocratiques européennes.

par Aymeric Bourdin, publié le 28 septembre 2017 sur le cercle les Eschos

Alors que l’Assemblée nationale a été largement renouvelée en juin, alors que fin septembre, un tiers des sénateurs ont remis en jeu leur siège, la troisième chambre de la République s’apprête de son côté à vivre une refondation. L’occasion pour le Conseil économique, social et environnemental de prendre toute sa place de forum de la société civile. Et s’il avait un rôle majeur à jouer dans l’organisation des conventions démocratiques européennes ?

Le paysage de la société civile en France est morcelé. D’un côté, les corps intermédiaires représentés au CESE, de l’autre, hors les murs, d’innombrables associations et groupes de réflexion, plus ou moins structurés. Ces “forces vives”, qui bien souvent ont pour identique objectif de représenter la société civile, ne se parlent pas assez et vont parfois jusqu’à se vivre comme antagonistes.

Or nous vivons un moment singulier qui semble clairement au “passage à l’Europe” (Van Middelhar), dans son acception la plus démocratique. Annoncées lors de la campagne présidentielle, confirmées le 3 juillet devant le Congrès et évoquées à nouveau à La Sorbonne par Emmanuel Macron, les conventions démocratiques s’annoncent ouvertes et décentralisées. Elles devraient avoir lieu en France et dans les pays européens qui le souhaitent pour produire des propositions citoyennes sur le projet européen.

Pour qu’elles soient légitimes et efficaces, il faut en effet qu’elles aient comme principe une approche bottom up qui parte du local, au plus près du citoyen. Ainsi débats, échanges et dialogues ouverts sur les questions liées au projet européen peuvent mobiliser un socle démocratique, nécessaire complément des initiatives politiques et diplomatiques en cours.

Alors que certains souhaitaient sa suppression pure et simple, le CESE de son côté a été confirmé dans son rôle de chambre consultative et s’apprête à vivre une refondation. Dès lors, pourquoi ne pas faire du CESE le point de convergence de ces conventions ? Cela aura le mérite d’y insuffler plus encore une approche transversale et européenne, qui ne manquera pas demain d’irriguer nombre des sujets déjà traités au Palais d’Iena.

Pour les conventions, cela aurait le mérite d’apporter un réseau institutionnel déjà structuré sur le territoire. Pour la société civile dite organisée, cela permettrait de reprendre un dialogue interrompu entre des organisations souvent proches.

Par ailleurs, les calendriers des conventions et de la réforme du CESE peuvent être cohérents : premier semestre 2018. Enfin, pour ce qui est du rôle de prospective et de dialogue vers lequel semble se diriger l’institution, l’Europe comme horizon est un échelon de travail pertinent. Celui du long terme.

Instaurer une mobilité de terrain pour les fonctionnaires de la Commission

par Emmanuel Vivet, mars 2017

Pour se réinventer et rester pertinente dans ce monde complexe, l’Europe a besoin de davantage de matérialité, d’expérience et de sens des réalités.

Observons la Commission européenne. Ses cadres sont de bon niveau, ayant réussi un concours difficile vers 25 ou 30 ans. Mais leur carrière se déroule presque exclusivement dans les institutions européennes. Ils travaillent ainsi jusqu’à leur retraite, évoluant d’une direction à l’autre, sans quitter Bruxelles. Cette situation n’est pas saine car elle ne permet pas un croisement suffisant avec la réalité et les ressentis du terrain. Il en allait différemment autrefois, dans les années 1960, quand les nouveaux venus européens étaient d’anciens fonctionnaires nationaux qui avaient connu une première carrière dans leur pays. Le lien avec le terrain est essentiel.

La Commission a tenté d’infléchir ce biais en rendant obligatoires les « études d’impact » en parallèle de toutes ses nouvelles propositions législatives. Mais l’exercice reste assez formel, et continue de se dérouler à Bruxelles.

De leur côté, les Etats-membres se sont approprié le mode de fonctionnement européen : leurs fonctionnaires « apprennent l’Europe ». Le système des « experts nationaux détachés » (END) fonctionne à plein et représente près d’un cadre sur dix au sein de la Commission. Ces cadres, payés à moitié par leur pays et à moitié par la Commission, aident sur des sujets pointus et apportent, pendant deux ou quatre ans, leur expérience. La France, avec environ 120 END, est le premier Etat sur la liste. Pourquoi ne pas imaginer l’inverse : que les cadres de la Commission soient invités à effectuer une partie de leur carrière européenne dans les Etats membres, « apprenant l’Europe de terrain » à leur tour ?

Proposition : Exiger de la Commission qu’elle modifie ses règles de promotion interne afin que nul ne puisse être promu au niveau de chef d’unité ou de directeur s’il n’a pris le temps d’une période significative (par exemple deux ans) de détachement dans l’administration d’une région européenne, dans l’administration d’un Etat membre ou dans une entreprise.

Bien sûr on pourrait ajouter que la mobilité doive s’effectuer préférentiellement vers un pays autre que le pays d’origine du fonctionnaire afin d’éviter les conflits de légitimité pendant la durée du détachement.

Notons au passage que le détachement est déjà possible, dans le sens où un fonctionnaire européen peut effectuer une mobilité dans un Etat membre. Cependant cette possibilité n’est pas utilisée, principalement en raison du niveau des salaires à la Commission et de la qualité de vie à Bruxelles, qui dissuadent un fonctionnaire de quitter volontairement les institutions. C’est pourquoi la mise en place d’une règle est seule à même de créer ce mouvement, nécessaire, des cadres européens vers le terrain.