Et si la France sortait de la zone euro?

Un nombre croissant de voix se fait entendre pour appeler à une sortie de l'euro et à un retour au franc, qu'il s'agisse des hérauts de cette cause (Villiers, Dupont-Aignan), ou de pamphlétaires interlopes (Cotta), dans un contexte où les sondages suggèrent un affaiblissement du soutien à la monnaie unique.

Tout d'abord, les contempteurs de la monnaie unique comparent en général les avantages et les inconvénients respectifs liés à une monnaie européenne et à des monnaies nationales. C'est une erreur de raisonnement évidente: la seule comparaison qui vaille est celle entre un avant (i. e. la situation présente) et un après (i. e. le retour au franc), car c'est bien le coût lié à l'abandon qu'il faut évaluer ainsi que ce qui se passerait en cas de retour au franc. Peu importe en ce sens que la France ait eu raison ou tort d'adopter l'euro (et les justifications ex-post de l'adoption sont légion), et ce qu'il serait advenu de l'économie française: il s'agit maintenant d'un fait, et tout débat sur une autre base serait vain.



Essayons nous maintenant à l'exercice de conjecture: que se passerait-il si la France quittait l'euro? Suivons la démarche de Bastiat dans ses Sophismes économiques pour décrire "ce que l'on voit, ce que l'on ne voit pas".

Ce que l'on (pré) voit, c'est le regain de compétitivité que permettrait une dévaluation, à travers le choix résolu d'une monnaie faible. C'est avéré: un retour au franc s'accompagnerait certainement d'une chute importante de la monnaie qui bénéficierait dans un premier temps aux entreprises exportatrices. C'est le principal gain brut que la France obtiendrait.

Ce qu'on ne voit pas, et que feignent d'oublier les pourfendeurs de la monnaie unique, ce sont les nombreuses conséquences suivantes qui découleraient de l'abandon de la stabilité monétaire :

Tout d'abord, la seule mise en œuvre pratique serait d'une grande complexité: quel taux de conversion (6.56957 francs probablement pour retrouver la parité initiale, mais désormais fictive puisque les prix de 2010 ne sauraient être comparés à ceux de 2001)? Comment convertir les dettes et les créances (en franc, ce qui équivaudrait probablement à rééchelonner la dette si la monnaie chute, ou les conserver en euro, quitte à paupériser les débiteurs qui devront les rembourser à partir de salaires versés en "nouveaux francs")? Il serait par ailleurs coquasse de constater à nouveau les augmentations des prix liées aux arrondis, tant décriées en 2002 (en dépit d'un faible effet agrégé)!

Par ailleurs, contrairement à d'autres pays, la France n'a pas de tradition de monnaie forte: il ne s'agit pas d'une préoccupation populaire, et ne correspond pas à une conviction partagée dans la classe politique (il suffit pour s'en convaincre d'observer le consensus contre la politique de stabilité de la BCE lors de la campagne présidentielle de 2007). En l'absence de telles forces de rappel et face à la facilité de court terme des dévaluations compétitives, c'est évidemment ce choix qui serait fait (au travers d'une politique de taux accommodante) …et donc anticipé par les marchés. Le résultat serait en interne une hausse de l'inflation et en externe un effondrement du change (consécutif aux fuites de capitaux, résultat des anticipations d'inflation et de faibles taux de rémunération du capital). La seule manière d'éviter ces effets et de contrer les anticipations serait une politique monétaire très restrictive (beaucoup plus que celle de la BCE dont la réputation d'orthodoxie permet d'ancrer des anticipations d'inflation faible) pour garantir la stabilité de la monnaie et la confiance des investisseurs: mais puisque l'abandon de l'euro n'a de cohérence que s'il permet justement de s'affranchir d'une telle politique de stabilité pour aller vers la voie de la dévaluation compétitive, c'est une hypothèse à exclure.

Le résultat d'un abandon de l'euro serait donc catastrophique pour les différents acteurs économiques.

Pour les consommateurs, l'inflation importée générerait une baisse massive du pouvoir d'achat. On peut imaginer que dans le cas ou la France quitterait la zone euro unilatéralement, la faible confiance résiduelle dans le franc amènerait le développement d'une économie parallèle assise sur l'euro s'il reste en place, le mark à défaut, peut-être la livre ou le dollar.

L'État quant à lui serait confronté à des difficultés de financement considérables, puisque les menaces d'inflation auraient pour conséquence une forte hausse des taux demandés par les créanciers, a fortiori si le stock de dette a été converti en francs. À moins que l'État ne se finance en euro, mais alors la baisse du franc aurait un effet multiplicateur sur le niveau de dette en ratio du PIB.

Enfin, et c'est l'effet qui serait le plus délétère sur le long terme, les fuites de capitaux assècheraient le financement de l'économie et donc les investissements des entreprises, qui verraient par ailleurs leurs incitations à être compétitives fondre face à la facilité procurée par la baisse de la monnaie (supportée in fine par les consommateurs). Le résultat serait une croissance durablement déprimée et un effondrement de la croissance potentielle de l'économie française, synonyme d'appauvrissement sur le long terme.

Le tableau peut apparaître sombre et excessif, et bien pire en tout cas que ce qui se passerait aujourd'hui si la France n'avait jamais rejoint la zone euro. Mais c'est justement parce qu'en évoluant à rebours en quittant la zone, la France enverrait aux marchés et à ses partenaires commerciaux un signal négatif fort, leur signifiant son intention d'abandonner la stabilité monétaire, de recourir à des dévaluations, et de s'accommoder d'une inflation élevée.

Les modestes avantages ponctuels liés à un retour au franc apparaissent peser bien peu face aux effets négatifs durables que celui-ci entrainerait. Espérons que nos gouvernants s'en convainquent, et qu'à défaut les marchés leur fassent entendre raison.

JG

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