
par Aymeric Bourdin
Contribution à l’ouvrage coordonné par Jérémie Aboiron, AAP éditions, janvier 2026.
L’analyse des modèles nord-américains d’intelligence économique (IE) constitue un apport précieux au débat stratégique français. Elle rappelle une évidence trop souvent oubliée en Europe : l’intelligence économique n’est jamais neutre. Elle est l’expression d’une culture du rapport de force, d’une vision de la puissance et d’une capacité à transformer l’information en avantage compétitif. À ce titre, le pragmatisme, la coopération public-privé et l’orientation offensive des modèles américain et canadien offrent des sources d’inspiration indéniables.
Comment l’UE peut se doter d’une intelligence économique à la hauteur de ses ambitions stratégiques
Toutefois, limiter la réflexion à une comparaison entre la France et l’Amérique du Nord présente un angle mort majeur : la réalité contemporaine de la compétition mondiale n’oppose plus des États isolés, mais des blocs de puissance. Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir comment la France peut s’inspirer des États-Unis, mais comment l’Union européenne peut se doter d’une intelligence économique à la hauteur de ses ambitions stratégiques.
L’intelligence économique européenne souffre aujourd’hui de plusieurs faiblesses structurelles. Elle demeure fragmentée, largement nationale dans sa conception, et dominée par une approche essentiellement réglementaire et défensive. L’Union européenne a fait de la norme son principal levier de puissance – qu’il s’agisse du droit de la concurrence, du RGPD, des standards environnementaux ou des règles numériques. Cette capacité normative constitue un atout stratégique majeur, mais elle tend à réduire l’IE européenne à une fonction de régulation et de protection du marché intérieur, au détriment d’une véritable logique de conquête et d’influence.
Une fragmentation qui empêche l’émergence d’une doctrine européenne partagée
À la différence des États-Unis, où l’intelligence économique est pleinement intégrée à la sécurité nationale et à la politique industrielle, l’Europe peine à articuler renseignement économique, politique commerciale, innovation technologique et stratégie d’influence. La persistance de cultures nationales hétérogènes – centralisation étatique française, pragmatisme libéral nord-européen, approche industrielle allemande – empêche l’émergence d’une doctrine européenne partagée. Cette fragmentation limite la capacité du continent à anticiper collectivement les menaces, à sécuriser ses chaînes de valeur critiques et à projeter ses intérêts à l’international.
Pourtant, l’Union européenne dispose de leviers considérables. Son marché intérieur, sa base scientifique et technologique, ses réseaux d’universités, de think tanks et de pôles industriels constituent un potentiel d’intelligence économique encore largement sous-exploité. Surtout, l’Europe bénéficie d’une légitimité juridique et éthique internationale qui pourrait devenir un instrument d’influence puissant, à condition d’être assumée comme telle et intégrée dans une stratégie cohérente.
Construire une modèle européen original
L’enjeu n’est donc pas d’importer mécaniquement le modèle américain, dont certaines pratiques soulèvent des questions éthiques et politiques légitimes, mais de construire un modèle européen original. Celui-ci pourrait reposer sur trois piliers : une intelligence économique de souveraineté partagée, capable de protéger collectivement les secteurs stratégiques ; une intelligence économique d’influence normative assumée, transformant le droit et les standards en leviers de puissance ; et une intelligence économique de projection, soutenant activement les entreprises européennes dans la compétition mondiale.
À l’heure de la rivalité sino-américaine et de la fragmentation de la mondialisation, l’intelligence économique européenne ne peut plus rester un angle mort stratégique. Elle doit devenir un outil central de l’autonomie stratégique européenne. Non pour imiter, mais pour exister.
