Juncker, et ensuite?
22 Juil

Juncker, et ensuite?

Le Conseil européen ayant proposé le Jean-Claude Juncker à la présidence de la Commission européenne, cette question est aujourd’hui réglée puisque le Parlement a avalisé mardi 15 juillet ce choix sans difficulté, l’impétrant étant le choix des principales formations politiques qui y sont représentées. Jean-Claude Juncker n’a pas le charme de la nouveauté, comme s’est plu à le rappeler David Cameron. Mais il n’en reste pas moins l’un des meilleurs prétendants à ce poste: expérimenté, doté de réelles convictions pro-européennes et fédéralistes, fin connaisseur de la machine européenne, polyglotte, etc. Rares étaient ses concurrents capables d’aligner autant d’atouts. Est-ce à dire que la bataille des postes est désormais réglée?Certainement pas. Le Parlement, et surtout la démocratie européenne, ont gagné une première bataille. Face à un Conseil européen qui menaçait de tuer dans l’œuf toute tentative de faire des élections européennes un rendez-vous réellement signifiant, dont émergerait le nom du président de la Commission, la détermination du Parlement, et notamment des principaux partis politiques pro-européens (PSE, PPE, Verts, Libéraux), a payé. Mais Jean-Claude Juncker ne pourra rien faire si l’équipe qui lui est confiée n’est pas à la hauteur. De manière assez heureuse, les 6 années de crise que l’Union européenne vient de traverser semblent avoir fait prendre conscience aux États Membres qu’il n’est pas inutile d’investir dans la sphère bruxelloise. Sans anticiper excessivement, les chefs d’État et de gouvernement ne devraient pas rééditer le calamiteux marchandage de 2009 dont était ressorti un triumvirat fantomatique. Pour la France, Pierre Moscovici ou Elisabeth Guigou sont des personnalités compétentes et reconnues. L’Italie souhaiterait profiter de l' »effet Renzi » pour placer sa Ministre des Affaires Étrangères au poste actuellement occupé par Catherine Ashton. L’Allemagne semble vouloir conserver Gunther Öttinger qui aurait été nommé en 2010 parce qu’Angela Merkel souhaitait l’éloigner de Berlin, mais qui s’est finalement imposé comme un Commissaire sérieux, notamment dans les relations énergétiques avec la Russie. Pour remplacer Catherine Ashton, la Pologne comme la Suède ont indiqué qu’elles verraient également bien respectivement Radek Sikorski et Carl Bildt, deux profils compétents, même si le premier a un engagement européen et une vision intégratrice sans commune mesure avec le second. C’est une perspective réellement réjouissante. Sans équipiers influents, capables de s’exprimer avec force tant dans leur pays d’origine que sur la scène européenne et internationale, Jean-Claude Juncker pourra difficilement imprimer un mouvement réellement ambitieux à la Commission. Il suffit pour s’en convaincre de se demander quels étaient les Commissaires qui ont réellement marqué le mandat Barroso II. Les réussites comme celle de Michel Barnier se comptent sur les doigts d’une seule main. Reste à savoir si le Conseil européen acceptera d’aller plus loin en hiérarchisant la Commission, en revenant sur le principe d’égalité entre Commissaires, et en permettant aux Vice-Présidents d’exercer d’être réellement en position de supériorité sur les « simples » Commissaires, sur le modèle de Ministres / Secrétaires d’État. Cela permettrait à la Commission de se réunir en format plus resserré, et de s’organiser autour de pôles cohérents (un pôle économique, un pôle international, un pôle marché intérieur, un pôle environnement et santé etc.), au nombre de six ou sept, au lieu des 28 chapelles actuelles. C’est sans doute à ce prix que la Commission pourra vraiment retrouver un dynamisme fonctionnel et une cohérence d’action accrue. Photo: Conseil de l’Union...

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Les projets collectifs au cœur des élections européennes!
13 Mai

Les projets collectifs au cœur des élections européennes!

Depuis 2009, l’Atelier Europe accompagne les étudiants du Master Affaires européennes de Sciences Po dans la réalisation de leurs projets collectifs. Les sujets proposés chaque année s’inscrivent dans le débat politique européen, et permettent aux étudiants de mener une réflexion de fond en équipe, de la confronter avec des experts institutionnels, académiques et du secteur privé. Les productions, documentaire audiovisuel ou note d’analyse, sont publiées sur le site web de Sciences Po et du think tank Atelier Europe, afin de valoriser le travail accompli et apporter la contribution des étudiants au débat. Pour cette année marquée par les élections européennes, trois sujets ont été proposés: la mutualisation des capacités de défense conduira-t-elle à une armée européenne? les régions et l’Europe, contre les États? les élections européennes: vers une politique paneuropéenne? La crise économique et financière a contraint les États européens à réduire leurs budgets consacrés à la défense, et à mutualiser certaines activités. L’industrie de la défense, fédéralisée dans certains cas, concurrentielle dans d’autres, représente un enjeu de bassin d’emploi pour les États, la standardisation du matériel a été effectuée sur les critères de l’OTAN, mais nombre d’États considèrent encore ce secteur comme un domaine de souveraineté. Les étudiants ont étudié les avancées en matière de mutualisation des capacités de défense, d’un point de vue politique et non technique, en analysant les freins à lever pour permettre à une armée européenne effective de voir le jour, sans occulter le lien avec les diplomaties nationales et européennes. La réunion du Conseil Européen de décembre 2013 portait notamment sur la Politique de sécurité et de défense commune, et la crise en Ukraine révèle une fois de plus la pertinence d’une réflexion sur une défense européenne. Concernant les régions et l’Europe, depuis les débuts de la construction européenne, les fonds européens participent au développement économique et social des régions, le statut des langues régionales a fait l’objet d’un avenant aux traités fondateurs de l’Union européenne… De nombreux États sont réticents à un approfondissement de l’intégration, alors que les régions y sont favorables et y voient un moyen d’émancipation. Le morcellement régional (Écosse, Catalogne, etc.) favorisera l’intégration politique de l’UE ou, a contrario, son atomisation? Par une étude comparative de différentes régions européennes, aspirant au statut d’État ou de gouvernement autonome, les étudiants ont analysé le lien de ces régions à leur gouvernement national et à l’Europe, sous le prisme de l’intégration et la perspective des referendums en Ecosse et en Catalogne (respectivement en septembre et novembre 2014), la campagne des élections européennes étant déjà un premier round pour les indépendantistes. Enfin, les étudiants du projet « les élections européennes: vers une politique paneuropéenne? » rendront une étude écrite. Après une première partie descriptive sur le Parlement européen, son rôle et ses compétences, la partie centrale de l’étude a examiné la campagne pour les prochaines élections européennes dans plusieurs pays européens, à partir d’interviews avec des hommes politiques, journalistes, experts et personnalités impliquées dans la campagne. Cette étude vise notamment à élucider les principaux thèmes mis en avant à l’occasion de la campagne, la mobilisation engendrée par celle-ci et son rôle dans le débat politique national. En comparant les différents pays considérés, les étudiants se sont efforcés de tirer des conclusions générales quant à l’émergence d’un débat et de thématiques politiques proprement européennes. Les étudiants de ces trois projets collectifs présenteront leurs travaux le vendredi 16 mai, de 17h à 20h dans l’amphi Jean Moulin, 13 rue de l’Université, venez débattre d’Europe avec eux! Thomas Mimra & Quentin Perret Atelier Europe Sur Facebook Photo: Parlement...

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Le FN et l’UE, l’argument du capitulard
30 Avr

Le FN et l’UE, l’argument du capitulard

Les propositions sur l’Europe de Marine le Pen et de ses fidèles, d’une médiatique caricature, l’UE étant le contraire du cochon, tout y serait mauvais, sont d’un opportunisme crasse. Tout et son contraire se côtoie dans un foutoir programmatique, avec pour unique but de justifier l’imparable : la France sans l’UE serait sauvée de tous les maux. La profondeur de l’argument fait penser, l’humour en moins, au propos du conservateur Boris Johnson, alors candidat victorieux à la mairie de Londres : votez Tories et votre femme aura des seins plus gros ! L’euro est l’étendard de la contestation du bien-fondé de l’Union. L’euro surévalué serait la principale raison de nos difficultés économiques. Pourtant, la dévaluation compétitive n’a jamais été efficace sur la durée (cf en France dans les années 1980), l’avantage ainsi créé étant de court terme (en revanche cela fausse le jeu et cela perturbe les anticipations des acteurs, notamment des entreprises en matière d’investissement). Surtout, la majorité des échanges de la France sont en Europe, avec des partenaires qui partagent notre monnaie mais avec lesquels nous avons quand même perdu des parts de marché. Faute d’euro, l’existence probable d’une guerre monétaire à partir de 2008, précisément à coup de dévaluations compétitives, aurait eu des effets désastreux pour notre économie. Malgré son ineptie, l’argument de l’euro-épouvantail est intéressant car révélateur. A plusieurs titres. Révélateur d’un programme attrape-tout. Par exemple, quand on mentionne l’avantage d’une monnaie forte (en relation au dollar) pour le prix de l’essence, les Frontistes objectent qu’il suffirait, si nous revenions à un franc faible, de baisser la TIPP (taxe intérieure sur les produits pétroliers) pour éviter d’impacter le consommateur. Merveilleux ! Mais les mêmes génies proposent également d’augmenter les pensions de retraite, de diminuer l’impôt et de réduire la dette (sachant que la TIPP est un des postes de recette les plus importants pour l’Etat). Tout est possible dans le monde enchanté du FN. De même, comme de nombreux pourfendeurs de l’euro, le FN prend toujours opportunément des exemples étrangers sans les placer dans leur contexte. Voir Florian Philippot, chevènementiste repenti, citer l’assouplissement monétaire comme condition de la croissance retrouvée au Royaume-Uni, c’est sans doute l’hommage du vice à la vertu quand on considère que le programme économique des Conservateurs fut prioritairement de réduire drastiquement la dépense publique. Florian Philippot ne s’embarrasse évidemment pas de tels détails. Enfin, cette question de l’euro, et c’est vrai bien au-delà du FN, est aussi révélatrice de la tendance à se défausser sur l’Europe pour se dédouaner de ses propres turpitudes. Ainsi, on associe le décrochage de notre industrie depuis 10 ans à l’euro fort mais évoque-t-on, à la même époque, la mise en place des 35h qui ont conduit à un renchérissement des coûts salariaux qui a impacté durement les PME et les emplois à faible valeur ajoutée ? Et ce alors même que nos voisins, à commencer par l’Allemagne, prenaient le chemin inverse. Dès lors, à regarder le programme du FN, on ne peut conclure qu’à une sinistre posture. Ce n’est pas du reste un hasard si le FN Bleu Marine ressemble à une auberge espagnole, des pseudos libéraux poujadistes de Papa (de moins en moins nombreux), aux sociaux dirigistes de Fifille. Mais cette basse-cour, les Ménard, Collard, Philippot, Le Pen, etc., a en partage un point commun qui la réunit, soit être des forts en gueule peu compétents mais qui ne se démontent jamais, et surtout pas devant la raison et l’évidence. Une génération bistrot PMU, en somme. Cela prêterait à sourire si cette posture ne s’annonçait pas victorieuse aux prochaines élections européennes. Dans un contexte récessif, la recherche d’un vote de contestation, comme l’abstention, se comprend, et ce d’autant plus dans un pays sclérosé. Toutefois, il est temps de ne plus céder à l’intimidation, les arguments du FN, et des eurosceptiques en général, sont ceux des faibles, ceux qui pensent que le Pays n’a pas la force d’exister face à ses partenaires et que sa voix serait forcément dissolue dans une Union intégrée. Le protectionnisme est une variante, comme le fut la ligne Maginot, de cette recherche éperdue de se protéger de tout, comme s’il était possible d’échapper à la réalité du monde. Or, celui-ci est aujourd’hui ouvert et concurrentiel, à commencer pour les technologies dont dépend largement notre avenir de nation prospère ; s’extirper de cette émulation serait mortifère pour nos entreprises. C’est une récurrence dans l’Histoire, dans l’adversité il y a toujours une prime aux capitulards qui promettent le confort du repli. Toutefois, si les Français accordent, pour partie, leurs suffrages à de telles postures, c’est sans doute que le niveau de confiance, dans le Pays et ses institutions, s’est effondré et que l’Union n’en est que le dommage collatéral. Renouer avec la confiance est un préalable, aucune avancée ne sera possible sans elle. Les Français n’ont pas renoncé à toute ambition, c’est de la responsabilité des politiques de porter un discours fort et clair sur l’Europe, dans sa dimension économique mais aussi politique et identitaire, comme la marque d’une France qui aurait retrouvé ce leadership sans lequel l’Union est aujourd’hui déséquilibrée.  Mais la France ne sera audible que si elle produit les réformes structurelles nécessaires, et non un simple aménagement budgétaire. Faute de quoi, la France poursuivra son chemin descendant, celui qui fait aujourd’hui peser une menace sur une Union en proie à un questionnement sur son action et ses finalités....

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Crimée: la fuite en avant du Kremlin?
25 Mar

Crimée: la fuite en avant du Kremlin?

2013 fut presque unanimement saluée comme celle des succès répétés de la diplomatie russe, avec à son actif l’Iran, via la perspective d’une levée progressive des sanctions, la Syrie, où les Etats-Unis renoncèrent à employer la force en dépit d’engagement récents en ce sens, et enfin l’Ukraine, dont le gouvernement avait décidé en novembre dernier de reporter sine die la signature d’un accord d’association avec l’Union européenne. L’année 2014 s’est engagée d’une manière bien moins favorable à la Russie, avec le camouflet infligé par les manifestants de Kiev au gouvernement de Yanoukovitch, et la fuite pathétique de ce dernier, accueilli à contrecœur en Russie. Prétextant la protection des minorités russes et russophones, face à de nouvelles autorités supposées russophobes à Kiev, la Russie est rapidement intervenue: militairement en Crimée, et sous forme d’agitation politique dans l’Est de l’Ukraine. Le référendum du 16 mars semble couronner cette stratégie de succès: la Crimée est probablement perdue pour l’Ukraine, qu’elle acquière une indépendance de façade, sur le modèle de l’Ossétie du Sud, ou qu’elle soit rattachée à la Fédération de Russie comme cela se dessine. Or s’agit-il réellement d’un succès? Il y a deux manières de se prononcer. Suivant une première acception du terme, il s’agit d’un succès si le résultat obtenu est conforme aux objectifs précédemment formulés (publiquement ou non). Suivant la seconde acception, on ne peut parler de succès que si les événements en question améliorent la situation du principal acteur, la Fédération de Russie en l’occurrence. Dans le premier cas, rares sont ceux qui connaissent les objectifs précis du Kremlin, mais s’il s’agissait d’arracher la Crimée à L’Ukraine comme on peut le présumer, alors succès il y a. A cela notons qu’il n’y guère de mérite: il est clair que l’Ukraine n’avait pas les moyens de s’opposer à la puissance militaire de son grand voisin, et que personne à l’Ouest ne souhaite mourir pour la Crimée. Dans le second cas, la réponse est beaucoup plus nuancée. Sur le plan économique, la Crimée devrait devenir la région de Russie la plus pauvre, et elle ne recèle nulle richesse particulière, si ce n’est les rivages plaisants de la Mer Noire. Sur le plan stratégique, la flotte Russe de la Mer Noire n’y gagne rien non plus puisqu’il était à peu près acquis que la concession de Sébastopol aurait été reconduite ad vitam aeternam. Sur le plan intérieur, Vladimir Poutine crée l’illusion de la puissance, toujours appréciable en période de ralentissement économique. Mais c’est un pis-aller: l’Union douanière, qui devait via l’Union eurasienne ressusciter un semblant d’empire sur le modèle de l’URSS (dont l’éclatement, on ne le rappellera jamais assez, reste considéré par Vladimir Poutine comme “la plus grande tragédie du 20e siècle”), est moribonde: la Biélorussie ne joue le jeu qu’en échange de subventions, le Kazakhstan semble regretter de l’avoir rejointe, et l’Arménie, et donc peut-être la Crimée, sont des prises de guerre bien modestes. Pour cette victoire dont les effets seront sans doute éphémères, la Russie prend des risques de conséquences lourdes, et surtout durables. Avant même d’éventuelles sanctions économiques, les marchés ont envoyé un signal fort: la Russie n’est plus perçue comme un pays émergé stable, mais au contraire en partie imprévisible. On sait qu’il ne faut que quelques secondes pour affecter la confiance des investisseurs, mais des années pour la reconquérir. Or l’économie russe est dépendante à l’excès de la rente énergétique et doit absolument trouver des relais de croissance, qui passent par des transferts de compétences, eux-mêmes liés à la présence d’investisseurs internationaux. Les éventuelles sanctions économiques pourraient amplifier ce phénomène, alors même qu’après des décennies de croissance extrêmement dynamique, notamment portée par le prix des hydrocarbures, le PIB devrait au mieux croître très modestement en 2014. Or si les inégalités abyssales qui caractérisent la société russe semblent n’avoir que des conséquences limitées sur la stabilité sociale, c’est bien parce qu’in fine chacun bénéficie (dans des proportions bien sûr très variables) des fruits de la croissance. Que celle-ci s’arrête et les revendications en termes de redistribution ou de contestation de la corruption pourraient émerger avec force. Sur le plan diplomatique, alors qu’en 2013 la Fédération de Russie avait réussi à utiliser le droit international comme un outil à des fins de realpolitik, à savoir la protection de ses alliés Iranien et Syrien, les tentatives de justifier l’intervention en Crimée au nom justement de ces mêmes règles n’a trompé personne. Son discrédit au Conseil de Sécurité est manifeste, et a déclenché non seulement l’opprobre de la plupart des membres du Conseil, mais même les moqueries de certains. On notera également que des alliés traditionnels de la Russie comme l’Iran, la Chine ou la Biélorussie ne l’ont pas soutenue. Derrière une apparente démonstration de force, qui trouve d’ailleurs certains admirateurs en France, les actions récentes de la Fédération de Russie semblent s’apparenter à une fuite en avant, assises sur des considérations de politique intérieure, et qu’elle pourrait regretter à brève échéance. Image: Wikimedia [MàJ 25/3/14 – 13h24: Correction de...

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Non la Crimée n’est pas le Kosovo !
24 Mar

Non la Crimée n’est pas le Kosovo !

Pour mieux asseoir la légitimité de son coup de force, la Russie instrumentalise le précédent du Kosovo, en arguant que l’indépendance et le rattachement de la Crimée à la Russie résultent du même processus. Pourtant, cette argumentation est fallacieuse, et ce pour plusieurs raisons : Premièrement, en dépit de relations difficiles avec Kiev, la Crimée ne sort pas d’une décennie de politique d’oppression et de confiscation des institutions. Bien au contraire, elle jouissait, avant son annexion, d’un statut qui lui donnait une grande autonomie (rappelons ici que Milosevic avait enlevé cette prérogative au Kosovo). D’autre part, le vote malvenu du gouvernement transitoire de Kiev, qui prévoyait de supprimer le russe comme langue officielle, était effectivement un très mauvais signal pour la suite, mais la loi n’a finalement pas été promulguée. Enfin, il n’y a pas eu en Crimée de crimes contre l’humanité (nettoyage ethnique) à l’encontre des ressortissants ethniquement russes ou russophones. De ce fait, la protection des nationaux à l’étranger invoquée par la Russie ne peut pas s’appliquer ici. En aucun cas, cet argument ne peut légaliser une occupation de la Crimée par les forces russes (même si celles-ci prennent soin d’enlever leur écusson national devant les caméras), et encore moins une modification des frontières internationales (annexion) en quelques semaines, sans respect du droit international. Le processus d’indépendance du Kosovo a été progressif, encadré internationalement (par une résolution du Conseil de sécurité des Nation-Unies), pour répondre à des normes démocratiques élémentaires. Concernant l’intervention de l’OTAN, elle n’avait pas été autorisée explicitement par le Conseil de sécurité, mais la mission de l’ONU qui a pris place (à laquelle participaient d’ailleurs les Russes) l’a en quelque sorte validée a-postériori. Rien de tel en Crimée. La Russie s’était à l’époque opposée vigoureusement au processus d’indépendance du Kosovo au nom du respect de la souveraineté serbe. La Russie admet-elle donc aujourd’hui, en agissant ainsi en Ukraine, qu’elle a eu tort? Sinon, pourquoi ne pas reconnaitre aujourd’hui l’indépendance du Kosovo ? Il faut souligner également que le Kosovo avait revendiqué son indépendance et non son rattachement à l’Albanie. L’Albanie n’avait d’ailleurs pas non plus de visées intégratrices sur le Kosovo (on se rappelle par contre les grandes peurs alimentées autour du spectre de la « grande Albanie »). S’il fallait faire une comparaison avec la situation des Balkans, ce n’est pas au Kosovo qu’il faut comparer la Crimée mais plutôt à la République serbe de Bosnie (Republika Srpska): Moscou se comporte aujourd’hui comme Belgrade hier en menant une politique d’influence et de rattachement de territoires appartenant à des Etats voisins, dans lesquels se trouvent des populations ici serbes, là russes et/ou russophones. Pour finir, la différence (de taille) à ne pas occulter dans ce parallèle, est que les hommes politiques de Crimée n’ont heureusement pas le sang sur les mains qu’avaient les dirigeants de la Republika Srpska. Les représentants actuels de Crimée n’ont donc pas conduit de politiques criminelles, et en soi la volonté de sécession de la Crimée n’est d’ailleurs pas non plus criminelle. Mais pour ne pas tourner complètement le dos au droit international, il aurait par contre fallu que cette volonté sécessionniste soit conduite pacifiquement, démocratiquement et surtout dans le cadre d’un processus piloté par les grandes institutions internationales. Bref, tout l’inverse de ce que ce le coup de force russe a montré.   Joël Hubrecht Chargé de mission à l’Institut des Hautes Études sur la Justice (Paris) Image:...

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Ioulia Timochenko sera faiseur de rois
24 Fév

Ioulia Timochenko sera faiseur de rois

Camille Roux, vice-présidente de l’Atelier Europe et ancienne conseillère d’Ioulia Timochenko, était interviewée hier par Philippe Richard pour Ouest France. Nous reproduisons son entretien. Quel va être le rôle de l’ex-Premier ministre Ioulia Timochenko, libérée hier ? Elle va être, au minimum, faiseur de rois. D’après mes informations, même les leaders prorusses les plus radicaux souhaitent la rencontrer pour la consulter sur un gouvernement de coalition. Que sait-on de son état de santé ? Après trente mois de détention, elle n’est pas en bonne santé. Elle est réellement malade. C’est plus que les hernies discales qui avaient été évoquées. Mais je ne pense pas qu’elle va aller en clinique en sortant de prison. Elle est extrêmement forte et énergique, et va se sentir dopée par les événements. Peut-elle reprendre un rôle de premier plan ? C’est une femme très maligne et prudente, qui sent bien les situations. Tout dépendra de l’accueil que le peuple lui fera. Elle incarne le passé, en partie l’échec de la Révolution orange, et l’ancienne oligarchie dont les Ukrainiens essaient de se débarrasser. Mais elle peut revenir. Aucun leader d’opposition vraiment charismatique n’a émergé. Elle, c’est une politique, une vraie leader.  Certes, avec les défauts de l’ancienne classe politique ukrainienne, mais elle est sans doute capable de trouver un compromis avec les Russes. Car la balle est maintenant dans le camp de Moscou. Poutine est à Sotchi, et ne s’est pas encore clairement prononcé. Quel peut être maintenant le rôle de l’Union européenne ? L’Union européenne a fait son boulot. Mais il lui manque, sur le long terme, une politique vis-à-vis de la Russie. Pour qu’il puisse y avoir une vraie discussion tripartite. Bien que L’UE n’ait pas grand-chose de concret à proposer à l’Ukraine. Personne n’a envie de s’engager pour une adhésion. Au cours des trois derniers mois, les opposants sont passés de revendications de rapprochement avec l’Union européenne à des revendications contre l’arbitraire du pouvoir. C’est beaucoup plus fédérateur. Ce qui se passe, c’est la poursuite de la Révolution orange de 2004, qui n’était pas allée jusqu’au bout.   D’autres photos de la place Maidan, prises par un membre de l’Atelier Europe, sont visibles...

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