Budget européen : mais que veulent les Etats-membres ?

La Commission européenne a dévoilé cette semaine son projet de budget, pour l’Union européenne, pour la période 2014-2020. Ce projet comprend notamment une taxe sur les transactions financières et une remise à plat du « chèque britannique », un mécanisme qui assure au Royaume-Uni une moindre contribution nette au budget de l’UE. C’est un budget d’une certaine ambition, face auquel plusieurs Etats membres ont fait semblant de s’offusquer, en avançant deux arguments d’apparence imparables : comment les institutions européennes osent-elles demander plus alors qu’elles prêchent la rigueur pour les Etats-membres ? Comment un Etat (en l’occurrence le Royaume-Uni) peut-il accepter de verser sensiblement plus au budget de l’UE qu’il ne reçoit de subventions (agricoles, régionales, de R&D…) ? L’Allemagne et le Royaume-Uni demandent ainsi que le budget européen soit gelé en euros constants (c’est-à-dire qu’il n’évolue pas plus vite que l’inflation), tandis que la Commission propose que le budget suive la croissance du PIB européen, et en représente une part constante de 1,05% (pour mémoire, les dépenses publiques françaises représentent près de 55% du PIB de la France…). En outre, le Royaume-Uni s’oppose fermement à toute remise en cause de son « chèque ». Ces arguments semblent relever du bon sens mais ils ne résistent pas à un examen approfondi. En matière d’économie il faut se méfier des évidences toutes faites et des raisonnements simplistes. Tout d’abord, c’est bien parce que l’UE est l’échelon le plus pertinent pour mener de nombreuses politiques qu’il est nécessaire d’augmenter (un peu) les moyens de l’UE pour diminuer (beaucoup) les dépenses des Etats-membres. Les économies d’échelles sont évidentes dans des domaines comme la concurrence (il n’y aurait aucun sens à ce que des fusions soient examinées par 27 autorités de concurrence), la politique commerciale (quel poids la France a-t-elle pour négocier face aux Etats-Unis, au Japon, ou à la Chine ?), la régulation financière, la politique de recherche, de transports, d’immigration, agricole, de pêche, de développement, etc. Autrement dit, ce n’est pas en diminuant mais bien en augmentant le budget de l’UE qu’on diminuera celui des Etats-membres. Ensuite, l’argument britannique démontre une profonde méconnaissance de l’apport des institutions bruxelloises, comme si celles-ci n’étaient qu’une gigantesque machine à recevoir de l’argent des Etats membres et à le redistribuer, certains y gagnant (les bénéficiaires nets), d’autres y perdant (les contributeurs nets). C’est doublement faux. Premièrement, parce que des fonds versés à un pays moins développé servent souvent à financer des projets réalisés par des entreprises issues de pays plus développés, permettent aux pays de mieux s’intégrer dans le grand marché européen et offrent de nouveaux débouchés et sites de productions aux entreprises des pays contributeurs nets comme la France, l’Allemagne, etc. Secondement, parce que les transferts de fonds ne concernent qu’un nombre minime de politiques (PAC et fonds régionaux essentiellement), tandis que les principales politiques de l’UE (politique commerciale, politique de concurrence, régulation financière…) ne coûtent presque rien (voire rapportent pour la politique de concurrence) mais elles ont un impact gigantesque (c’est le fameux effet de levier offert par la mutualisation des moyens en Europe). Réduire l’UE aux flux financiers qu’elle gère est dès lors une approche incroyablement réductrice. Les Etats membres gagneraient à sortir d’un discours court-termiste et à dénoncer ces raisonnements fallacieux, qui les desservent in fine au moins autant que l’UE. En ce domaine également, il convient de sortir d’une approche purement nationale (combien vais-je donner à l’UE pour son budget?) pour aller vers une meilleure coordination des capacités budgétaires des Etats, y compris en mutualisant au niveau de l’UE ce qui autoriserait un gain d’efficacité et soulagerait d’autant les budgets nationaux.  ...

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L’Europe, prochaine victime de la régulation bancaire ?

Après la crise financière de 2008 qui a ébranlé le monde bien au-delà de la seule sphère économique, l’ensemble des autorités, qu’elles soient politiques ou économiques, a été unanime: il faut tirer les enseignements de la crise et prendre les mesures nécessaires pour éviter qu’un tel événement ne se reproduise. Pour répondre à une préférence accordée aux profits à court terme, à une supervision défaillante et à une régulation peu contraignante, le mot d’ordre a été simple: régulons ! Évidemment, cette volonté affichée est bien louable. Pour autant, une régulation internationale est-elle possible? Une mesure unique est-elle même souhaitable et adaptée à l’ensemble des pays ? L’Europe et les États-Unis se sont mis au travail, produisant moult rapports, préconisations et autres recommandations, notamment en matière bancaire avec les discussions communément appelées « Bâle III ». En l’état actuel des discussions, les banques seraient notamment amenées à renforcer considérablement leurs fonds propres et à renoncer aux prêts trop longs. Ce qui peut sembler, à premier abord, une excellente idée, pose en réalité un certain nombre de questions. La première question pourrait s’énoncer ainsi: quelle est l’importance des banques dans nos économies? Si la question semble presque superflue, il est important de noter la différence du rôle joué par les banques dans le financement des économies européenne et américaine. Ainsi, si aux États-Unis, le financement de l’économie repose en grande partie sur les marchés, ce n’est pas le cas en Europe où l’intermédiation bancaire reste prédominante, a fortiori dans les économies continentales. Les banques participent ici aux deux tiers du financement des entreprises et des ménages. Ne serions-nous pas en train de créer un cadre très contraint qui n’aurait finalement que peu d’impact sur nos homologues américains? Une régulation financière accrue ne serait pertinente que si et seulement si elle dépasse le seul périmètre des banques pour y inclure toutes les activités financières, des marchés dérivés aux matières premières, de la protection des consommateurs à la supervision financière. La deuxième question est plus grave: ne risquons-nous pas de créer un système pénalisant pour l’économie européenne en réduisant les fonds jusqu’à présent alloués aux prêts à la clientèle des banques? La réponse est sans appel. PME ou grandes entreprises, toutes dépendent des banques. Et si ces dernières sont contraintes à conserver davantage de fonds propres, c’est d’autant moins de crédits qui seront accordés aux entreprises et d’autant moins de financements utiles à l’économie. Cette volonté régulatrice ne serait-elle pas le frein à notre croissance économique future? Il y a donc un pilotage fin à effectuer entre les nécessaires apports de fonds propres qui ne doivent pas souffrir de réserves obligatoires excessives, et la limitation des instabilités systémiques qui peuvent avoir également pour effet de poser ponctuellement de graves contraintes de liquidité. La troisième question concerne l’engagement dans la durée auprès des clients: sous la contrainte régulatrice, les banques ne seront que peu promptes à s’engager sur le long terme. Qu’adviendra-t-il des projets de grande ampleur qui demandent des partenariats de long terme? Comment financerons-nous demain le développement ferroviaire, les réseaux de communication ou encore la construction d’hôpitaux? Comment financerons-nous, partout en Europe, les grandes infrastructures structurantes pour le territoire si les banques ne peuvent s’engager que sur une dizaine d’années? Allons-nous devoir renoncer à ces projets dont l’objectif est d’améliorer la qualité de vie des Européens ? Ainsi, à vouloir augmenter les contraintes des banques, la régulation ne va-t-elle pas tout simplement à l’encontre de la croissance de notre continent alors que les États-Unis poursuivront leur course, et ce, sans pour autant que le risque d’un nouveau séisme financier ne soit vraiment endigué ? En contraignant les banques, n’allons-nous pas vers ce que nous souhaitions initialement éviter: une financiarisation encore accrue de l’économie, à l’abri d’une régulation trop forte ? Sans un sursaut, l’Europe sera victime de la régulation bancaire. Alors que l’ouverture sur le monde n’a jamais été aussi importante, c’est le repli, économique a minima, qui nous guette !  ...

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L’économie européenne vue d’Australie – un résumé critique

Alors que l’Europe est en crise et cherche désespérément des remèdes à la crise économique pour ne pas se laisser engloutir par les puissances économiques émergentes, les Australiens nous conseillent… Leurs constats et solutions sont plutôt atypiques. Économiquement non viable et profondément anti-intégration, l’argumentaire présenté dénote cependant une méconnaissance profonde de notre économie, son histoire et de la volonté politique qui sous-tend son modèle. Il est aussi cruel pour nous Européens car il marque un certain désintérêt de la part d’un pays prospère et inscrit dans une zone économique dynamique. Plusieurs articles dans les journaux et revues australiennes ont attiré mon attention ces dernières semaines. La thèse qui revient invariablement: contrairement à l’idée généralement admise, les principaux bénéficiaires d’une intégration économique européenne sont les multinationales américaines, japonaises et aujourd’hui chinoises, indiennes, etc… Une désintégration ne serait pas une mauvaise nouvelle pour les entreprises européennes, surtout celles de petite taille. Petit rappel historique version australienne: l’Europe, du fait des différences nationales et culturelles entre les États était un patchwork de marchés fragmentés et hétérogènes, donc fortement différenciés. Même les grandes entreprises européennes avaient tendance à opérer au niveau national pour éviter les dysfonctionnements transfrontaliers et l’adaptation à des marchés si différents du leur. Prise dans son ensemble, l’Europe, avec sa myriade de lois, de langues et de coutumes était un marché avec d’importantes barrières à l’entrée pour les entreprises non-européennes. Ces dernières ne pouvaient pas profiter des économies d’échelle liées à de larges marchés homogènes, et, de ce fait, ne pouvaient pas appliquer leur recette miracle: la compétitivité de leurs coûts de production et de leurs prix. Suivant un lien de causalité discutable, tout se serait passé comme si, en Europe, tout poussait à créer des produits spécialisés de grande qualité plutôt que des produits de consommation de masse: les coûts du travail élevés, le niveau important de taxation pour soutenir les États Providence et les attentes élevées des consommateurs. Historiquement, la fragmentation du marché européen protégeait l’Europe de la concurrence américaine. Il était trop coûteux, voire tout simplement impossible, pour les entreprises américaines de petite ou moyenne taille de surmonter les barrières de ces marchés fragmentés. Cependant, la création de l’Union Européenne (CEE à l’origine) a changé les règles du jeu. Une des idées à l’origine du projet de marché économique européen était de créer un large marché permettant en grandes entreprises européennes de bénéficier d’importantes économies d’échelle et de pouvoir être compétitives face à leurs homologues américaines. Les fondateurs du marché commun espéraient créer une économie similaire à l’économie américaine dans laquelle une faible inflation coexisterait avec une forte croissance, tout cela entraînant naturellement un faible taux de chômage. Suite à la création du marché commun, les investissements américains et japonais ont afflué. Pourquoi? Pour deux raisons. Premièrement, de peur que l’Europe ne devienne une forteresse et que toute entrée soit ultérieurement impossible pour les entreprises non-européennes. Deuxièmement, la disparition progressive des barrières entre les économies européennes créait un marché commun sensible aux économies d’échelle chères aux entreprises américaines et japonaises. Le Défi américain, l’essai politique à succès publié par Jean-Jacques Servan-Schreiber en 1967 soulignait cette présence américaine envahissante et le danger que cela représentait et représenterait pour les Européens. Il appelait alors à une Europe fédérale et une monnaie unique pour redevenir compétitifs. Ironiquement, toujours d’après la presse australienne, dans leur quête de compétitivité économique, les Européens se sont rendus plus vulnérables aux ambitions américaines et japonaises. Et aujourd’hui aux ambitions des nouvelles puissances capables de fournir des produits peu chers et de bonne qualité, la Chine étant l’exemple évident. En créant un marché unique, ils ont créé un marché de masse de plus en plus homogène et accessible aux multinationales étrangères. Ces dernières ont pu prendre d’importantes parts de marché aux entreprises européennes grâce à leurs politiques de prix compétitives (au grand contentement des consommateurs européens). Ainsi les menaces de désintégration européenne pourraient entraîner le retour d’économies fragmentées et cela au bénéfice des entreprises européennes. En résumé, rembobinons l’histoire de notre intégration économique, revenons à une myriade d’États hermétiques dont les entreprises seraient peu compétitives au niveau mondial. Le remède est curieux de la part d’un pays libéral et donc orienté sur une politique d’offre et d’investissement des entreprises, y compris étrangères. Toutefois, notons que les Australiens se gardent bien d’appliquer à eux-mêmes ce protectionnisme. C’est une absurdité économique mais également politique et culturelle qui montre l’incompréhension dont est victime notre Europe intégrée, et la fiction qui consiste à appliquer à une économie mondialisée des solutions périmées. Que se serait-il passé si l’Europe était restée fragmentée? D’une part un préjudice pour les consommateurs, qui auraient payé plus chers des produits importés, assumant la charge de la complexité liée à des marchés fragmentés. D’autre part, dans une perspective dynamique, une perte de compétitivité dramatique pour les entreprises européennes, privé de l' »aiguillon » de la concurrence internationale. Elles ont au contraire pu bénéficier d’économies d’échelles via le marché unique. Sans marché unique, jamais Airbus n’aurait émergé, eu égard aux coûts fixes propres à l’industrie, jamais BNP Paribas ne serait devenue une banque d’envergure internationale, investissant agressivement dans le monde entier après s’être fait les dents sur le marché européen, jamais les constructeurs allemands n’inonderaient le monde de leurs modèles « made in Germany », mais néanmoins compétitifs grâce à des consommations intermédiaires importées des Etats les moins avancés de l’UE. Autrement dit, nos grands champions n’auraient jamais émergé sur la scène internationale, nous achèterions nos avions à Boeing, nos services financiers à Bank of America…à des prix plus élevés. Tandis que les salariés européens se seraient appauvris, faute de travailler pour des entreprises compétitives. Par ailleurs, ces thèses véhiculées par la presse, au pays de Murdoch dont on connaît l’europhobie pathologique, reflètent étonnamment les positions des mouvements contestataires et nationalistes en Europe. Les difficultés structurelles, en termes de compétitivité, de l’UE non seulement masquent les gains apportés par le Marché unique mais au contraire elles sont attribuées à l’existence même de ce dernier et de la monnaie unique qui auraient mis fin à un prétendu âge d’or. Par exemple, en France, cela revêt le mythe du contrat gaullo-communiste, toujours prégnant dans la société, fondé sur un interventionnisme étatique fort et appuyé sur un corporatisme tout aussi exclusif, de l’après-guerre. C’est faire fi de la stagflation des années 1970, bien avant l’acte unique et l’euro, et de l’apparition à cette époque du chômage de masse mais le temps politico médiatique ne permet plus pareil recul. Enfin, le marché unique a non seulement permis de rendre nos entreprises compétitives mais a également apporté la paix à un continent ravagé par les guerres. Les Européens ont tendance à l’oublier, les Australiens ne semblent pas y avoir pensé....

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Cartels: l’UE veut-elle détruire l’industrie européenne?

La Commission européenne a rendu en novembre deux décisions importantes en matière de cartels, du moins au regard du montant des amendes imposées (€799 millions d'euros dans le cas du cartel du fret aérien, dont 310 millions pour Air France, et €648 millions pour le cartel dit des "écrans plats"). La décision relative au fret aérien, parce qu'elle condamne lourdement Air France, un "champion national", qui plus est détenu partiellement par l'Etat français, a fait l'objet de vives critiques, y compris au niveau ministériel. Passons rapidement sur les critiques de l'ancien Secrétaire d'Etat aux affaires européennes, Pierre Lellouche, qui a critiqué l'amende au motif qu'elle aurait été discriminante car Lufthansa, opérateur allemand également impliqué dans le cartel, y aurait échappé. La procédure de clémence, par laquelle les entreprises sont encouragées par une réduction partielle ou totale de l'amende encourue à dénoncer les ententes illicites auxquelles elles participent, si inélégante puisse-t-elle paraître, a le mérite de l'effet dissuasif, la publicité faite à ces décisions en atteste. De plus, la procédure de clémence se fonde sur le droit communautaire tel qu'adopté par les représentants des Etats membres. La consternation et l'effroi exprimés par M. Lellouche sont donc pour le moins surprenants et ne méritent pas plus de commentaires. Les arguments avancés par M. Bussereau, alors Secrétaire d'État aux transports, qui s'est déclaré "effaré" par la décision, méritent une réponse plus circonstanciée. La politique de concurrence, en s'attaquant aux cartels, et donc en pouvant imposer des amendes parfois très élevées aux entreprises contribue-t-elle à fragiliser des groupes déjà soumis à une concurrence internationale acharnée? Tout d'abord, les sanctions de la Commission frappent sans discrimination les entreprises, européennes ou non. L'amende imposée aux fabricants d'écrans plats (aucune entreprise européenne) en est l'illustration, tout comme les amendes imposées à Intel et Microsoft, accusés d'avoir abusé de leur position dominante. Ensuite, le montant des amendes infligées est déterminé en fonction de critères préalablement définis dans une communication de la Commission, et ce en toute transparence afin de garantir, conformément à la jurisprudence de la Cour de Justice, la sécurité juridique des entreprises quant aux sanctions encourues. Par ailleurs, il n'existe essentiellement que deux catégories de sanctions dissuasives possibles: pécuniaires et pénales. Or, les Américains utilisent les deux bâtons quand l'UE ne recourt qu'aux amendes. Les dirigeants des grands groupes européens qui hurlent au scandale face aux amendes infligées par la Commission devraient donc méditer sur le sort de leurs homologues américains exposés à des peines de prison. Si nous devions significativement réduire les amendes encourues, il faudrait bien ouvrir alors le débat sur la pénalisation du droit de la concurrence en Europe sauf à encourager les cartels faute d'effet dissuasif des sanctions. Enfin, rappelons que la justification première de l'interdiction des ententes entre entreprises (les cartels étant la forme la plus aboutie de telles ententes) tient au fait qu'une entente (c'est-à-dire la création d'une position de marché équivalente à un monopole) a pour effet de léser les consommateurs au profit des entreprises membres du cartel. Cette situation est préjudiciable à l'intérêt général dans le sens où le gain des producteurs est inférieur à la perte engendrée pour les consommateurs, au travers de prix plus élevés et de quantités moindres. Autrement dit, l'utilité globale (englobant les différents acteurs économiques: entreprises, consommateurs, etc.) qui résulte d'une situation de concurrence effective est supérieure à celle associée à une situation de monopole sur un marché (prix plus faibles, quantités produites plus importantes, emplois plus nombreux, etc.). Cette justification représente le cœur de la politique de lutte contre les cartels. Il s'agit là d'une approche statique: à un instant donné, une situation de concurrence est préférable à une situation cartellisée. Mais cela ne répond pas totalement à la critique suivant laquelle, d'un point de vue plus dynamique, la lutte contre les cartels serait préjudiciable aux grands groupes français et européens. Or cette critique est infondée: d'un point de vue économique, les cartels, tout comme les monopoles, représentent des rentes pour les entreprises qui en bénéficient, au sens qu'ils leur apportent un profit supérieur à ce que leurs performances, leur productivité, leur capacité à innover devraient normalement leur rapporter dans une économie concurrentielle. Dans ces conditions, les entreprises concernées n'ont nulle incitation à innover et à chercher à faire mieux que leurs "concurrents", puisque les parts de marché et les prix ne résultent pas du libre jeu du marché mais sont déterminés suivant les accords passés au sein du cartel. À l'inverse, lorsque la concurrence joue entre les entreprises, celles-ci sont obligées d'innover pour pouvoir proposer des produits qui leur feront gagner des parts de marché, réduire leurs coûts, augmenter leurs prix pour des produits de meilleure qualité. Non seulement le service/produit apporté aux clients est donc optimal mais les entreprises conservent alors une compétitivité nécessaire à leur efficacité à l'échelle mondiale où se joue leur avenir. Un marché fermé par un cartel ne le restera qu'un temps face à l'agressivité de groupes issus de régions plus dynamiques. Pour cela, les grands groupes européens et l'Europe dans son ensemble ont tout à gagner sur le moyen terme à favoriser des marchés concurrentiels: sans incitation à innover, investir, chercher, etc., nos champions européens seront tôt ou tard rattrapés par la concurrence étrangère. Les ententes ne constituent que de fragiles lignes Maginot qui freinent la transition nécessaire vers des secteurs à plus forte valeur ajoutée où l'UE peut tirer pleinement profit de la qualité exceptionnelle de son capital humain.  ...

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Et si la France sortait de la zone euro?

Un nombre croissant de voix se fait entendre pour appeler à une sortie de l'euro et à un retour au franc, qu'il s'agisse des hérauts de cette cause (Villiers, Dupont-Aignan), ou de pamphlétaires interlopes (Cotta), dans un contexte où les sondages suggèrent un affaiblissement du soutien à la monnaie unique. Tout d'abord, les contempteurs de la monnaie unique comparent en général les avantages et les inconvénients respectifs liés à une monnaie européenne et à des monnaies nationales. C'est une erreur de raisonnement évidente: la seule comparaison qui vaille est celle entre un avant (i. e. la situation présente) et un après (i. e. le retour au franc), car c'est bien le coût lié à l'abandon qu'il faut évaluer ainsi que ce qui se passerait en cas de retour au franc. Peu importe en ce sens que la France ait eu raison ou tort d'adopter l'euro (et les justifications ex-post de l'adoption sont légion), et ce qu'il serait advenu de l'économie française: il s'agit maintenant d'un fait, et tout débat sur une autre base serait vain. Essayons nous maintenant à l'exercice de conjecture: que se passerait-il si la France quittait l'euro? Suivons la démarche de Bastiat dans ses Sophismes économiques pour décrire "ce que l'on voit, ce que l'on ne voit pas". Ce que l'on (pré) voit, c'est le regain de compétitivité que permettrait une dévaluation, à travers le choix résolu d'une monnaie faible. C'est avéré: un retour au franc s'accompagnerait certainement d'une chute importante de la monnaie qui bénéficierait dans un premier temps aux entreprises exportatrices. C'est le principal gain brut que la France obtiendrait. Ce qu'on ne voit pas, et que feignent d'oublier les pourfendeurs de la monnaie unique, ce sont les nombreuses conséquences suivantes qui découleraient de l'abandon de la stabilité monétaire : Tout d'abord, la seule mise en œuvre pratique serait d'une grande complexité: quel taux de conversion (6.56957 francs probablement pour retrouver la parité initiale, mais désormais fictive puisque les prix de 2010 ne sauraient être comparés à ceux de 2001)? Comment convertir les dettes et les créances (en franc, ce qui équivaudrait probablement à rééchelonner la dette si la monnaie chute, ou les conserver en euro, quitte à paupériser les débiteurs qui devront les rembourser à partir de salaires versés en "nouveaux francs")? Il serait par ailleurs coquasse de constater à nouveau les augmentations des prix liées aux arrondis, tant décriées en 2002 (en dépit d'un faible effet agrégé)! Par ailleurs, contrairement à d'autres pays, la France n'a pas de tradition de monnaie forte: il ne s'agit pas d'une préoccupation populaire, et ne correspond pas à une conviction partagée dans la classe politique (il suffit pour s'en convaincre d'observer le consensus contre la politique de stabilité de la BCE lors de la campagne présidentielle de 2007). En l'absence de telles forces de rappel et face à la facilité de court terme des dévaluations compétitives, c'est évidemment ce choix qui serait fait (au travers d'une politique de taux accommodante) …et donc anticipé par les marchés. Le résultat serait en interne une hausse de l'inflation et en externe un effondrement du change (consécutif aux fuites de capitaux, résultat des anticipations d'inflation et de faibles taux de rémunération du capital). La seule manière d'éviter ces effets et de contrer les anticipations serait une politique monétaire très restrictive (beaucoup plus que celle de la BCE dont la réputation d'orthodoxie permet d'ancrer des anticipations d'inflation faible) pour garantir la stabilité de la monnaie et la confiance des investisseurs: mais puisque l'abandon de l'euro n'a de cohérence que s'il permet justement de s'affranchir d'une telle politique de stabilité pour aller vers la voie de la dévaluation compétitive, c'est une hypothèse à exclure. Le résultat d'un abandon de l'euro serait donc catastrophique pour les différents acteurs économiques. Pour les consommateurs, l'inflation importée générerait une baisse massive du pouvoir d'achat. On peut imaginer que dans le cas ou la France quitterait la zone euro unilatéralement, la faible confiance résiduelle dans le franc amènerait le développement d'une économie parallèle assise sur l'euro s'il reste en place, le mark à défaut, peut-être la livre ou le dollar. L'État quant à lui serait confronté à des difficultés de financement considérables, puisque les menaces d'inflation auraient pour conséquence une forte hausse des taux demandés par les créanciers, a fortiori si le stock de dette a été converti en francs. À moins que l'État ne se finance en euro, mais alors la baisse du franc aurait un effet multiplicateur sur le niveau de dette en ratio du PIB. Enfin, et c'est l'effet qui serait le plus délétère sur le long terme, les fuites de capitaux assècheraient le financement de l'économie et donc les investissements des entreprises, qui verraient par ailleurs leurs incitations à être compétitives fondre face à la facilité procurée par la baisse de la monnaie (supportée in fine par les consommateurs). Le résultat serait une croissance durablement déprimée et un effondrement de la croissance potentielle de l'économie française, synonyme d'appauvrissement sur le long terme. Le tableau peut apparaître sombre et excessif, et bien pire en tout cas que ce qui se passerait aujourd'hui si la France n'avait jamais rejoint la zone euro. Mais c'est justement parce qu'en évoluant à rebours en quittant la zone, la France enverrait aux marchés et à ses partenaires commerciaux un signal négatif fort, leur signifiant son intention d'abandonner la stabilité monétaire, de recourir à des dévaluations, et de s'accommoder d'une inflation élevée. Les modestes avantages ponctuels liés à un retour au franc apparaissent peser bien peu face aux effets négatifs durables que celui-ci entrainerait. Espérons que nos gouvernants s'en convainquent, et qu'à défaut les marchés leur fassent entendre raison....

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Cessons de tergiverser: pas d’Union monétaire possible sans une véritable union économique !

Enfin, les vraies questions sont posées. Il ne saurait, en effet, y avoir de monnaie unique sans évaluation, rapprochement et coordination des situations budgétaires des différents États concourant à la zone Euro. En la circonstance, la susceptibilité souveraine est une position qui, au vue des éléments actuels parait difficilement tenable pour ne pas dire totalement irresponsable. L’Histoire récente nous démontre, en effet, s’il le fallait que la négligence, l’irresponsabilité, la prévarication peuvent être des pratiques fortement usitées même en Europe. Les faits sont éloquents. Souveraineté oblige, bon nombre d’États ont cru assurer leur liberté économique en ne respectant absolument pas les obligations auxquelles ils avaient volontairement souscrit en adhérant à la zone euro. Certains ont même frauduleusement manipulé les données relatives aux comptes publics. De surcroit, ils ont contribué à pénaliser les autres États membres appelés en appel de passif! Et réduit à bien de peu de chose la confiance mutuelle sans laquelle l'UE ne saurait fonctionner. Reconnaissons néanmoins que cette crise, qui était prévisible, aura le mérite de faire avancer significativement la construction européenne dans une logique plus intégrante. Il faut rompre avec le chacun pour soi budgétaire et donner enfin à l'Europe les moyens d'une véritable politique économique. Ce que les politiques n’avaient pas réussi à faire, les circonstances du moment pourraient l’imposer. Loïc Tribot La Spière, Délégué général du CEPS Jérôme Cloarec, Président de l'Atelier...

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