La France, l’euro, l’Europe – Propositions européennes pour le prochain Président

L’Europe ne tient presque aucune place dans la campagne présidentielle, ce qui ne surprend guère. Éviter les sujets qui fâchent, c’est le b. a. ba de toute campagne électorale, et l’Europe reste le champ d’affrontement de deux grands idéaux: indépendance nationale contre union et fédération des peuples. Les Français savent que la France n’a pas le choix entre l’appartenance et la non-appartenance à l’Europe et, pas plus aujourd’hui qu’hier, ne souhaitent sortir de l’Union européenne. Mais une campagne présidentielle repose sur le postulat de l’omnipotence du peuple souverain; l’appartenance à l’UE, quant à elle, impose des contraintes et réduit la liberté d’action de la nation, singulièrement en matière économique. Cette tension est particulièrement marquée à gauche: d’où, sur fond de quasi-absence de discours européen chez tous les principaux candidats, les récentes prises de position du Parti socialiste, telle l’abstention lors du vote établissant le Mécanisme européen de Stabilité (MES), principal outil destiné à combattre la crise de l’euro, ou la volonté déclarée de François Hollande de renégocier le Pacte budgétaire tout juste adopté par 25 États membres1. Un candidat socialiste ne saurait répudier ouvertement le jacobinisme économique d’une majorité de ses électeurs, cette ambiguïté dut-elle entretenir – à juste titre – la défiance à son égard des principaux partenaires de la France. Il y aurait pourtant beaucoup à redire sur la stratégie adoptée par l’UE depuis deux ans pour combattre la crise de l’euro. Cette stratégie repose sur la conviction, réelle ou affichée, que la solution à cette crise consiste à résorber immédiatement les déficits publics des États. Que cette analyse soit fondamentalement erronée, des économistes qui n’appartiennent pas tous au PS, et qui pour certains ne sont même pas européens, l’écrivent depuis deux ans2, et les événements leur ont donné raison: les cures d’austérité imposées non seulement à la Grèce, mais à une majorité de pays européens, ont non seulement replongé l’Europe dans la récession, mais n’ont en outre rien fait pour restaurer la confiance des acteurs économiques et des marchés dans la monnaie européenne, bien au contraire. Les États européens réussiront sans doute, pour la plupart, à remplir leurs objectifs de réduction des déficits, au prix d’un appauvrissement durable (particulièrement dans les États situés à la périphérie du Continent, notamment au Sud), et sans que l’euro s’en trouve le moins du monde viabilisé – même en faisant abstraction du cas grec. Oui, il y aurait beaucoup à redire; mais la solution à cette crise européenne est nécessairement européenne et incompatible avec un repli sur la nation ou sur l’idéologie. Les failles structurelles de l’euro, qui dépassent largement le cas grec, ont été analysées3 et sont principalement au nombre de trois, à savoir: l’interdiction du financement des États par la Banque centrale européenne; les relations de codépendance entre grandes banques et gouvernements nationaux; l’absence de mutualisation des dettes des Etats. Si la BCE semble avoir trouvé, via le financement direct des banques rachetant ensuite de la dette publique, un moyen partiel de contourner la première interdiction, le caractère strictement national du financement des États et l’absence de contrepartie au niveau européen demeurent la faiblesse essentielle de l’union monétaire. Le renoncement à la souveraineté monétaire aboutit nécessairement à la perte de l’autonomie budgétaire (puisque la monnaie ne peut plus servir à rééquilibrer une dégradation, même exceptionnelle, des comptes publics): telle est l’évidence redécouverte ces deux dernières années, et son corollaire inévitable: la nécessité de recouvrer une souveraineté budgétaire au niveau européen. Autrement dit, une union fiscale qui, même en se limitant au seul objectif de sauver l’euro, devrait se traduire par deux mesures essentielles: un Fonds européen d’assurance pour les banques, financé par ces dernières mais bénéficiant d’une garantie publique européenne sous forme d’une ressource fiscale spécialement dédiée; et des obligations européennes pour financer les dettes des États (les eurobonds)4. Quant à des mesures plus largement destinées à combattre la profonde récession qui frappe aujourd’hui les pays du Sud, voisins immédiats de la France (Italie et Espagne notamment), elles se traduiraient nécessairement par un recours à des financements européens, ne fût-ce que pour compenser le processus, nécessairement long, de désendettement simultané de l’État et des particuliers, et accompagner les réformes de structure – indispensables pour le long terme mais inopérantes à court terme – engagées par les gouvernements Monti et Rajoy. Comme il est impensable (et peu justifiable) que les États du Nord financent directement les États du Sud, la solution passe là encore par une union fiscale et budgétaire européenne. Une union fiscale et un budget européens, la plupart des décideurs économiques et dirigeants politiques allemands y sont favorables5, contrairement à ce que semblent penser certains socialistes français. Mais les dirigeants allemands soulignent, à juste titre, qu’une union fiscale est inconcevable sans une « union politique »6, et suppose au prélable l’adoption du Pacte budgétaire. De fait, si les contribuables européens doivent désormais garantir les dettes de l’État grec, le moins qu’ils sont en droit d’exiger en contrepartie, c’est un droit de regard, et le cas échéant un droit de veto, sur le budget de la Grèce – et ce raisonnement vaut bien sûr pour tous les États membres de la zone euro. Quant à un budget européen, qui serait légitimement en droit de l’adopter sinon les représentants élus du peuple, et des peuples, d’Europe, et qui en mesure de le mettre en oeuvre, sinon le chef, démocratiquement élu lui aussi, de l’exécutif européen ? Problème essentiel posé à la France à l’Europe, la crise de l’euro et des économies européennes comporte une solution à deux facteurs: une union fiscale reposant sur une union politique. Une union fiscale, cela signifie d’abord l’adoption du Pacte budgétaire, puis l’émission d’obligations européennes pour financer les dettes des États, un Fonds européen d’assurance pour les banques, enfin un budget européen au service de la croissance. Une union politique, cela signifie un Parlement européen à deux Chambres (représentant le peuple et les États) pour garantir ces obligations et voter ce budget, et un Président européen élu au suffrage universel pour le mettre en œuvre. Il est sans doute utopique d’attendre que ces thèmes soient évoqués lors d’une campagne présidentielle; cela n’interdit pas d’espérer que ces exigences seront reprises à son compte par le prochain chef de l’État. QP   1. Ce pacte budgétaire fixe des limites strictes aux déficits publics autorisés des États et instaure une procédure de sanctions automatiques en cas de dépassement, sauf avis contraire d’une majorité qualifiée d’États membres de la zone euro, qui se voient ainsi conférer de facto un droit de veto préalable sur les budgets de chacun d’entre eux. Il a été signé par tous les États membres de l’UE à l’exception du Royaume-Uni et de la République tchèque, et est désormais en cours de ratification. 2. Entre autres exemples, cf. notamment George Soros, How to save the euro, (The New York Review of Books) 3. Notamment par Jean Pisani-Ferry. Cf. Le réveil des démons, Fayard, 2011. 4. Plusieurs types d’eurobonds sont possibles, selon que la garantie européenne s’applique à la totalité, ou à une partie seulement, des dettes émises par les États. Pour une discussion approfondie, cf. Pisani-Ferry, op. cit. 5. Cf. par exemple le point de vue du chef économiste de la Deutsche Bank, Norbert Walter: Germany’s Hidden Weaknesses, (The New York Times), ou les prises de position du SPD en faveur des eurobonds. 6. Expression employée par la chancellière Angela Merkel. Voir également la motion adoptée par la CDU lors de son dernier congrès à Leipzig, en novembre, en faveur d’un Président européen élu au suffrage universel, ainsi que la récente interview de l’ancien chancelier Helmut Kohl au quotidien...

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Adieu la méthode communautaire, vive Monnet !

Comme toute construction à vocation politique, l’Union européenne est fondée sur un socle idéologique, en l’occurrence le postulat pacifique et égalitaire né des tourments de l’histoire européenne. Cette démarche est aujourd’hui bien consommée et l’Union, victime en quelque sorte de son succès majeur, la paix, ne parvient guère à trouver un élan qui parle aux générations filles d’une Europe apaisée. Pas ou peu de symbolique et une incapacité à fonder un récit rassembleur dans un ensemble qui s’est structuré essentiellement, au cours des siècles, par antagonismes. Nombreuses furent les tentatives, ces dernières années, pour remédier à ce vide européen. Pas facile de décider que nous sommes amis simplement parce que ce serait logique de l’être et encore moins lorsqu’il s’agit de fonder une famille. Tout cela est bien connu. Toutefois, il existe également un deuxième défaut de structure mis en lumière par la crise et qui n’est pas sans lien avec le premier. La méthode communautaire, proposée par Jean Monnet et ses condisciples a connu un foudroyant succès en prônant une politique des petits pas connue sous le vocable d’intégration fonctionnaliste. Pour simplifier, en confiant par petites touches de plus en plus de pouvoirs au niveau européen, l’Union s’est intégrée de façon dynamique, selon le principe du spill over, de la spirale qui veut qu’une compétence intégrée conduise à aspirer d’autres compétences. Tout cela fut d’une redoutable efficacité puisque le marché unique, par exemple, est fils de cette logique. Fort de ce succès, la méthode communautaire est devenue une sorte de vache sacrée pour de nombreux européistes. C’est une erreur. Sur la forme, ces monnetistes n’honorent pas le maître pour qui le pragmatisme était au coeur de la démarche européenne, de la même façon que certains gaullistes trahissent l’Homme du 18 juin dont la cohérence de l’action, et sans doute le principe spirituel, n’était pas le formalisme de la souveraineté juridique mais de se donner les moyens de maintenir le bien le plus précieux, pour un individu comme pour un peuple, soit l’indépendance. Surtout, sur la substance, il faut reconnaître que la méthode communautaire n’est pas parvenue à résoudre sa contradiction interne: plus les compétences des États sont partagés, plus l’intégration avance, moins le système apparaît légitime et partant plus il est contesté. La perception du décalage, à tort ou à raison, entre Bruxelles et les citoyens est devenu criant et il favorise un discours fantasmagorique sur une élite technocratique s’étant appropriée le pouvoir. Le contrat implicite de la méthode communautaire, une alliance entre l’intergouvernemental et une technocratie communautaire qui mettrait en musique le consensus politique trouvé par quelques États est aujourd’hui forclos dans une Europe à 27 où la pérennité dudit consensus est devenue une gageure et où le Conseil ne peut plus assurer un leadership mais se contente d’être la caisse de résonnance d’intérêts nationaux souvent contradictoires. Le moteur politique sui generis de l’Union, le Parlement, doit prendre le relais pour au moins rééquilibrer le pouvoir au sein de l’ensemble institutionnel, entre le communautaire (ou l’intérêt général européen) et l’intergouvernemental (ou les intérêts nationaux), et pour redonner un sens, une direction et in fine un leadership à l’Union. La solution alternative pour certains observateurs est de réduire le nombre des États membres, ou faire une Europe à plusieurs vitesses, mais ces solutions ne sont pas suffisantes en soi (elles sont davantage un moyen qu’une finalité) et elles ne sauraient être qu’une réponse pour le court et le moyen termes car le degré d’intégration, à commencer par l’euro, implique que l’Union a changé de nature, elle est aujourd’hui un ensemble de souveraineté partagée qui ne peut plus fonctionner sur le mode du chacun décide chacun chez soi et on met en musique ensuite. Il faut passer à une autre étape, celle qui nous mènera à l’Europe politique mais il faut aussi reconnaître que ce n’est pas la simple application de la méthode communautaire qui nous y mènera. Le slogan la méthode communautaire et rien que la méthode communautaire est donc contre productif pour qui partage des convictions européennes. Dans le débat sur le fédéralisme qui s’annonce, avec sa part de clivage qu’il faudra bien assumer si on veut progresser vers un ensemble politique et cesser ce juridisme castrateur, nous ne pourrons ignorer cette réflexion et sans doute ce constat sur la méthode communautaire. Faute d’un tel travail introspectif, l’antienne d’un fédéralisme forcément « post démocratique », selon le mot de Hubert Védrine, menacera la réussite du projet. Or, il est d’autant plus urgent de le faire que le passage au politique ne saurait simplement se décréter, par exemple par un nouveau traité, mais nécessite au contraire la recherche, chose inédite dans la construction communautaire, non seulement de l’adhésion mais aussi de la participation directe des citoyens à l’Union politique. Celle-ci ne se fera qu’au terme d’une bataille idéologique et c’est un échec de la méthode communautaire que d’avoir délaissé ce terrain-là de sorte que l’Europe de 2012 doit constater que le socle de valeurs qui la légitime date en grande partie des années 1950 quand le projet fut proposé. La méthode communautaire a laissé en jachère sa base idéologique, figée sur les problématiques de l’Après-guerre, et aucune construction politique ne saurait survivre à une telle déshérence. Il est vrai que les partis politiques nationaux, lesquels ont délaissé l’Europe, ont une forte responsabilité en la matière (Cf notre tribune sur l’inertie des appareils) mais le constat est là. Il faudra des années pour relégitimer idéologiquement l’Union et l’Européen d’aujourd’hui peut simplement espérer que l’ère numérique, dont notamment les réseaux sociaux et autres moyens de communication de masse à partir de points plus ou moins isolés, permettra d’accélérer le processus là où le temps d’une génération était nécessaire par le passé. Il est regrettable que la crise actuelle ne permette pas davantage un débat public sur la nature d’une Europe politique, comme l’Atelier s’y attèle. La question de la méthode communautaire est un élément important de ce débat et ce serait une erreur fondamentale de l’ignorer non seulement pour les raisons exposées ci-avant mais aussi dans la perspective de la bataille idéologique future. Pour crédibiliser davantage le discours européen, il faut accepter ce travail critique sur la construction communautaire et montrer que nous, les nouvelles générations de l’Europe, ne sommes pas les simples zélateurs de grandes figures du passé mais que nous acceptons notre part de responsabilité en dépassant les modèles que nous chérissons. C’était aussi le message des Pères fondateurs, à commencer par Jean Monnet qui prévenait, dans ses Mémoires, que la méthode communautaire ne consistait pas en un passage linéaire vers l’Eden européen et qu’il appartiendrait à ceux qui suivraient de trouver leur propre chemin. En somme, ne faisons pas ce que nous reprochons à nos adversaires, soit s’arcbouter sur les représentations d’un monde révolu. Et prenons Monnet au mot!...

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Un dimanche en Europe

Les commentaires critiques sur l’Europe font florès en cette période électorale et même les candidats pro européens se font discrets sur les mérites de l’Union. A tort ou à raison, il est de bon ton d’accabler l’Union coupable de tous les maux, à commencer par la crise. Bref, l’anti européisme, comme petit livre de méthode du démagogue appliqué. Pourtant, l’attrait de l’Europe demeure réel. En ces temps difficiles, les bonnes nouvelles ne sont pas légions mais il semble que les médias se concentrent sur les manifestations négatives et beaucoup moins sur les bonnes nouvelles. Ainsi, dimanche 22 janvier 2012, aux deux extrémités de l’Europe, des peuples ont marqué, à leur façon, leur attachement à l’Europe. Dans l’indifférence générale ou presque. En Croatie, 67% des suffrages exprimés furent en faveur de l’adhésion à l’UE. Pas mal pour une UE qui n’attire plus, dit-on. En Finlande, le parti nationaliste des Vrais Finlandais a été laminé à l’élection présidentielle. Le candidat européiste l’a emporté avec un score d’environ 37%, soit environ le double de son challenger immédiat et le deuxième tour verra s’affronter deux candidats pro européens. Et ce dans un pays membre de la zone euro et dont on disait que les citoyens refusaient la solidarité européenne. De la même façon, en France, c’est entendu, les citoyens seraient de plus en plus europhobes. Aucun sondage ne l’a démontré et les électeurs tendent à favoriser les candidats pro européens. Toutefois, le traumatisme, justifié, du référendum constitutionnel de 2005, dont nous ne reviendrons pas ici sur les tenants très complexes,  a abouti à une interprétation abusive sur l’absence d’appétence européenne. Ce n’est pas l’Union qui fut et qui est rejetée, c’est le sentiment de ne pas être représenté, écouté et finalement de ne pas percevoir la finalité de l’ensemble. Bref, la nécessité d’introduire du politique et ce n’est pas en repliant l’Europe sur des Etats aux capacités limitées que nous retrouverons des marges d’action. Du reste, les fossoyeurs du projet politique européen, tel l’éternel apprenti président, Laurent Fabius, n’ont jamais réussi à s’imposer autrement que par des fulgurances médiatiques. Certes, ces résultats électoraux flatteurs pour l’Union ne changent en rien la nécessité de sa réforme en profondeur. Les citoyens européens veulent une autre Europe, plus représentative et plus offensive dans un monde incertain et volatil. Mais, en creux, au-delà des déclarations tonitruantes de politiques en mal d’audience, il faut saluer ces citoyens européens qui conservent leur sang froid malgré la vague de repli sur soi sur fond de réactions émotionnelles. Dans leur sagesse apparaît un message d’espoir, l’idée que l’hyper médiatisation, et la frénésie qui en découle, n’ont pas atteint ce principe selon lequel il n’y a de politique pérenne que dans le rassemblement. Oui, un beau dimanche au milieu de l’hiver; comme une envie d’Europe....

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Un nouveau traité pour quoi faire?

Quand le juridisme masque vainement l’absence de projet politique La proposition franco allemande, notamment discutée lundi 5 décembre et soumise au Conseil européen vendredi 9 décembre, d’un nouveau traité a reçu un accueil mitigé. Il y a ceux, toujours les mêmes, qui poussent des cris d’orfraie sur la rengaine du les casques à pointe sont de retour, halte-là à la domination allemande. C’est aussi pour ne plus les entendre que nous avions bâti l’UE mais leur haine dégoulinante a le mérite de nous alerter sur ce qui nous attend en cas d’échec. Il conviendrait également de rappeler à ceux-là l’émouvant discours du Ministre des affaires étrangères polonais, Radosław Sikorski, déclarant que son pays n’a plus peur d’une Allemagne active en Europe mais au contraire de son désengagement. Il y a ceux qui considèrent que l’urgence est à convaincre les Allemands de la nécessité d’une intervention plus vigoureuse de la BCE et à terme de la mise en place d’eurobonds et que par conséquent  il faut accepter toute proposition allemande s’agissant d’un système introduisant plus de discipline et surtout de contrôle. Cela est bel et bon mais, dans le cadre actuel, cela ne pourrait que produire un renforcement de la perception technocratique de l’UE et le remède risque donc de tuer le malade, à terme. En effet, qui acceptera que les budgets nationaux soient encadrés par de simples règles juridiques avec un mécanisme de sanction équivalent au régime commum du droit européen (Alain Lamassoure rappelait avec raison que même dans un système fédéral intégré comme les Etats-Unis un tel système ne serait pas acceptable pour les Etats fédérés)? Conçoit-on un tel système pérenne dans un climat de tensions sociale et politique qui s’annonce? Il y a ceux enfin qui considèrent qu’un Traité n’est pas tenable car cela reviendrait à s’engager dans un processus long et aléatoire. Beaucoup de ceux-là sont échaudés par l’expérience malheureuse du Traité constitutionnel et ils ne goûtent guère cette redite. Par ailleurs, l’idée d’un Traité à 17 apparaît comme, au mieux, une gageure, au pis comme une  dangereuse légèreté au regard du risque pour l’équilibre institutionnel d’ensemble; dans tous les cas, cela témoigne d’une méconnaissance crasse du fait européen. Il est bien plus probable, à court terme, que nous utilisions les traités existant pour  introduire plus de discipline et de contrôle budgétaire. C’est le sens de la proposition de Herman Van Rompuy ou de Valéry Giscard d’Estaing qui appelle à utiliser à plein les coopérations renforcées. Quelle que soit la position considérée, il est inquiétant de constater l’absence d’idées, mise à part la créativité de quelques virtuoses de l’aménagement technique, discipline fort confidentielle, il est vrai.  Chacun s’accorde à critiquer le manque de clarté, d’incarnation et tout simplement de contenu politique de l’Union et que propose-t-on? Un nouveau traité! Une telle constance dans l’erreur, reconnaissons-le, tient du génie burlesque. La vérité crue, c’est que nous sommes à la croisée des chemins et que personne n’ose franchir le pas nécessaire. L’Allemagne avait fait un geste vers le fédéralisme, sous l’impulsion de Wolfgang Schäuble et d’Ursula von der Leyen, mais la France, comme nous l’écrivions récemment, n’a pas crû bon d’y répondre, encourageant ainsi le repli de Berlin vers une solution technocratique. Il est temps pour la classe politique française de faire montre de lucidité en ne se cantonnant pas aux figures et postures du passé, d’accepter enfin les implications de la construction européenne et de ne pas se voiler derrière le toujours plus ridicule: « les peuples veulent de l’intergouvernemental ». Sans un tel travail sur soi, il est à craindre pour la position française dans l’UE mais aussi pour le devenir de celle-ci. Par ailleurs, il existe une fenêtre d’opportunité formidable en Europe. De nombreux Etats sont prêts au changement, l’Italie est désormais dirigée par un fédéraliste, la Pologne est devenue européiste, le Royaume-Uni a définitivement fait le choix du grand large et la crise rend nécessaire et possible le changement. Ne nous réfugions donc pas derrière les arguties juridiques! A quand une initiative d’ampleur pour un nouveau engagement européen? L’enjeu aujourd’hui n’est pas de discuter les modalités d’une énième réforme institutionnelle mais bel et bien de mettre cartes sur tables, de négocier un accord qui devrait être discuté avec le Parlement européen et in fine de proposer un projet politique aux citoyens européens. Ensuite, les techniciens trouveront les arrangements nécessaires, nous pouvons en être certains. Réintroduire le politique, c’est bien de cela qu’il s’agit. Mais point de directoire, franco allemand ou autre, car on ne saurait confondre la légitimité d’un exécutif au sein d’un Etat donné et au sein d’un ensemble plus vaste, point de propositions cosmétiques pour de vieilles méthodes, point de politique du plus faible où les forces centrifuges l’emportent sur les volontés intégratrices, c’est alors la garantie de l’éclatement;  la politique est d’abord affaire de choix, en l’espèce celui du rassemblement sans lequel il ne saurait y avoir de construction durable, de définir un cap et de s’y tenir. Sans doute alors les citoyens, comme les marchés et nos partenaires commerciaux, s’accorderont pour retrouver confiance en notre avenir commun.  ...

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Que veut la France?
25 Nov

Que veut la France?

Voilà plusieurs mois, nous nous interrogions sur les incertitudes allemandes, s’agissant de la politique étrangère comme de la zone Euro. Force est de constater que l’indécision est aujourd’hui dans le camp de la France. En effet, en réponse à la crise européenne, l’Allemagne, en l’espèce le parti de la Chancelière Angela Merkel, la CDU, a avancé des positions très offensives en matière d’intégration communautaire. Au cours de son congrès annuel, avec pour très clair intitulé « pour l’Europe, pour l’Allemagne », tenu à Leipzig, la CDU a proposé un programme de réforme institutionnelle assumant un véritable choix fédéraliste pour l’Union. L’Allemagne propose, entre autres, l’élection du président de la Commission européenne au suffrage universel, l’instauration d’un véritable bicaméralisme au niveau européen (le Parlement étant la chambre basse et le Conseil la chambre haute) et en matière économique un système qui consisterait à instaurer la solidarité financière contre une plus grande discipline, et partant un contrôle, budgétaire avec une automaticité des sanctions en cas de déficits excessifs. Ces propositions allemandes auraient dû faire l’effet d’une bombe à Paris. Et qu’a-t-on constaté? Rien, un silence assourdissant comme le souligne à raison Eric le Boucher. On peut discuter le fondement des propositions allemandes mais on ne saurait les ignorer ainsi. De fait, l’histoire européenne révèle une certaine duplicité, quelle que soit la couleur des gouvernements concernés, s’agissant des positions françaises. Les discours sur notre engagement européen, les envolées lyriques sur la signification de la construction communautaire masquent dans les faits un comportement de boutiquier lorsqu’il s’agit de faire avancer politiquement l’Union. La position de l’élite française consiste inlassablement à tirer profit de la puissance économique allemande, et ce à structures politiques (quasi) constantes. Le beurre et l’argent du beurre. Ce constat sévère se vérifie pourtant depuis au moins une vingtaine d’années. À chaque fois que l’Allemagne propose un (élément de) projet fédéraliste, la France fait la sourde oreille. Et le contexte actuel rend de plus en plus grossière notre position. En arguant d’un fait objectif, la chancelière allemande a tardé à tenir un positionnement ferme pour défendre l’euro, on fait semblant de ne pas voir la révolution que nous propose l’Allemagne qui, comme de coutume, a pris son temps pour décider mais désormais agit avec vigueur. Pis, on l’accuse d’inconscience, Berlin ne voulant pas des eurobonds et d’une ligne de crédit illimitée pour la BCE, seuls à même de sauver l’Euro, dit-on. Et la valse des commentaires culpabilisant pour l’Allemagne bat son plein à Paris (la caricature extrême étant le papier outrageant de Jacques Attali). Tout autre projet de fond, tangible au regard de la gouvernance, serait à remettre à plus tard au prétexte de l’urgence. En exigeant d’abord la solidarité des Allemands, la France essaie de s’appuyer sur la puissance allemande sans en accepter le prix politique, soit le transfert de souveraineté accru. Mais cette fois, les Allemands ne sont pas dupes. Ils refusent d’intégrer davantage l’économique si le politique ne suit pas. Comment les blâmer? Les Allemands agissent avec méthode et considèrent de façon très justifiée qu’il ne saurait y avoir de solidarité sans contrainte budgétaire. De façon générale, la solidarité ne peut se comprendre que dans un accord d’ensemble où la communauté de destin serait assumée politiquement. Et là, ce n’est pas l’Allemagne mais la France qui bloque. Un fédéralisme financier adossé à un nationalisme politique est une chimère, même enjolivée de notions creuses que nous chérissons tant, tel le principe du gouvernement économique, qui ne trompe plus car elle est inopérante. Chercher l’entre-deux (solution mi technique mi politique comme la création d’une autorité budgétaire), s’enivrer de l’urgence pour s’exonérer d’une vision, tout cela mènera à l’impasse. La France devra bien choisir. Soit elle renoue avec son sens du leadership et elle accepte le saut fédéral, négocié et consenti, soit elle participera, avec son amie l’Angleterre, au repli national en Europe. Pour l’heure, il est certain que la France prend une terrible responsabilité historique à refuser cette main tendue de l’Allemagne et les simagrées de Paris ne masqueront guère l’erreur stratégique qui la laissera isolée dans un continent dont chacun aura dès lors compris qu’il parle désormais l’allemand, et uniquement l’allemand, et que le reste relève du décorum. Illustration: Map illustration by Peter Arkle L’Europe de 2021, vue par le Wall Street Journal   ...

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France: ce que signifierait réellement la perte du « AAA »

Selon toute vraisemblance, la France va perdre sa note « AAA » (c’est-à-dire la note maximale accordée par les trois agences de notation S&P, Moody’s et Fitch, synonyme d’un emprunteur souverain dont la perspective de défaut est marginale). C’est en tout cas ce que suggère très fortement le récent et prétendu raté de S&P qui a, soi-disant par erreur, communiqué une perspective négative à ses clients la semaine dernière Cela n’est pas sûr pour autant: on peut toujours espérer que les diverses mesures de rigueur adoptées par le gouvernement français se conjuguent à une amélioration du lourd climat qui pèse actuellement sur la zone euro. La France pourrait alors, peut-être, échapper à cette sanction. Pourtant, il serait déjà trop tard. En effet, on peut critiquer l'emprise actuelle des agences sur la politique des États, dans un contexte de perte de confiance généralisée, mais celles-ci ne sont pas responsables des difficultés de financement des États qu’elles évaluent négativement et elles prennent bien plus acte a posteriori de ces dernières. Ainsi, alors même que la France est toujours notée AAA, le spread (c’est-à-dire l’écart de rendement, soit les taux d'intérêts remboursables à l'emprunteur, entre les obligations souveraines) avec l’Allemagne oscille depuis une dizaine de jours autour de 160 points de base (100 points = 1%). Est-ce grave? Oui, et pour deux raisons, l’une économique, l’autre politique. Economiquement, un écart de 160 points de base signifie que l’État français se finance sur les marchés à un coût qui excède de 1,6 point de pourcentage celui de l’Allemagne. Autrement dit, c’est ce que coûte à la France son défaut relatif de crédibilité par rapport à l’Allemagne (qui n’a été intégré par les marchés que récemment). Il suffit de constater que le ratio dette / PIB de la France s’approche des 100% pour en déduire que ce spread va finir par coûter annuellement 1,6 point de PIB (pas tout de suite néanmoins, puisque que la durée de vie moyenne de la dette française est de sept années environ). Le coût va donc croître progressivement jusqu’à 2020 environ. 1,6 points de PIB, c’est environ 30 milliards d’euro, soit 5 points de TVA, la moitié de l’impôt sur le revenu, deux fois le paquet fiscal de 2007, dix fois les rentrées de l’ISF…Un coût donc supportable mais très significatif. Mais c’est politiquement que l’enjeu est le plus lourd, et dans ce que cette perte signifiera pour la France en terme de place dans l’UE. Cette perte affecterait le sort d’un couple franco-allemand déjà déséquilibré et relèguerait, au moins symboliquement, la France dans le camp de pays latins (Espagne, Grèce, Portugal, Italie), jugés dépensiers et peu rigoureux. On peut en débattre à l’infini (l’Italie n’est pas la Grèce, et la France dispose de bien des atouts qui la mettent pour longtemps à l’abri du défaut), et suggérer que le rôle de la France dans l’UE est suspendu au jugement de quelques analystes à Londres ou à Francfort semble bien léger. Mais en politique les symboles comptent. Pour reprendre une comparaison de l’ancien député européen Jean-Louis Bourlanges, la France est comme un passager qui voyage en première avec un billet de seconde: les agences pourraient bien jouer le rôle ingrat du contrôleur. Alors oui, la France doit se battre pour conserver cette note. Cela passe certes par un budget rigoureux à court terme, mais surtout par un engagement durable et crédible en la matière, complété par le choix résolu de la croissance, qui reste l’arme la plus efficace pour rembourser les dettes publiques (comme l’a par exemple démontré Charles Wyplosz...

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