Albionite

Le Royaume-Uni ne cessera jamais de nous étonner. Son puissant Ministre des Affaires étrangères, William Hague, homme talentueux et fieffé europhobe notoire, propose actuellement à son parlement un projet de réforme constitutionnelle visant à imposer un referendum pour tout transfert de souveraineté au sens large, y compris s’agissant de règles procédurales, en faveur de l’Union. Passons sur le délice très anglais d’une réforme constitutionnelle dans un Etat qui n’en compte guère. Ne considérons pas également l’hérésie d’une obligation de référendum dans un pays qui est étranger à la pratique plébiscitaire et où, en dehors des libertés publiques, le Parlement, et partant le gouvernement qui en émane, dispose traditionnellement d’une forte latitude. L’exaltation anti européenne justifie bien quelque entrave aux traditions de Westminster pourtant religieusement respectées.

L’essentiel est ailleurs, pour nous Européens. Le projet de réforme, s’il est adopté, va rendre très difficile toute modification des règles du jeu au niveau européen, sachant que pour toute modification du processus décisionnel, il y aura toujours une incertitude quant à la capacité du gouvernement britannique de s’engager sans procéder à referendum. Nous imaginons déjà les joutes politico juridiques qui menaceront toute velléité de réforme alors même que l’Union doit être plus réactive dans un contexte de crise(s) larvée(s) ; que diable, c’est pourtant aussi son inertie qui lui est reprochée par les europhobes! Le risque de blocage est réel. Dès lors, notre modeste et amical conseil au Thatcherite du Foreign Office est limpide: pourquoi s’embarrasser de tant de referenda, et d’une réforme contraire à la noble tradition parlementaire, alors qu’une seule consultation populaire suffirait: « souhaitez-vous que le Royaume-Uni demeure membre de l’Union européenne? »? Nous sommes à l’un de ces moments de l’histoire où les solutions, à défaut d’être simples, doivent être claires.

Comme rien n’est jamais évident chez nos amis Britanniques, au même moment Tony Blair, sans doute saisi comme nous tous par l’éclat de la présidence de Herman Van Rompuy, affiche, outre une candidature implicite, donc, une stature d’homme d’État en proposant une solution cette fois claire et précise: élire le président de l’Union au suffrage universel. Non, il ne s’agit pas d’un délire de fédéraliste attardé ni d’une proposition franco centrée d’un néo gaulliste en état d’indigestion nationale. Une telle proposition provient réellement d’un ancien Premier ministre de sa Majesté. Certes, il convient d’être prudent s’agissant d’un homme connu pour ses discours européistes flamboyants (La Baule, Birmingham, etc.) mais sans lendemains. De même, nous pouvons nous interroger sur la lassitude d’un homme qui a guerroyé sans cesse avec un parlement revêche et qui devait considérer non sans envie son alter ego, le président français directement adoubé par le peuple, comme autrefois Guillaume III observant jalousement l’absolutisme du régime de Louis XIV.

Toutefois, quelle qu’en soit la motivation profonde, la position de Tony Blair nous démontre à quel point la position britannique sur l’Europe est sans doute plus complexe que nous ne le percevons sur le continent. Margareth Thatcher et ses disciples, associés à Ruppert Murdoch et ses tabloïds orduriers, ont laminé le camp européiste, de Michael Heseltine à Kenneth Clarke, mais ils n’ont pas fait disparaitre le sentiment européen dans une partie de l’élite et du peuple britanniques. L’Union a tout à gagner de bénéficier de l’exceptionnelle culture politique anglaise. Il est néanmoins temps pour ce pays de rompre avec l’ambigüité mortifère qui caractérise sa position sur l’UE. Pour le bien de l’Union mais aussi pour celui du Royaume, celui-ci se représentant, politiquement, trop souvent le monde, et la relation spéciale avec les États-Unis, comme une photographie de l’Après-guerre. En somme, dépasser, respectueusement, Churchill comme les Français devraient laisser reposer en paix de Gaulle car ce n’est pas rendre hommage à ces grands Hommes que de figer leur peuple millénaire dans la mémoire. La brutalité de Hague, ainsi que l’inexpérience de son Premier ministre, nous offriront peut-être, par l’absurde, ce moment de vérité que tout européen peut souhaiter légitimement. Premiers ou pas, à vous de tirer, Messieurs les Anglais!

JC

Pour l’euro – réponse aux contempteurs de la monnaie unique

Un nombre croissant de voix se fait entendre pour appeler à une sortie de l’euro et à un retour au franc, qu’il s’agisse des hérauts de cette cause (Le Pen, Dupont-Aignan), d’économistes en mal d’audience (Saint-Etienne, Sapir) ou de pamphlétaires interlopes (Todd), taxant ses partisans de dogmatiques, mais arrêtant le plus souvent là leur analyse. Essayons justement de pousser cette analyse un peu plus loin.

Tout d’abord, les contempteurs de la monnaie unique comparent en général les avantages et les inconvénients respectifs liés à une monnaie européenne et à des monnaies nationales. Ce faisant, ils présupposent que supprimer l’euro (et retourner au franc) est l’opération symétrique du passage du franc à l’euro, comme si la France pouvait revenir à la situation de 1999 en refermant de manière quasiment neutre la parenthèse de l’euro. Or il y a une faille dans cette logique car la seule comparaison qui vaille est celle entre un avant (i. e. la situation présente) et un après (i. e. le retour à une monnaie nationale), puisque c’est le coût lié à l’abandon qu’il faut évaluer. Peu importe en ce sens que la France ait eu raison ou tort d’adopter l’euro et ce qu’il serait advenu de l’économie française: il s’agit maintenant d’un fait, et tout débat sur une autre base serait purement rhétorique.

Jouons cependant le jeu et essayons nous maintenant à un exercice de conjecture : que se passerait-il si la France quittait l’euro, comme le propose par exemple le programme du Front National ? Suivons la démarche de Frédéric Bastiat dans ses Sophismes économiques pour décrire « ce que l’on voit, ce que l’on ne voit pas« .

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Que veut l’Allemagne?

Les récentes prises de position de l’Allemagne, et singulièrement de sa chancelière, Angela Merkel, sèment le trouble en Europe. En effet, il est difficile de comprendre la cohérence des choix germaniques alors que ce pays, c’est peu dire, est crucial pour l’avenir du projet politique européen. Du reste, l’intitulé de cette tribune résonne comme un papier suspicieux de Jacques Bainville mais avouons-le, le malaise allemand, puisqu’il faut bien employer l’expression, n’est pas le moindre des symptômes de la crise européenne.

Passons sur le repli national de l’Allemagne que nous pouvons dater de l’accession au pouvoir de Gerhard Schröder. Autrefois profondément euro-centré, ce pays a connu depuis lors une phase d’euphorie nationale, en partie du fait de sa puissance économique et en partie du fait du renouvellement générationnel de la classe politique désormais libérée du spectre de la guerre. On peut regretter ce virage, beaucoup d’Allemands européistes le condamnent, car cela constitue un frein sérieux à la dynamique européenne. Toutefois, il s’agit aussi d’une normalisation saine, sanctionnant le long travail, remarquable et salutaire, d’introspection du peuple allemand. Peu de pays pourraient se vanter d’un tel effort critique. Par ailleurs, personne de sensé ne peut souhaiter perpétuer une culture de la culpabilisation dont on connaît les ravages (à cet égard le film de Michael Haneke, Le Ruban Blanc, offre une expression saisissante). La capitale, Berlin, aujourd’hui joyeuse, entreprenante et décomplexée est le visage flatteur de cette Allemagne nouvelle.

Cette évolution structurelle de la position européenne allemande serait acceptable si elle était utilisée dans un schéma clair et cohérent. Or, et la responsabilité en incombe particulièrement à Angela Merkel, l’Allemagne semble incapable d’assurer et d’assumer un leadership fort en Europe autre que l’effet mécanique de sa puissance économique et de sa représentativité démographique. Considérons trois crises récentes rencontrées par l’Europe et nous constaterons que l’Allemagne ne s’est pas montrée à la hauteur de ses capacités et de son ambition.

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De Minc à Braudel

Faut-il penser, à l’instar des « déclinistes », que l’Europe est foutue, cuite, râpée? Il est quand même assez triste de voir qu’il n’y a presque plus qu’Alain Minc pour défendre l’Europe en France. Et encore, il insiste surtout sur le « soft power » européen, ses valeurs, son incroyable espace de libertés et de tolérance. Dans son Petit coin de paradis, il dresse surtout un tableau assez noir au final de « l’Europe puissance », c’est-à-dire la capacité de l’Union à exister dans la bataille de l’innovation et du savoir, et dans la mondialisation, notamment face aux puissances émergentes. Or n’en déplaise au Conseiller en tout, à l’extérieur de nos frontières, l’Europe n’est plus forcément un modèle à suivre, et à adopter. Il n’y a qu’à voir, tout proche de nous, les anciens satellites du bloc de l’Est, qui rêvaient follement d’Europe il y a quinze ans, et qui aujourd’hui sont devenus pour beaucoup d’entre eux très europhobes. Observons les programmes des partis populistes pour sentir le vent d’euroscepticisme qui a gagné notre continent.

Le constat est toujours le même: un exécutif dispersé et sans envergure (il faudrait décidemment vite remplacer Mme Ashton), une Europe trop bureaucratique, technocratique et complexe qui ne fait plus rêver. Une Europe peut-être trop ancrée dans la réalité, légiférant sur la taille des concombres et la concurrence, mais incapable de définir un dessein cohérent à son existence. Et la paix est un rêve consommé pour les jeunes générations. Même Van Rompuy souhaite que l’Europe puisse « dépasser la technique et faire rêver »…

Il lui faut toujours une crise pour avancer: constitution européenne (2005), crise financière (2008) et crise de l’Euro (2010). Il lui manque toujours une vision stratégique, une identité politique (la vision delorienne de la fédération d’Etats-nations s’éloigne peu à peu), une défense et une politique étrangères communes. Car dans l’arène mondiale, elle se fait si peu entendre. Les dernières révolutions au Maghreb et au Moyen-Orient l’ont cruellement montré. Triste Europe celle qui manque son rendez vous avec l’histoire, avec la Méditerranée dont Fernand Braudel avait magnifiquement montré l’imbrication des destins entre les deux rives. Même le lien transatlantique se dissout et l’Amérique d’Obama snobe notre Union, les yeux rivés sur le continent asiatique… L’Union européenne est décidemment toujours un nain politique sur la scène internationale…

CR

Désertion

L’affaire libyenne démontre une nouvelle fois le caractère inopérant de l’Union européenne dans sa configuration actuelle. Ce véritable test pour la diplomatie européenne qu’on nous promettait unie et (ré)active a tourné à la bataille navale. Touché, coulé. La tragédie politique a révélé toutes les insuffisances du système en place. Tout d’abord, l’UE dont on connaît désormais le numéro mais dont on regrette que personne n’y réponde (où est donc la Haute Représentante? Les soldes sont pourtant bien terminées à Londres). Un quotidien britannique avait certes titré, au soir de sa nomination: « le Royaume-Uni a réussi à tuer le poste dès le premier jour ». Aujourd’hui même le Foreign Office est, paraît-il, embarrassé tant l’opération torpedo a réussi au-delà de tout espoir (europhobe), l’image du Royaume-Uni en étant désormais affectée.

Ensuite, les Etats, en partie à cause des silences de la Haute Représentante, en partie parce qu’ils désirent se faire entendre vaille que vaille, cèdent à la cacophonie. C’est, comme à l’accoutumé, la course au mieux-disant. Comment mettre d’accord vingt-sept positions nationales avec des traditions diplomatiques aussi disparates?  Faute d’autorité commune pour décider, nous sommes dans le forum permanent: parfait pour un organe législatif mais le hic, c’est que le Conseil décide et il doit le faire prestement en cas de crise comme c’est le cas actuellement avec la Libye. Et que dire de ce ballet désuet des délégations nationales qui se précipitent dans l’urgence à Bruxelles pour ce rituel obligé où chacun repart ravit après avoir constaté que rien n’a été décidé? Dans ce monde évolutif et instable, il est souvent difficile pour un exécutif de produire un message intelligible et fort, alors pensez-donc à vingt-sept! Que les Anciens se rassurent, le XXIe siècle semble avoir épargné l’Europe.

Enfin, les structures communautaires sont bien impuissantes à compenser cette vacuité politique de l’Europe. La Commission a déserté le terrain voilà bien longtemps et le Parlement ne peut que regretter l’état de notre diplomatie. Le système est toutefois tellement auto centré qu’il ne semble pas affecté par ce qui ressemble fortement à une impasse. Point de sanction, pour l’heure, mais gare au questionnement sur sa légitimité à l’heure des comptes!

Surtout, la crise libyenne laisse a minima un sentiment de malaise et, avouons-le, un sentiment de tristesse au regard de nos idéaux européens. Un fou furieux, à notre porte, massacre des civils, on n’ose dire son peuple tant il le martyrise, au moyen d’avions de combat et autres armes lourdes et nous restons les bras croisés. L’analogie avec la crise en Ex Yougoslavie dans les années 1990 est embarrassante: décidément les Européens n’apprennent rien de leurs échecs. Plus grave, au plan moral, il est dévastant de constater le silence des médias et de l’opinion publique européens après ce fiasco diplomatique. Certes, on s’habitue sans doute à la médiocrité. L’Histoire nous enseigne toutefois qu’il y a des inactions qui valent crimes.

 

JC

Cessons de tergiverser: pas d’Union monétaire possible sans une véritable union économique !

Enfin, les vraies questions sont posées. Il ne saurait, en effet, y avoir de monnaie unique sans évaluation, rapprochement et coordination des situations budgétaires des différents États concourant à la zone Euro. En la circonstance, la susceptibilité souveraine est une position qui, au vue des éléments actuels parait difficilement tenable pour ne pas dire totalement irresponsable. L’Histoire récente nous démontre, en effet, s’il le fallait que la négligence, l’irresponsabilité, la prévarication peuvent être des pratiques fortement usitées même en Europe. Les faits sont éloquents. Souveraineté oblige, bon nombre d’États ont cru assurer leur liberté économique en ne respectant absolument pas les obligations auxquelles ils avaient volontairement souscrit en adhérant à la zone euro. Certains ont même frauduleusement manipulé les données relatives aux comptes publics. De surcroit, ils ont contribué à pénaliser les autres États membres appelés en appel de passif! Et réduit à bien de peu de chose la confiance mutuelle sans laquelle l'UE ne saurait fonctionner. Reconnaissons néanmoins que cette crise, qui était prévisible, aura le mérite de faire avancer significativement la construction européenne dans une logique plus intégrante. Il faut rompre avec le chacun pour soi budgétaire et donner enfin à l'Europe les moyens d'une véritable politique économique. Ce que les politiques n’avaient pas réussi à faire, les circonstances du moment pourraient l’imposer.

Loïc Tribot La Spière, Délégué général du CEPS

Jérôme Cloarec, Président de l'Atelier Europe

Pour une Europe digne du XXIème siècle

[Tribune publiée dans la Libre Belgique le 6 mai 2010]

Nous allons célébrer, le 9 mai prochain, le soixantième anniversaire de la Déclaration Schuman. Il convient de saluer ce pas de géant dans l'histoire européenne. Après des siècles de divisions, de guerres intestines et d’une longue quête spirituelle et morale, l'Europe décidait enfin de s’inscrire dans une dynamique durable d'unité et de paix. Le projet de Robert Schuman dépassait, en effet, largement la simple perspective économique. La Communauté européenne du Charbon et de l'Acier, proposée à l'Allemagne et à la France, se voulait être un projet concret de civilisation fondé sur la méthode des petits pas, qui ambitionnait ni plus ni moins de jeter les bases d'une dynamique intégratrice permettant d'aboutir à terme à l'unité politique du continent dans une volonté de réunir les peuples de manière plus étroite tout en respectant la diversité de leur culture et de leur histoire nationale.

Soixante ans après la Déclaration, le projet européen a très largement prospéré. L'Europe a atteint un degré d'intégration inédit et, cette fois, non pas par la guerre et la conquête mais par l'acceptation pacifique d'une destinée commune. L'UE est une incroyable mosaïque composée de 27 membres, d’États ayant à leur actif une histoire, une culture, des traditions, pour certains, millénaires, et qui a su se doter d'un Parlement, d'une administration, d’une monnaie, d’un service d'actions extérieures…

Pourtant, l'Europe ne fait plus l'objet d'un large consensus en son sein. Il est désormais de bon ton d'accabler l'UE de tous les maux: la mondialisation, dont elle serait le cheval de Troie, la bureaucratie dominante, la perte d'identité… Les avancées incontestables offertes par l'Europe sont ignorées voir même réfutées comme si l’Europe était perçue comme un mythe, considérée comme un bouc émissaire. Même les européistes en conviennent, l'Europe est en jachère faute de perspectives claires et d'organisation optimale, bref de leadership.

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Pour l’Europe

La construction européenne est à un tournant de son Histoire. Soixante ans après l'appel à l'unité lancé par Robert Schuman, alors Ministre français des affaires étrangères, la crise économique semble dissoudre inexorablement l'édifice européen, et faire ressurgir les égoïsmes nationaux annonciateurs de haines assoupies depuis un siècle. L'Europe se trouve ainsi brutalement renvoyée à son passé: celui d'une collection d'Etats-nations rivaux, fondamentalement étrangers l'un à l'autre, et séparés de leurs voisins par tous les degrés de la richesse et de la puissance. Cette désagrégation représente une menace directe pour le bien-être et la sécurité de l'ensemble des Européens.

Le moment est donc venu de faire le bilan de six décennies de construction européenne et de tracer des perspectives d'avenir. L'enjeu n'est rien moins que la survie de l'Europe au XXIè siècle.

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Le beurre, et l’argent du beurre ou comment nous avons fait l’intégration européenne sans l’union politique

La crise grecque vient nous rappeler cruellement la nécessité d'avancer sur l'union politique. On en est très loin aujourd'hui, mais c'est précisément parce que nous n'avons pas accepté de payer ce prix politique du projet européen. Chacun veut les avantages de l'UE sans en tirer les conséquences en termes de souveraineté. Bref, chacun veut le beurre et l'argent du beurre. On nous dit que le peuple n'y est pas prêt, mais on notera surtout une classe politique incapable d'évoluer et de trancher sur ce sujet. Cette crise en est bien la dernière illustration. Or sans gouvernement économique, qui peut croire que l'Euro pourra fonctionner sur le long terme? Il en est de même pour l'UE dans son ensemble : on a fait l'intégration géographique au détriment de celle politique, car cela était plus facile, acceptable et que nos dirigeants avaient alors peu de vision stratégique de l'Europe. Nous pouvons mesurer aujourd'hui les conséquences de ce choix, le risque d'anéantissement de l'UE est réel. Non pas sa disparition, mais pire, son impuissance et son invisibilité en tant que grand acteur international. Déjà, sur peu de sujets, l'Europe est forte, crédible, et audible.

Cette crise grecque fait remonter à la surface un certain nombre de débats dans les opinions publiques européennes.  Tout d'abord : celui de la remise en cause de l'élargissement. A l'époque déjà, le débat opposait partisans de l'extension géographique immédiate contre ceux qui souhaitaient d'abord impérativement approfondir l'intégration européenne, c'est-à-dire réformer les institutions. Le dernier élargissement, et notamment aux pays d'Europe centrale et orientale, était non seulement une réparation des accidents de l'histoire, un devoir moral et nous disait-on alors, une condition pour établir l'harmonie économique et sociale entre tous les pays du continent européen. On nous promettait sinon d'avoir à nos frontières un vaste no man's land criminalisé, dans lequel fleuriraient les mafias en tout genre, et qui ferait peser sur nos économies un risque de dumping social très fort. Bref, il fallait élargir coûte que coûte, avant de réfléchir aux conséquences institutionnelles d'une telle extension géographique, au risque de se voir s'établir un nouveau rideau de fer, économique. L'ouverture des frontières et l'intégration devaient profiter au rattrapage économique des pays de l'ancien bloc de l'Est. Sans mettre de côté le choc violent qu'a été pour ces pays la transition économique des années 90, la majorité d'entre eux ont rattrapé de manière fulgurante leur retard (Hongrie, République tchèque) même si d'autres restent encore bien à la traîne (Bulgarie, Roumanie).

Cela dit, la dissymétrie économique et sociale qui persiste entre l'Est et l'Ouest fait douter une partie de l'opinion publique de la réussite des politiques d'élargissement et de leur intérêt au niveau national (pour chaque État membre), beaucoup d'entreprises d'Europe occidentale étant victimes des délocalisations massives à l'Est de l'ancien rideau de fer. Derrière cette remise en cause de l'élargissement, se cache une remise en cause du principe de solidarité européenne, un certain « I want my money back » flotte sur le drapeau bleu et jaune. N'a-t-on d'ailleurs pas lu, dans une certaine presse allemande, la proposition de faire sortir la Grèce de la zone Euro ? Beaucoup ont également souligné le fait que les subsides européens reçus n'ont pas servi un nouveau dynamisme économique et industriel (sur le modèle irlandais), et qu'au passage, la Commission a failli dans son rôle de superviseur économique, afin de vérifier le juste emploi des sommes allouées à la Grèce. Élargissement, solidarité : tous ces principes sont remis en cause aujourd'hui justement parce qu'on a tardé à se pencher davantage sur l'union politique. Cette désillusion de l'élargissement devrait faire comprendre aux angéliques défenseurs d'une UE aux frontières infinies que l'absence de cohérence politique, économique et culturelle fait peser un risque sur le système dans son ensemble. Plus prosaïquement, "la maison brûle », et ce n'est donc clairement pas le moment de disperser nos forces,  n'en déplaise à M. Zapatero, qui n'a rien trouvé de mieux pour exister que de relancer la candidature turque.
Autre  débat qui refait surface : celui de la disparition de l'Euro, pourtant dernière grande réalisation européenne (voir sur ce sujet l'article de l'Atelier signé par Quentin Perret).

Dans ce contexte délétère, il semble n'y avoir que deux options: le repli national ou se fixer l'objectif d'un gouvernement européen, avec, comme étape intermédiaire, une phase de consolidation de l'acquis communautaire, désormais menacé, puisque les conditions politiques ne sont pas encore réunies pour aller plus loin. Aujourd'hui, nous sommes clairement dans l'option  nationale. Pourtant, cela ne peut nous mener qu'à l'impasse, en tout cas à une encore plus grande marginalisation de l'UE dans l'arène mondiale. Partout en Europe, les forces centrifuges sont d'une incroyable violence, tout le monde cogne à tout va sur l'Europe, à tout propos, et notamment à Paris; on se gargarise de la France éternelle, de la nation, de l'état psychologique de Jeanne d'Arc et de la vie sexuelle de Michelet, et peu de plumes de la presse française, plutôt que de se faire l'écho de toutes ces polémiques d'enterrement de l'Europe, rappellent le projet de civilisation qu'est l'UE. De l'autisme pur.  Du défaitisme. Du suivisme par manque de rigueur intellectuelle et d'esprit visionnaire.

Ceux qui, comme nous à l'Atelier, défendent l'UE comme unique condition pour se battre dans la guerre économique mondiale tout en restant un phare de civilisation et d'humanisme devant ce grand déballage financier, doivent tenir bon.  Et s'il est toujours plus difficile d'aller à l'encontre des vents dominants, il y a quelque noblesse à se battre pour le seul motif d'espoir pour notre continent en ce début de siècle. Il faut sortir la tête du guidon médiatique, prendre de la hauteur et préparer l'avenir. Or, le choix de l'Europe, c'est celui de l'action contre le défaitisme; s'il faut repenser tout le système pour que tout cela fonctionne, allons-y, car enfin  que diable, on ne compte pas ses efforts quand on joue sa survie! Et, à écouter  la classe politique française, de Guaino à Besancenot, il est clair que la naïveté n'est pas là où on le croit.

Jérôme Cloarec et Camille Roux

Un petit goût d’Ancien Régime

La nomination de M. Herman Van Rompuy et la
Baronne Catherine Ashton aux postes créés par le Traité de Lisbonne ainsi que
la composition de la nouvelle Commission européenne ont offert un spectacle
profondément affligeant. Tant par ses manifestations que par ses silences. Les
spéculations sont allées bon train, avec un degré de légèreté et d'incertitude «
gourmande » impropres à la gravité du sujet. Surtout, l'absence d'information,
y compris dans les milieux bruxellois, traduit l'étrangeté du processus, en
l'occurrence des conciliabules dignes du Congrès de Vienne ! Silence, les
Grands décident et que le bon peuple retienne son souffle !

Constatons et regrettons tout à la fois que
cette méthode semble être conforme à la tradition bureaucratique opaque de
l'UE. En effet, si le contexte des années 1950 a nécessité un fonctionnement
plus technocratique que politique, néanmoins il veillait à assurer une certaine
cohésion entre les États membres fondée sur le principe d'égalité. Ici, nous
assistons à un morcellement de l'UE sous forme de coalitions diverses : le
couple franco allemand, la Grande-Bretagne et les Pays nordiques, les nouveaux États membres, etc. Au terme de ce processus, il n'est pas exclu que certains
gouvernements nourrissent quelques ressentiments à l'encontre du choix des
heureux élus. 

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