La zone euro à l’épreuve de la compétitivité

Après plusieurs mois d'atermoiements, les membres de la zone euro, avec l'appui de la BCE, semblent enfin s'être donnés les moyens de se prémunir contre un défaut souverain, accordant à la Grèce et aux autres « PIIGS » (l'acronyme de Portugal, Irlande, Italie, Grèce et Espagne) un répit ponctuel, à supposer que les soubresauts actuels des marchés ne perdurent pas. Or, il ne s’agira là que d’un sursis si les États en question, mais également l'ensemble des membres de la zone, ne prennent pas la mesure des enjeux de long terme auxquels ils sont confrontés, en faisant le choix résolu de la compétitivité et en réduisant drastiquement le poids de leur dette publique. Si la crise grecque a eu un mérite, c'est de rendre très concret un risque (le défaut sur la dette souveraine) jusqu’alors perçu comme virtuel, faisant taire ainsi un certain nombre de voix en faveur d’un endettement croissant et prétendument indolore. En se portant solidairement garants contre ce risque, au moins à court terme, les États membres de la zone euro et la BCE ont enfin agi dans le bon sens pour faire taire les craintes et les rumeurs, crédibles (la perspective d'un rééchelonnement grec) ou aberrantes (par exemple, un défaut de l'Espagne, pourtant bien moins endettée que la France: 65% du PIB pour l'Espagne en 2010 suivant les prévisions de printemps de la Commission, 84% pour la France), assises sur les notations d’agences réunies en oligopole et qui tentent de faire oublier par une sévérité nouvelle leur incurie dans la notation des titres subprimes. Quoique l’attitude allemande ait pu laisser penser depuis février, il s'agissait bien d'un problème pour la zone euro dans son ensemble: même si un défaut unilatéral est techniquement possible sans même qu'il implique une sortie de la zone, il aurait pour conséquence de fragiliser l'ensemble des banques (la dette grecque est détenue pour près de moitié par des investisseurs institutionnels français et allemands) et d'envoyer un signal très négatif aux investisseurs sur le risque des titres souverains des différents membres. En contrepartie de l’adoption de ces mesures coordonnées, il appartiendra à la Commission et à l'Ecofin de s'assurer que la Grèce adopte à la lettre les mesures d'austérité auxquelles elle s'est engagée, et qu’elles soient complétées si besoin est. La cohésion de la zone est donc maintenue. Mais si l’évolution du niveau de dette publique au sein de la zone euro (de 66 à 84% entre 2007 et 2010) est bien une conséquence de la crise, les montants et surtout les perspectives incertaines de réduction sont le symptôme d’un mal plus profond: le manque de compétitivité qui prive les États d’une croissance forte, susceptible d’éroder le poids relatif de la dette passée, et les incite à se substituer à la croissance pour donner l’illusion par la dépense publique d’une création de richesse qui n’est que ponction sur l’avenir. Quel lien avec l’euro? L’introduction d’une monnaie unique et d’une banque centrale indépendante a eu pour effet de priver les États de l’outil des dévaluations compétitives. En effet, les États avaient jusqu'à l'introduction de l'euro toute latitude pour dévaluer (ou pour laisser leur monnaie se déprécier par émission de monnaie) et en cas de ralentissement de l’activité, faire gagner de la compétitivité-prix à leur économie. C’est ce que revendiquent les contempteurs de l'euro lorsqu'ils l'accusent d’être surévalué. Or, il faut au contraire se réjouir: les dévaluations compétitives, (à l’image exacte de l’inflation) spolient les consommateurs au profit des exportateurs, et qui plus est, les moins performants, ceux dont les produits sont insuffisamment attractifs pour être vendus autrement que bradés par la baisse du change. Certes, à court terme, les dévaluations entretiennent la perspective d’un enrichissement puisque les exportations s’améliorent et soutiennent l’emploi, tandis que l’appauvrissement lié à l’inflation importée (c’est-à-dire celle qui résulte du prix plus élevé des importations) n’est pas immédiatement perceptible. Or, les dévaluations, comme la sous-évaluation des monnaies, sont délétères sur le long terme dans les économies développées (celles proches de « frontière technologique »), puisqu’elles faussent la perception de la performance économique (innovation, qualité, différenciation…) dans la mesure où la compétitivité prix des produits est acquise à court terme. Pour ces raisons, si l’Allemagne porte une responsabilité certaine dans l’incohérence dont elle a fait preuve dans sa communication (au moins en apparence), renforçant plus encore l’image d’incapacité décisionnelle de l’UE, elle a en revanche raison de prôner l’orthodoxie budgétaire et de faire le choix de la compétitivité. Pourtant, les propos récents de Christine Lagarde sur la compétitivité allemande ont montré à quel point cette dernière peut apparaître comme un problème bien plus qu’un horizon. Certes, on peut s’interroger sur la faiblesse de la consommation allemande. Mais bien plus que par la faiblesse des salaires (qui quoiqu’on entende dire sont parmi les plus élevés de la zone euro, en dépit des accords de modération salariale négociés depuis une décennie), celle-ci s’explique par des éléments plus structurels: l’Allemagne est un pays encore endetté qui porte le poids de la réunification, et qui va devoir affronter un choc démographique majeur dans les prochaines décennies du fait de sa faible natalité, ce qui rend vain tout espoir d’une hausse de la consommation allemande supérieure aux gains de productivités. A l’inverse, dans les PIIGS, ainsi qu’en France, les coûts salariaux ont augmenté bien plus vite que ces gains (de 2002 à 2008, le coût unitaire du travail, qui compare l’évolution des salaires à celle de la productivité, a cru de 26% en Grèce, 15% en France et seulement 2% en Allemagne), dégradant la compétitivité de pays déjà bien plus sensibles que l’Allemagne au prix de leurs exportations (car structurellement plus « price taker »). Pour ces raisons, et pour que l’euro perdure, il n’y a pas d’alternative à une sortie par le haut. Le débat sur le différentiel de compétitivité est vain s’il devient malthusien, puisque la compétitivité des uns ne se construit pas au détriment de celle des autres. Or, suivant, le mot de Krugman (in La mondialisation n'est pas coupable) «La compétitivité ne serait qu'un mot poétique pour exprimer la productivité d'un pays », et les recettes pour augmenter la productivité sont coûteuse politiquement mais connues – elles ont déjà été esquissées à plusieurs reprises sur ce site, et font étrangement consensus parmi les économistes. S’il fallait choisir trois axes sur lesquels cibler les efforts, les priorités devraient être les suivantes (qu’il s’agisse ici notamment de la France mais très largement aussi des pays plus fragiles de la zone euro) : une réforme du marché du travail pour mettre fin à la dualité de ce dernier qui exclut les outsiders souvent plus dynamiques et qualifiés au profit d’insiders très protégés. Une réforme réglementaire unifiant et flexibilisant les contrats de travail aurait pour effet de faire baisser le chômage, d’abaisser en conséquence l’aversion au risque qu’il entraîne et de favoriser la mobilité et une réallocation plus fluide des travailleurs vers les secteurs les plus productifs. un effort massif pour réduire les dépenses publiques les moins productives (notamment par une accélération des non remplacements, assises sur les gisements de productivités colossaux et inexploités – l’absence de retenue à la source en reste l’exemple typique, et par une réduction du nombre d’échelons territoriaux), qui doit permettre une diminution de la fiscalité sur les facteurs de production (capital et travail) et une meilleure allocation des ressources publiques vers l’innovation au sens large (éducation, recherche, infrastructures…). une concurrence accrue sur les marchés de biens et services (distribution, télécoms, banque de détails, éducation supérieure, professions réglementées…) qui aurait pour effet d’augmenter la production et l’emploi dans ces secteurs, et qui doit aller de pair avec la poursuite de la libéralisation des échanges internationaux, et l’externalisation des productions intermédiaires à faible valeur ajoutée....

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Conférence 31 mai 2010 – L’Europe face au défi de la dette publique
14 Mai

Conférence 31 mai 2010 – L’Europe face au défi de la dette publique

L'Atelier Europe, en partenariat avec l'École de Guerre économique vous invite à sa Conférence sur l'Économie 2010: " L'Europe face au défi de la dette publique " Déflagration financière, constitution d'un groupe de « mauvais » élèves européens (PIGS), doit-on douter de la capacité de remboursement de l'endettement de certains pays membres?Quels sont les moyens encore disponibles pour résorber cette dette?Sortirons-nous de cette crise avec une Europe renforcée ou verra-t-on la fin de la zone euro? En présence de: Alain LAMASSOUREDéputé européen du Groupe PPE-DE – Président de la Commission des Budgets – Membre de la Commission spéciale sur la crise financière, économique et sociale Jean-Paul BETBÈZEChef économiste et Directeur des Études Économiques, Membre du Comité Exécutif de Crédit Agricole S. A. – Membre du Conseil d'Analyse Économique auprès du Premier Ministre  Le débat sera modéré par Baudouin BOLLAERT, ancien Rédacteur en chef au Figaro et Maitre de conférences à Sciences Po Lundi 31 mai à 19h30 à l'École de Guerre Économique171 rue de Grenelle 75007 PARIS(Métro Ligne 8 La Tour-Maubourg ou École MilitaireBus 28 Arrêt Invalides – La Tour Maubourg) Inscription obligatoire par mail Téléchargez :– le communiqué de presse– l'invitation et le PlanRetrouvez l'événement sur...

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A mort l’arbitre!

La politique européenne de concurrence, un instrument de régulation menacé par les corporatismes La critique de la concurrence est devenue, en France plus que dans tout autre État membre de l'UE, un lieu commun du poujadisme souverainiste. La politique de concurrence serait un sous produit de l'ultra-libéralisme idéologique de la perfide Albion, avec la complicité d'eurocrates nourris au Financial Times. Dans ce contexte, le retrait de la mention d'une concurrence "libre et non faussée" dans le projet de traité de Lisbonne, en 2007, a été perçu à Paris comme un glorieux fait d'armes. Mais comme un sabotage à Bruxelles. Mais de quoi parle-t-on quand on évoque la politique de concurrence? De l'ultralibéralisme prôné par l'École de Chicago? Le droit de la concurrence est par définition et par objet un outil régulateur! Un dogme d'eurocrate devenu finalité de l'UE? La libre concurrence est un pilier du marché commun et il est difficile de concevoir le fonctionnement de celui-ci avec des règles à géométrie variable selon les États. Après avoir expliqué brièvement ses aspects essentiels, il convient de réfléchir aux arguments de nature à réconcilier les citoyens avec ce rouage clé du système communautaire. 1. Rappel des aspects essentiels de la politique de concurrence La politique de concurrence, véritable police économique, concerne essentiellement deux acteurs: les États et les entreprises. Elle n'a qu'un champ: l'activité économique. Objectif: garantir aux consommateurs et aux entreprises la meilleure offre possible (prix, innovation, etc.). À terme, cela favorise la compétitivité des entreprises européennes (économies d'échelle et nouveaux débouchés dans le cadre du grand marché, émulation concurrentielle, etc.). 1.1    Le contrôle des concentrations (contrôle a priori) En cas d'acquisition, de fusion ou de création d'une entreprise commune par des entreprises actives sur le marché européen, quelle que soit leur "nationalité" (y compris extra européenne), et si elles atteignent certains seuils de chiffre d'affaires, elles doivent notifier l'opération auprès des services de la Commission européenne (DG Concurrence). Celle-ci effectue un contrôle visant à assurer que la nouvelle entité n'aura pas un pouvoir de marché tel (fortes parts de marché, détention de brevets essentiels, etc.) qu'elle pourra adopter un comportement anticoncurrentiel qui pourrait avoir des conséquences préjudiciables pour le consommateur (augmenter les prix, réduire la qualité de ses produits, etc.). Ainsi, la Commission a pu interdire, en 2001, la fusion entre General Electric et Honeywell (Aff. COMP M.5220 du 03/07/2001), affaire qui a connu un fort retentissement à l'époque (l'UE interdisait, pour la première fois, une opération concernant deux sociétés américaines, et pas des moindres). 1.2    L'antitrust et la lutte contre les cartels (contrôle a posteriori) La Commission dispose de pouvoirs d'enquête (y compris au moyen de procédures comparables aux perquisitions avec des "descentes" dans les entreprises pour rechercher tout document (emails, notes, etc.) attestant d'un comportement illicite) et de sanction (soit une amende pouvant atteindre 10% du chiffre d'affaires des sociétés concernées) à l'encontre des entreprises adoptant un comportement anticoncurrentiel. La Commission se saisit d'elle-même ou bien elle est saisie par des plaignants. L’antitrust :    lorsqu'une entreprise adopte un comportement anticoncurrentiel en raison de sa position de marché (fortes parts de marché, détention de brevets essentiels, etc.), il s'agit alors d'un abus de position dominante (il faut comprendre que la position dominante en soi n'est pas condamnée, seul son abus est contraire au Traité, article 102).  Les amendes imposées dans ce domaine font souvent la une de la presse. La lutte contre les cartels :    lorsque plusieurs entreprises s'entendent pour adopter un comportement anticoncurrentiel (dont la fixation de prix ou de quantités produites), il s'agit alors d'un cartel contraire à l'article 101 du Traité.  La sanction est, encore une fois, une amende significative. La Commissaire à la concurrence, Neelie Kroes (2004-2010), a pratiqué une politique d'amendes fortes comme arme de dissuasion pour les entreprises. Ainsi, la plus forte amende infligée à une entreprise concerne, à ce jour, la société Intel qui a été condamnée à verser un montant de 1.060 millions d'Euros (Aff. COMP/C3/37.990 du 13/05/2009) pour avoir découragé ses clients, au travers d'incitations abusives permises par son pouvoir de marché, de recourir à d'autres fournisseurs, dont AMD.En matière de cartels, parmi les cas récents significatifs, la Commission a condamné, à hauteur de 990 millions d'Euros, plusieurs sociétés d'ascenseurs coupables de s'être entendues sur les prix  et  de s'être réparties des marchés (Aff. COMP/E1/38.823 du 21 février 2007). 1.3    Les aides d'État Afin de ne pas fausser le fonctionnement du marché intérieur, le Traité prévoit que les États membres ne peuvent pas subventionner leurs propres entreprises au détriment des autres entreprises européennes. Toute aide doit être notifiée à la Commission pour son approbation.  Suite à la crise économique mondiale, l’application de la politique des aides d’État a acquis une importance plus significative, et plus médiatisée que jamais (cas type des aides aux banques et aux constructeurs automobiles) et il semble que cette politique sera au cœur de l’agenda du nouveau Commissaire en charge de la concurrence (M. Joaquin Almunia). La France, État interventionniste par excellence, notifie régulièrement des aides à la Commission. La plupart de celles-ci sont autorisées et la Commission a pris en compte le contexte de crise,  comme ce fut le cas lorsqu'elle a reconnu, en 2009, la légalité du soutien accordé par l'État français aux équipementiers automobiles (à travers le Fonds de Modernisation des Équipementiers Automobiles). 1.4    Idées reçues à combattre Il convient de rappeler des vérités souvent maltraitées dans les médias: le soutien étatique est possible en l’absence de  discrimination fondée sur la nationalité et dans les cas prévus par des règlements d'exemption ad hoc (les domaines concernés par l'exemption sont énoncés dans le règlement (CE) n° 800/2008 du 6 août 2008; cela concerne  l'innovation, l'emploi, la protection de l'environnement, etc.) ; le Traité n'impose aucune obligation en termes de régimes de propriété. Sur les marchés concurrentiels les États doivent agir par analogie avec un investisseur lambda (= rationalité économique de tout investisseur) mais aucune obligation de privatisation ou limite d'investissement ; la politique de concurrence n'interdit pas les champions nationaux mais le critère retenu c'est l'efficacité de la structure de marché et non la nationalité des acteurs qui la composent (sinon, de fait, cela aboutirait au cloisonnement des marchés nationaux) ; la politique de concurrence ne s'applique qu'à l'activité économique. La culture, l'éducation, le sport et toutes formes d'activités non commerciales ne sont pas concernées par la politique de concurrence. Ainsi, la Commission a-t-elle reconnu la légalité d'une aide de l'État français aux clubs sportifs professionnels (Aff. N118/2000 du 25/04/2001). 2. Argumentaire pour réconcilier les Français avec la concurrence 2.1    Apports microéconomiques de la politique de concurrence La politique de concurrence est victime de son succès. Devenue très visible, elle est l'objet d'une attaque politique incessante: trop rigide, trop générale et trop libérale. Pourtant nombreux sont les  bénéficiaires de la politique de concurrence. 2.1.1 Les consommateurs La création du grand marché, l'ouverture à la concurrence (exemple des offres télécoms avantageuses comme le triple play, l’aérien, la téléphonie mobile, la banque en ligne, les communications internationales, etc.) et la sanction de cartels pratiquant des prix prohibitifs ont clairement été à l'avantage du consommateur. En termes de choix, de prix, d'innovation, le consommateur européen a connu une véritable révolution depuis une vingtaine d'années. Qui voudrait revenir au système antérieur? 2.1.2 Le marché unique La politique de concurrence est un facteur clé de la réussite du marché unique. En assurant le respect des règles du jeu, il a permis le décloisonnement des marchés nationaux. Remettre en cause la concurrence porterait atteinte au marché unique. Or, le marché unique, produit de l'ère Delors, est un pilier essentiel de l'ensemble communautaire. Le menacer, c'est prendre le risque de porter un coup fatal au projet européen. Il faut donc dénoncer haut et fort ceux qui défendent une position populiste en la matière. 2.1.3 Les entreprises Les protestations entendues aujourd'hui de...

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L’Allemagne contre Keynes et l’Europe

Keynes versus les dogmes de l’économie néo-classiques Depuis la Grande Dépression des années 30 et les travaux de Keynes, le recours à la dépense publique en période de récession était considéré comme une évidence. Comme l’a récemment rappelé Olivier Blanchard, économiste en chef du FMI : « dès lors que la politique monétaire (incluant l’augmentation des lignes de crédit et la baisse des taux d’intérêt) a atteint ses limites, les dirigeants politiques n’ont d’autre choix que de recourir à la politique fiscale ». En clair, en période de crise financière et de récession économique, les déficits budgétaires sont non seulement inévitables, mais indispensables pour éviter un effondrement complet de l’économie. Cela n’enlève rien à la nécessité de l’équilibre budgétaire sur le long terme. Mais le retour à la discipline budgétaire ne doit en aucun cas précéder le retour à la croissance. Pourquoi les dirigeants Européens, confrontés à la pire dépression économique depuis 80 ans, ont-ils choisi d’enterrer Keynes? Le Conseil Européen extraordinaire du 11 février a réaffirmé le soutien politique des États membres de la zone Euro à la Grèce, victime d’attaques spéculatives. En contrepartie, celle-ci s’engage à mettre en œuvre dès à présent un programme drastique de réduction des dépenses et de hausse des prélèvements, destiné à ramener le déficit budgétaire, dès cette année, de 12% à 3%. Cette cure d’amaigrissement radical, imposée à un pays dont le PIB a chuté de 0,8% au quatrième trimestre 2009, fait écho aux programmes similaires récemment adoptés en Irlande, en Lettonie et dans plusieurs autres pays Européens parmi les plus touchés par la crise économique mondiale. Les conséquences catastrophiques de cet ensemble de mesures pour l’économie Européenne sont si évidentes qu’il n’y a qu’à les dire. Pour mesurer la nature du problème, il faut rappeler que la Grèce représente à peine 2% du PIB de la zone Euro: une promesse d’aide financière à la Grèce eut été largement à la portée des principales économies de la zone Euro, qui sont également les moins touchées par la crise. La France, par la voix de Nicolas Sarkozy, était toute prête à annoncer un tel soutien. Le veto est venu d’Allemagne: zélateur de l’austérité budgétaire à domicile, le gouvernement Merkel, par la voix de la chancelière, a rejeté pour le moment tout soutien financier à un pays invité à restaurer immédiatement la discipline de ses comptes publics. Ce choix de l’Allemagne reflète le refus similaire, exprimé il y a plus d’un an, d’un grand plan Européen de relance face à la crise. Il rappelle également l’attitude adoptée, il y a 80 ans, par les gouvernements de la République de Weimar face à la crise de 1929. La politique déflationniste adoptée alors avait transformé la récession en dépression et avait abouti, en Allemagne, à plus de 6 millions de chômeurs – et à l’arrivée de Hitler au pouvoir. Ce parti pris des élites allemandes, et de nombreuses élites Européennes, est un choix conscient qui s’alimente à plusieurs sources. Outre un rejet délibéré du keynésianisme et une adhérence naturelle aux dogmes les plus schématiques de l’économie néoclassique, s’y joint une méfiance profonde envers certains pays (comme la Grèce, mais également la France), incapables depuis 30 ans d’adopter une attitude responsable en matière budgétaire et dont les déficits sont largement antérieurs à la crise actuelle. Dans le cas de la Grèce, il faut ajouter le trucage massif et systématique des comptes publics (pratiqué depuis 2004 et révélé seulement l’année dernière) et un budget totalement déséquilibré au profit, entre autres, des dépenses militaires. Pour l’opinion allemande, attachée à la discipline et à la vertu en matière financière, un tel comportement est plus qu’irresponsable, il est immoral. Il est juste que la Grèce souffre aujourd’hui pour expier ses turpitudes. Et tant pis si cette « justice » doit, par effet de contagion, entraîner dans l’abîme la plupart des économies de la zone Euro – et sans doute la monnaie unique elle-même. Menace sur la zone Euro Car la crise grecque menace bien l’ensemble de la zone Euro. Il ne s’agit pas d’enterrer trop vite la monnaie unique, même si les derniers événements font réapparaître le débat sur la disparition de la zone Euro, débat entamé il y a quelques années par Martin Feldstein. En revanche, cette crise  met en lumière le vice fondamental de cette construction: 16 pays partagent une monnaie commune, mais cette zone monétaire unifiée ne possède ni budget centralisé, ni aucun instrument de gestion économique commune. Or une monnaie commune supprime l’outil du réajustement monétaire (dévaluation ou réévaluation) en cas de choc asymétrique. Et l’absence de budget Européen réduit fortement la possibilité de transferts financiers suffisamment rapides et importants (sauf dans le cas de plans de sauvetage ad hoc mis en œuvre par les autres États, perspective toujours aléatoire et toujours trop tardive) et implique l’absence de tout stabilisateur automatique. De fait, en dehors d’un hypothétique plan de sauvetage, les États victimes d’une crise asymétrique se trouvent dès lors contraints à une longue période de déflation, seule à même de rétablir leur compétitivité avec leurs voisins. L’acceptation d’une telle perspective revient à condamner une génération entière à la paupérisation relative, et parfois même absolue – et à refuser d’envisager les probables conséquences électorales et politiques d’un tel processus. L’impératif d’un gouvernement commun Les créateurs de l’Euro étaient bien sûr parfaitement conscients de ce risque. Leur choix était politique: ils faisaient le pari que l’union monétaire obligeraient tôt ou tard les dirigeants Européens à parachever l’union politique, précisément parce qu’une monnaie unique, sans un gouvernement souverain disposant de ressources budgétaires propres, et capable de réagir efficacement à la conjoncture, est vouée à s’effondrer tôt ou tard. Analysant ce choix politique, Paul Krugman soutenait dans un récent article que l’Europe monétaire s’était sans doute faite un peu trop vite, sans mettre sur pied au préalable une véritable politique fiscale et budgétaire européenne. C’est précisément à cette situation que se trouvent aujourd’hui confrontés les gouvernements Européens. Un plan de sauvetage ad hoc permettra peut-être de sauver la Grèce et d’autres pays en 2010. Mais sans gouvernement commun, l’expérience de l’union monétaire risque de s’achever dans la catastrophe économique et politique. Car derrière la Grèce, il y a l’Espagne, le Portugal, et le Royaume-Uni (même si ce dernier ne fait pas partie de la zone Euro). Cette crise grecque est donc un test à bien des égards pour l’Union. Elle soulève plusieurs questions. Quel va être l’avenir des finances publiques de l’ensemble des pays de la zone Euro, vieillissant, et à la traîne de l’économie mondiale ? Va-t-elle amener l’Europe à une meilleure gouvernance économique et fiscale ? Comme le soulignait Jacques Attali en juin dernier, « Toute l’histoire nous apprend que si l’Europe ne se dote pas dans les années qui viennent d’un véritable gouvernement, toute la construction Européenne s’effondrera. Car qui n’avance pas recule. Si nous ne sommes pas capables d’avoir un ministère des finances, une politique budgétaire, une politique fiscale commune, une politique sociale commune, l’Euro n’existera plus, car l’Euro ne peut pas tenir si chacun a sa propre conception de la discipline budgétaire« . Quentin...

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La France et l’Union européenne doivent refuser les tentations protectionnistes

(cet article est le premier de la série « Politiques de la concurrence: les contradictions françaises ») Interrogé par une dizaine de citoyens sur le plateau de TF1 il y a quelques jours, Nicolas Sarkozy déclarait : « si l'on veut vendre des voitures à la Chine, naturellement il faudra construire des voitures en Chine, mais je n'accepte pas que des voitures vendues en France soient produites à l'étranger ». Cette affirmation constitue sous couvert de bon sens (« naturellement… ») une remise en cause frontale des vertus du commerce international. Si elle devait se traduire dans les faits, elle produirait des effets dramatiques pour le pays et ses citoyens, a fortiori les plus vulnérables. Le libre échange est comparable au progrès technique en ce que les gains qu'il produit sont considérables, mais souvent diffus et progressifs (baisse des prix, innovation, choix…), tandis que les pertes qu'il induit sont souvent concentrées sur des populations spécifiques (un métier particulier, les salariés d'une usine menacée…). Pour qui sait faire appel à l'empathie voire à la compassion, la critique du commerce international est politiquement toujours payante. Or, revenir sur la liberté des échanges comme le suggère M. Sarkozy, car c'est bien de cela qu'il s'agit, aurait à court comme à long terme des effets désastreux sur l'économie française. À court terme, il est parfaitement naïf de croire que de telles mesures protectionnistes peuvent être décrétées unilatéralement sans entraîner de réactions symétriques. Le jour où la France poussera le raisonnement de Nicolas Sarkozy jusqu'à refuser d'importer des véhicules de Turquie (qu'il s'agisse de Renault ou autre, cela ne fait nulle différence), les mesures de rétorsion sur les exportations françaises seront inévitables. Certes, on pourrait rétorquer qu'il ne s'agit pas là de refuser les importations mais les délocalisations. Mais cela revient au même à terme, car aucun consommateur ne sera prêt à payer durablement des produits 10, 20 ou 30 % plus chers par patriotisme économique ; les entreprises qui se refusent à  sous traiter à l'étranger (à des tiers ou à leurs propres filiales) les productions (intermédiaires ou finales) à faible valeur ajoutée condamnent leur compétitivité future. Les Allemands l'ont bien compris : le « made in Germany » signifie souvent un assemblage en Allemagne, par des techniciens très qualifiés, de produits conçus également en Allemagne mais manufacturés plus à l'Est à de moindres coûts. L'alternative aux délocalisations (qui restent d'ailleurs un phénomène marginal quant aux pertes d'emploi qu'elles entraînent en France) des entreprises les moins compétitives, c'est une mort lente et douloureuse, souvent sous perfusion publique, pour les industries que l'on maintient artificiellement en vie (les friches industrielles du Nord de la France en donnent un exemple éloquent) tandis que des concurrents plus performants se développent à l'étranger. L'idée suivant laquelle on pourrait se satisfaire d'une production nationale est également une fiction : nombre de produits que nous consommons, s'ils n'étaient pas importés (au moins partiellement) mais fabriqués sur le territoire national, verraient leurs prix décuplés du fait des coûts salariaux français. Le raisonnement qui consiste à suggérer que la production en France de produits aujourd'hui importés réduirait le chômage est rigoureusement faux, car ils seraient vendus à des prix prohibitifs qui les priveraient de toute demande. Le corollaire de ce constat est certes que nous achetons des produits à des travailleurs étrangers dont les conditions de travail et les rémunérations sont très inférieures aux standards européens. Faut-il s'en offusquer ? Oui s'il s'agit de condamner certaines pratiques (le travail des enfants en est l'exemple type et nécessite une  régulation internationale). En revanche, en refusant d'acheter un produit étranger au prétexte que le travailleur qui l'a produit n'a pas reçu un salaire décent, on le condamne à la pauvreté, tandis que le salaire qu'il reçoit, si modeste soit-il, lui permet souvent de s'en extraire progressivement. Les faits le démontrent sans ambiguïté : le taux de pauvreté en Chine est passé de 84 à 16% de la population de 1980 à 2005 (source Banque Mondiale, pourcentage de la population ayant un revenu inférieur à 1,25$ par jour) ! Il n'y a pas de transition facile, mais l'on ne peut que se réjouir d'une évolution dans ce sens. Il est d'ailleurs saisissant de constater que les hérauts de l'exploitation Nord/Sud sont souvent les mêmes qui souhaitent protéger les marchés occidentaux, renvoyant les pays en développement à leur misère. À plus long terme, refuser le libre échange revient à privilégier l'immobilisme au détriment du progrès et de l'innovation. Produire une Clio est à la portée de nombreux pays émergents, ou le sera très rapidement. Et d'ici quelques années, de tels modèles citadins, de qualité identique ou supérieure, sortiront par millions des usines indiennes et chinoises, à des prix imbattables par les usines hexagonales. Il faudrait alors se réjouir que Renault profite aujourd'hui de ces opportunités pour investir dans les pays émergents et en retirer des bénéfices substantiels, qui seraient réinvestis dans des projets innovants (voiture électrique, modèles peu polluants, haut de gamme…) sur lesquels la France, par la qualité de ses ingénieurs, de sa formation, de ses infrastructures publiques (etc.) dispose encore d'avantages comparatifs. Ce rôle d'aiguillon que représente le commerce international est un facteur majeur de développement. Il n'existe pas d'exemple de pays qui se soit durablement développé en refusant le jeu du libre échange tandis que l'intégration de pays émergents à la mondialisation fait émerger chaque jour des milliers de consommateurs potentiels. Pour répondre à cette demande, la France et l'UE doivent conserver leur avance scientifique et technologique et allouer leurs ressources en conséquence. Certes, si le libre échange produit un gain net pour les pays qui l'acceptent, ce gain est inégalement distribué et crée des pertes sèches pour certaines catégories de population. C'est donc justement le rôle de l'État et de l'UE (d'où la pertinence du Fonds d'ajustement à la mondialisation utilisé dans le cas de la fermeture d'Opel à Anvers) de rendre ces transitions plus fluides et sources d'opportunités, par exemple par la validation des acquis de l'expérience ou par la formation professionnelle (qui est aujourd'hui une gabegie scandaleuse en France, et qui pourtant devrait être au cœur des politiques de l'emploi). Quoique galvaudée, la formule suivant laquelle il faut « protéger les employés et non les emplois » est éclairante. En effet, le marché aura toujours raison d'un emploi non productif parce que les consommateurs ne seront pas prêts indéfiniment à payer un prix artificiellement élevé, et ils trouveront toujours des moyens de détourner les protections érigées  par les autorités (sauf à refermer le pays sur lui-même) et parce que les États finissent toujours par se lasser de financer à fonds perdus les entreprises vouées à l'échec (mais les abandonnent en général discrètement une fois les caméras de télévision éteinte et après combien de gesticulations et d'effets de manche, de déficits accumulés, d'espoirs déçus et de vies détruites). Pour toutes ces raisons, et parce que les crises sont propices à des reculs protectionnistes qui in fine ne font que les amplifier, la France comme l'UE doivent lutter de toutes leurs forces contre de telles tentations.  ...

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Politique économique : une convergence franco-allemande en trompe l’œil

La décision récente du gouvernement allemand de procéder à des baisses d'impôts, pour un montant de 20 milliards d'euros environ, a été interprétée par plusieurs commentateurs comme une esquisse de rapprochement entre les politiques économiques française et allemande, ce dont le gouvernement français s'est d'ailleurs félicité. Or cette interprétation est erronée et masque une divergence profonde et durable des politiques budgétaires et monétaires entre les deux rives du Rhin, laquelle fait peser à terme une menace sur la cohésion de la zone euro. Tout d'abord, la décision allemande ne saurait être interprétée comme un rapprochement, car si les allègements fiscaux en Allemagne et, par exemple, le grand emprunt français ont dans l'immédiat une conséquence similaire, à savoir l'augmentation des déficits publics, ils révèlent deux approches très différentes. L'Allemagne adopte une politique d'offre traduisant un "moins d'État" et favorisant la compétitivité de ses entreprises dans une logique non coopérative mais elle ne renonce pas pour autant à l'équilibre budgétaire puisqu'est maintenant inscrit dans la loi fondamentale allemande la règle d'un déficit maximum de 0.35 points de PIB (à partir de 2016). La France à l'inverse voit depuis le début de la crise ses déficits augmenter de manière non seulement conjoncturelle (c'est-à-dire du fait des moindres recettes fiscales liées à la baisse de l'activité) mais également de manière structurelle et donc pérenne (le déficit structurel passant de 3.2% du PIB à 7% de 2006 à 2009, tandis que l'Allemagne l'a réduit de 2.2 à 1.9%. L'Allemagne a même annoncé cette semaine qu'elle pourrait repasser dès cette année sous les 3%). Le grand emprunt participe de cette logique : même si les dépenses préconisées sont souvent pertinentes sur le papier, leur financement par une nouvelle émission de dette occulte l'opportunité du redéploiement de dépenses improductives. Certes, un retour en dessous du seuil des 3% est prévu en 2014 suivant le programme soumis à la Commission en novembre. Mais la crédibilité de cet objectif est bien plus faible que dans le cas allemand, à cause de la différence de déficit structurel et parce que le passé récent ne plaide pas pour la France (lors du précédent haut de cycle – 2005/2006 – la France frôlait encore les 3% quand l'Allemagne atteignait une situation d'excédent). Ces évolutions reflètent des conceptions très différentes du rôle des politiques économiques, qui ont trait tant au passé qu'au présent. Au passé d'abord, car l'Allemagne est, depuis l'hyperinflation des années 20 et 30, farouchement déterminée à lutter contre l'inflation. C'est ce qui explique son attachement à une monnaie forte et à une politique monétaire orthodoxe, parfois à l'excès. La France n'a pas les mêmes craintes, l'inflation ayant souvent été le corollaire des dévaluations compétitives qui ont pu relancer temporairement l'activité au cours des années 1950 et 1960. Au présent également, car la force de l'euro, résultant en partie d'une politique monétaire restrictive, pèse bien plus sur la France, où nombre de secteurs à faible valeur ajoutée (automobile de milieu de gamme, industrie lourde, …) souffrent de la concurrence internationale, que sur l'Allemagne, bien mieux positionnée à l'exportation du fait de la compétitivité "hors-prix" de son industrie qui lui confère un statut de price-maker enviable. Certes, la dichotomie est caricaturale; certes, le modèle allemand n'est pas exempt de faiblesses (une industrie probablement trop orientée sur le haut de gamme mais dans des secteurs à moyenne valeur ajoutée – automobile, équipement industriel, pharmacie…, une démographie atone, une consommation en faible croissance…), mais la comparaison a le mérite de montrer que la politique de la BCE, ciblée sur l'inflation et le niveau actuel de l'euro sont bien plus les révélateurs que les causes des faiblesses françaises, contrairement à ce que nombre de gouvernants voudraient faire croire. Or, au-delà du constat, cette divergence dans les politiques économiques pose un problème quant à leur pérennité. Dans l'état actuel des choses en effet, les pays les plus vertueux de la zone euro supportent le laxisme des autres, par le canal de taux d'intérêts communs plus élevés tant à court terme – car la BCE devra inéluctablement remonter ses taux pour combattre les pressions inflationnistes générées par les dérives budgétaires – qu'à long terme – car le recours massif à l'endettement public absorbe les liquidités disponibles sur les marchés et élève donc les taux par un mécanisme d'offre et de demande. C'est là que réside la logique du Pacte de Stabilité et de Croissance (PSC) : limiter les dérives éventuelles des politiques budgétaires (décentralisées) pour éviter que la réponse de politique monétaire (centralisée) n'affecte l'ensemble de la zone euro sans discrimination. Hélas, la crise financière a eu pour conséquence de reléguer ledit Pacte au second plan en lui ôtant toute crédibilité dans la coercition. De plus, l'explosion des dettes publiques s'accompagne d'un effet simple mais pervers, qualifié de "boule de neige", suivant lequel au-delà d'un certain seuil, le ratio dette / PIB croît du simple fait des charges de dettes qui viennent s'ajouter au déficit primaire (i.e. le déficit avant comptabilisation des intérêts de la dette). À cela s'ajoute la perspective d'un renchérissement du coût de la dette française dont la qualité commence à être discutée. La France fait en cela penser à la Seigneurie d'Orsenna du Rivage des Syrtes, qui "vit comme l'ombre d'une gloire que lui ont acquis aux siècles passés le succès de ses armes (…): elle est semblable à une personne très vieille et très noble qui s'est retirée du monde et que, malgré la perte de son crédit et la ruine de sa fortune, son prestige assure encore contre les affronts des créanciers". Mais jusqu'à quand? Tout en maintenant pour l'instant sa notation AAA, l'agence de notation Moody's a en effet annoncé le 17 novembre dernier que le grand emprunt "rendra les finances publiques d'autant plus vulnérables à une hausse des taux d'intérêt à long terme", ce qui constitue un coup de semonce inquiétant. Pourtant, eu égard aux difficultés économiques qui caractérisent un tel ajustement, et aux échéances politiques à venir (élections régionales et présidentielles), un changement de trajectoire n'apparaît pas vraisemblable à court terme. Or la France n'est pas isolée et on peut difficilement imaginer que les pays les plus vertueux de la zone (l'Allemagne en premier lieu, mais également certains pays d'Europe centrale qui ont consenti à des efforts colossaux pour se qualifier pour l'euro) puissent accepter éternellement de supporter ces coûts. Trois scenarios se dessinent alors : un scénario catastrophe, non coopératif, où personne ne cèderait et qui verrait la fin de la zone euro, et deux coopératifs, suivant une guerre d'usure suite à laquelle une partie céderait : la France ou la BCE, ou autrement dit, la France ou l'Allemagne, car un changement d'orientation de la politique monétaire ne pourrait résulter que d'un changement radical de la position allemande. En l'absence de consensus, le scénario catastrophe consisterait pour chacun à quitter la zone et à réémettre sa monnaie. Il est peu vraisemblable car à ce jeu la France et d'autres pays de la zone auraient beaucoup plus à perdre que l'Allemagne. Un éclatement de la zone euro serait pour l'Allemagne un préjudice réel mais supportable : dans une Union monétaire où la BCE est directement calquée sur la Bundesbank et l'euro sur le mark, il serait parfaitement imaginable que l'Allemagne annonce unilatéralement la réintroduction du mark, par exemple au taux d'un mark pour un euro par soucis de lisibilité, tandis que la Bundesbank déclarerait cibler une inflation faible, garantie contre un effondrement de la monnaie. Le commerce extérieur serait certes affecté au début mais pas nécessairement la stabilité monétaire ni la contrainte de financement du pa ys. Il en irait très différemment en France où l'indépendance de la politique monétaire est récente (1993) et l'attachement à la stabilité des prix pour le moins fluctuant, comme le démontrent les appels réguliers de tous bords à une baisse des...

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