Froideur européenne et bouillonnement balkanique
05 Jan

Froideur européenne et bouillonnement balkanique

Une revue sur la sexualité, au Kosovo. À l’intérieur, des articles sur la séduction, sur l’homosexualité, sur les discriminations subies par des jeunes femmes dans une société où le non-dit fait beaucoup souffrir. La parution de ce numéro a provoqué une grande discussion publique et une agression en pleine rue, dans un stand où ce magazine se vendait. Les coupables ont aussitôt été condamnés par les tribunaux et par une large partie de la population. Ce micro-évènement témoigne d’un mouvement plus large dans les Balkans: une société civile se réveille après des décennies de système communiste, de guerres ethniques et d’intervention occidentale. En Bosnie, des regroupements de citoyens baptisés « plenum » se sont organisés depuis les manifestations anti-gouvernementales de février 201. Un an auparavant, le gouvernement bulgare était tombé lors de mouvements de protestation qui dénonçaient la hausse des factures d’électricité et la corruption rampante. L’Union européenne (UE) peut se féliciter d’une dynamique qui va dans le sens de son esprit de liberté et de justice. Mais la nouvelle Commission Juncker a bien fait entendre qu’elle n’appuierait pas l’entrée de nouveaux pays dans l’UE au cours de ces cinq prochaines années. Une déclaration qui vise principalement les Balkans de l’ouest, et notamment la Serbie. Jean Claude Juncker justifie cette décision par un besoin de stabiliser l’Europe à 28, la Croatie ayant récemment intégré l’Union en 2013, et par la nécessité d’accélérer le rythme des réformes dans la zone. L’opinion publique européenne joue un rôle dans ce tableau: le soutien à l’intégration de nouveaux membres est tombé aux alentours de 20-25%, et les élargissements récents nourissent les arguments de nombreux partis populistes. Cette temporisation est compréhensible mais elle s’accompagne d’un signal de désintérêt pour les Balkans particulièrement dommageable. Seul l’activisme allemand permet aujourd’hui d’éviter que l’effort de stabilisation de ces vingt dernières années ne soit déstructuré par l’entrisme russe ou turc. Vladimir Poutine a reçu des mains du Président serbe la plus haute distinction du pays en octobre 2014, une cérémonie qui doit beaucoup au contrôle russe des compagnies serbes de gaz et de pétrole. Moscou soutient par ailleurs une sécession de la République serbe de Bosnie (Republica Srpska), finalement découragée par Belgrade en 2014 afin de conserver ses chances d’intégration européenne. La compétition régionale grandit mais l’Europe reste l’acteur majeur grâce aux ressources de l’Instrument de Pre-Accession notamment et aux missions déployées, que l’accord Kosovo-Serbie de 2013 incarne avec succès. La dynamique de l’intégration européenne fonctionne toujours et certains pays balkaniques, comme l’Albanie, progressent dans les négociations de pré-accession. L’envie d’Europe l’emporte encore sur les pressions externes et les divisions ethniques. Aussi, c’est surtout la froideur des dirigeants européens qu’il faut redouter. Le dernier grand communiqué de la Commission Européenne (octobre 2014) est éclairant de ce point de vue: les trois bénéfices stratégiques identifiés de l’élargissement sont la sécurité, le bien-être et la prospérité. On aimerait que le réalisme de ce document fasse aussi place à un rappel identitaire plus clair et certainement plus entrainant: les pays des Balkans partagent nos valeurs et font partie de notre famille. Le gel de l’intégration ces cinq prochaines années n’est pas inutile: il pourrait inciter à plus de réformes budgétaires et à plus de progrès en matière d’Etat de droit. Encore faudrait-il que l’on continue de manifester de l’intérêt pour ces progrès et que l’on suive de près ces mouvements populaires qui sont l’avenir de leurs pays. Michael Benhamou Image:...

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L’autre 9 mai à Kiev
20 Mai

L’autre 9 mai à Kiev

L’Ukraine est aujourd’hui plongée dans une situation inextricable qui laisse les citoyens perplexes, voire désemparés, malgré la fierté d’avoir exprimé fortement leur volonté contre un pouvoir élu mais corrompu. Comme les Indignés à l’Ouest, mais avec une intensité sans commune mesure et dans un contexte très différent, les révoltés de Kiev ont apporté leur propre réponse à la crise du système représentatif et à l’introduction longtemps théorique mais aujourd’hui pressante d’éléments de démocratie directe. Revenons à Kiev. Situation étrange où le témoignage d’une révolution se résume à une seule place, cette Maïdan devenue star médiatique et dont la vie singulière se perpétue dans un fatras de guérilla urbaine, mais curieusement bien agencé, et grâce à quelques irréductibles dont on ne sait si ce sont les vrais héros des journées meurtrières ou de vagues figurants venus chiper les derniers restes de gloire. En treillis ou en tenue cosaque, l’effet est assuré pour le touriste de l’information mondialisée. Kiev est calme, étale comme le Dniepr, et la douceur trompeuse de ce mois de mai ne laisse guère imaginer que le destin territorial du pays est aujourd’hui entre les mains de factions qui ressuscitent le spectre des pratiques totalitaires: scrutins biaisés, désinformation, intimidations et système de peur généralisée. Une interrogation prédomine à Kiev, comment ce pays historiquement dual, européen (« nous ne laisserons personne d’autres que nous-mêmes, pas même l’UE, juger de notre identité européenne que nous ressentons profondément », nous a-t-on affirmé avec émotion) mais aussi russophone/phile non seulement à l’Est et au Sud mais dans une forme d’imbrication historique, a pu évoluer en quelques mois d’une relative sérénité à une situation sécessionniste? L’affaire ukrainienne est un des nombreux ersatz de l’histoire européenne, celle d’un continent atomisé où les dominants jouent leur avantage sans considération des petits pays ballotés et écrasés. L’UE s’est précisément construite après l’échec du système metternichien d’équilibre des puissances qui fut non seulement néfaste pour ces petits États mais in fine un jeu à somme nulle pour tous où les puissants finissent par s’affronter, menaçant ainsi l’ensemble du continent. La paisible Ukraine, même en sa capitale où se ressent fortement l’âme rurale de ce peuple aux manières simples, avec des références agraires très présentes, à commencer par les restaurants à la décoration mi kistch, mi naïve, pâtit de déséquilibres qui la dépassent largement. « L’UE, que peut-on en attendre? », entend-on dans la rue. Il est facile a posteriori de critiquer l’approche des acteurs en présence mais il faut bien tirer les conséquences de ce qui est, pour l’heure, un échec. Au plan régional, abstraction faite des États-Unis donc, on compte principalement trois acteurs: outre le pays concerné, la Russie et l’UE. Or, l’UE a tenu une stratégie, celle d’une approche économique dans la poursuite d’accords d’association quand la discussion politique, notamment dans le cadre du partenariat oriental (on se souvient d’une discussion au Ministère des Affaires étrangères à Varsovie, lors du voyage de l’Atelier pour la Présidence polonaise, où la Russie ne fut jamais évoqué par nos interlocuteurs, comme la marque d’un passé non surmonté et refoulé) est limitée. Il faut discuter avec Moscou en amont car si l’Ukraine peut et doit être libre, elle ne sera jamais seule. Et en matière de relations internationales, nier la géographie et l’histoire ne peut que mener au désastre. Bien évidemment, discuter avec Moscou l’impérieuse n’est jamais aisé car cela implique d’aller au rapport de force, seul langage compris par Poutine, et à tout le moins d’entrer dans cette logique de hard power sans laquelle l’UE ne sera jamais une puissance. Bien évidemment, la Russie a un rapport très fort avec l’Ukraine qui est considéré dans sa mythologie nationale comme la terre originelle. Bien évidemment le petit tsar Vladimir ne voulait pas entendre d’un rapprochement avec l’UE quand il considère Kiev dans sa sphère d’influence immédiate, le reliquat symbolique d’un empire regretté. Toutefois, l’UE, en 2014, ne peut approcher l’Ukraine comme elle le fit à la fin des années 1990, notamment pour les Pays Baltes, alors que l’État russe était à un stade de décomposition avancé. Ne pas discuter au plus haut niveau, et pas seulement dans le cadre d’un partenariat oriental dont la composante politique est indigente, a poussé la Russie à une position dans un premier temps inconfortable après le renversement de Ianoukovytch, et ce alors même que le boycott des leaders occidentaux lors de la cérémonie des jeux de Sotchi humilia concomitamment Poutine. Ce dernier a alors saisi le prétendu affront pour entrer dans son jeu préféré, celui de l’opposition frontale, et, oserions-nous, dans son domaine de compétence professionnelle, la guerre psychologique. L’UE fit alors montre de sa difficulté à agir vite et fort. Au sens institutionnel, ce n’est pas l’UE mais essentiellement le triangle de Weimar (Pologne, Allemagne et France) qui a joué un rôle actif lors des évènements de Maïdan en forçant Ianoukovytch à la discussion. Ce fut un résultat bien partiel et notre bonne vieille Europe championne du soft power s’est trouvée vite dépassée par la Russie qui pointait déjà en Crimée. L’UE dut compter avec ses divisions, de l’Allemagne parfois bienveillante avec la Russie à une France et un Royaume-Uni plus offensifs, certes, mais pas au détriment de leurs intérêts économiques. Ici, comme en bien des domaines, l’UE paie sa polyphonie dont jouent ses partenaires et adversaires. L’avantage russe pourrait être de court terme; Moscou en souffrira le tribut avec une économie entrée en récession et, derrière ce retour de puissance, elle devra composer à nouveau avec des frontières flottantes (décidément on en revient toujours au télégramme Kennan). Mais l’Ukraine est durablement déstabilisée. Attiser les vieilles rancunes fut redoutablement efficace dans certaines régions du pays où le renversement d’un président élu avec le soutien massif de l’Est fut perçu comme un geste de défiance, largement exploité, contre la population russophone. Les récents referenda bidons n’augurent rien de bon, et la déligitimation possible du scrutin présidentiel du 25 mai pourrait couronner la stratégie russe. L’UE, quant à elle, risque de voir échouer son principal objectif dans la crise: éviter l’éclatement du pays qui verrait une Ukraine occidentale affaiblie et un nouveau trou noir à ses frontières. Le 9 mai, on a peu fêté Schuman et l’Europe à Kiev. En partie du fait de l’annulation de manifestations par crainte d’attentats mais aussi car le 9 mai représente ici essentiellement la commémoration de la Grande Guerre patriotique, celle de l’URSS contre le régime nazi. Les petits drapeaux agités par les enfants et les étoiles des calots portés fièrement par de jolies jeunes femmes n’étaient pas bleus mais de couleur rouge. Relation complexe à cette histoire nationale décidément indissociable de la Russie. Alors quel bilan pour l’Ukraine? L’accord d’association avec l’UE est un élément d’espoir, mais quel gâchis! Un travail de déminage en amont, et pas par une Haute représentante faible et en proie aux divergences des États, n’aurait pas tout réglé mais cela aurait sans doute diminué la portée d’une explosion peu surprenante dans cette région sensible. Pour cela, il faut bien davantage qu’une Union simple organe de coopération, qui applique son fonctionnement interne, la règle de droit comme seul instrument de régulation des intérêts en présence, à ses relations avec ses partenaires. L’Europe lucide, c’est une Europe politique et dont l’expression d’unité serait portée par une voix légitime, donc forte, et capable de défendre non seulement l’intérêt des Européens mais aussi les valeurs qu’ils promeuvent. Pour accéder à cette Europe-là, les larmes des veuves de Maïdan ne suffiront pas. Mais dans la prise de conscience d’une destinée commune, peut-être auront-elles contribué, à quelques encablures d’élections européennes, à poser l’interrogation. Seule certitude, pour le comprendre, d’autres crises, et bien plus douloureuses pour nous, seront hélas nécessaires....

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Crimée: la fuite en avant du Kremlin?
25 Mar

Crimée: la fuite en avant du Kremlin?

2013 fut presque unanimement saluée comme celle des succès répétés de la diplomatie russe, avec à son actif l’Iran, via la perspective d’une levée progressive des sanctions, la Syrie, où les Etats-Unis renoncèrent à employer la force en dépit d’engagement récents en ce sens, et enfin l’Ukraine, dont le gouvernement avait décidé en novembre dernier de reporter sine die la signature d’un accord d’association avec l’Union européenne. L’année 2014 s’est engagée d’une manière bien moins favorable à la Russie, avec le camouflet infligé par les manifestants de Kiev au gouvernement de Yanoukovitch, et la fuite pathétique de ce dernier, accueilli à contrecœur en Russie. Prétextant la protection des minorités russes et russophones, face à de nouvelles autorités supposées russophobes à Kiev, la Russie est rapidement intervenue: militairement en Crimée, et sous forme d’agitation politique dans l’Est de l’Ukraine. Le référendum du 16 mars semble couronner cette stratégie de succès: la Crimée est probablement perdue pour l’Ukraine, qu’elle acquière une indépendance de façade, sur le modèle de l’Ossétie du Sud, ou qu’elle soit rattachée à la Fédération de Russie comme cela se dessine. Or s’agit-il réellement d’un succès? Il y a deux manières de se prononcer. Suivant une première acception du terme, il s’agit d’un succès si le résultat obtenu est conforme aux objectifs précédemment formulés (publiquement ou non). Suivant la seconde acception, on ne peut parler de succès que si les événements en question améliorent la situation du principal acteur, la Fédération de Russie en l’occurrence. Dans le premier cas, rares sont ceux qui connaissent les objectifs précis du Kremlin, mais s’il s’agissait d’arracher la Crimée à L’Ukraine comme on peut le présumer, alors succès il y a. A cela notons qu’il n’y guère de mérite: il est clair que l’Ukraine n’avait pas les moyens de s’opposer à la puissance militaire de son grand voisin, et que personne à l’Ouest ne souhaite mourir pour la Crimée. Dans le second cas, la réponse est beaucoup plus nuancée. Sur le plan économique, la Crimée devrait devenir la région de Russie la plus pauvre, et elle ne recèle nulle richesse particulière, si ce n’est les rivages plaisants de la Mer Noire. Sur le plan stratégique, la flotte Russe de la Mer Noire n’y gagne rien non plus puisqu’il était à peu près acquis que la concession de Sébastopol aurait été reconduite ad vitam aeternam. Sur le plan intérieur, Vladimir Poutine crée l’illusion de la puissance, toujours appréciable en période de ralentissement économique. Mais c’est un pis-aller: l’Union douanière, qui devait via l’Union eurasienne ressusciter un semblant d’empire sur le modèle de l’URSS (dont l’éclatement, on ne le rappellera jamais assez, reste considéré par Vladimir Poutine comme “la plus grande tragédie du 20e siècle”), est moribonde: la Biélorussie ne joue le jeu qu’en échange de subventions, le Kazakhstan semble regretter de l’avoir rejointe, et l’Arménie, et donc peut-être la Crimée, sont des prises de guerre bien modestes. Pour cette victoire dont les effets seront sans doute éphémères, la Russie prend des risques de conséquences lourdes, et surtout durables. Avant même d’éventuelles sanctions économiques, les marchés ont envoyé un signal fort: la Russie n’est plus perçue comme un pays émergé stable, mais au contraire en partie imprévisible. On sait qu’il ne faut que quelques secondes pour affecter la confiance des investisseurs, mais des années pour la reconquérir. Or l’économie russe est dépendante à l’excès de la rente énergétique et doit absolument trouver des relais de croissance, qui passent par des transferts de compétences, eux-mêmes liés à la présence d’investisseurs internationaux. Les éventuelles sanctions économiques pourraient amplifier ce phénomène, alors même qu’après des décennies de croissance extrêmement dynamique, notamment portée par le prix des hydrocarbures, le PIB devrait au mieux croître très modestement en 2014. Or si les inégalités abyssales qui caractérisent la société russe semblent n’avoir que des conséquences limitées sur la stabilité sociale, c’est bien parce qu’in fine chacun bénéficie (dans des proportions bien sûr très variables) des fruits de la croissance. Que celle-ci s’arrête et les revendications en termes de redistribution ou de contestation de la corruption pourraient émerger avec force. Sur le plan diplomatique, alors qu’en 2013 la Fédération de Russie avait réussi à utiliser le droit international comme un outil à des fins de realpolitik, à savoir la protection de ses alliés Iranien et Syrien, les tentatives de justifier l’intervention en Crimée au nom justement de ces mêmes règles n’a trompé personne. Son discrédit au Conseil de Sécurité est manifeste, et a déclenché non seulement l’opprobre de la plupart des membres du Conseil, mais même les moqueries de certains. On notera également que des alliés traditionnels de la Russie comme l’Iran, la Chine ou la Biélorussie ne l’ont pas soutenue. Derrière une apparente démonstration de force, qui trouve d’ailleurs certains admirateurs en France, les actions récentes de la Fédération de Russie semblent s’apparenter à une fuite en avant, assises sur des considérations de politique intérieure, et qu’elle pourrait regretter à brève échéance. Image: Wikimedia [MàJ 25/3/14 – 13h24: Correction de...

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Non la Crimée n’est pas le Kosovo !
24 Mar

Non la Crimée n’est pas le Kosovo !

Pour mieux asseoir la légitimité de son coup de force, la Russie instrumentalise le précédent du Kosovo, en arguant que l’indépendance et le rattachement de la Crimée à la Russie résultent du même processus. Pourtant, cette argumentation est fallacieuse, et ce pour plusieurs raisons : Premièrement, en dépit de relations difficiles avec Kiev, la Crimée ne sort pas d’une décennie de politique d’oppression et de confiscation des institutions. Bien au contraire, elle jouissait, avant son annexion, d’un statut qui lui donnait une grande autonomie (rappelons ici que Milosevic avait enlevé cette prérogative au Kosovo). D’autre part, le vote malvenu du gouvernement transitoire de Kiev, qui prévoyait de supprimer le russe comme langue officielle, était effectivement un très mauvais signal pour la suite, mais la loi n’a finalement pas été promulguée. Enfin, il n’y a pas eu en Crimée de crimes contre l’humanité (nettoyage ethnique) à l’encontre des ressortissants ethniquement russes ou russophones. De ce fait, la protection des nationaux à l’étranger invoquée par la Russie ne peut pas s’appliquer ici. En aucun cas, cet argument ne peut légaliser une occupation de la Crimée par les forces russes (même si celles-ci prennent soin d’enlever leur écusson national devant les caméras), et encore moins une modification des frontières internationales (annexion) en quelques semaines, sans respect du droit international. Le processus d’indépendance du Kosovo a été progressif, encadré internationalement (par une résolution du Conseil de sécurité des Nation-Unies), pour répondre à des normes démocratiques élémentaires. Concernant l’intervention de l’OTAN, elle n’avait pas été autorisée explicitement par le Conseil de sécurité, mais la mission de l’ONU qui a pris place (à laquelle participaient d’ailleurs les Russes) l’a en quelque sorte validée a-postériori. Rien de tel en Crimée. La Russie s’était à l’époque opposée vigoureusement au processus d’indépendance du Kosovo au nom du respect de la souveraineté serbe. La Russie admet-elle donc aujourd’hui, en agissant ainsi en Ukraine, qu’elle a eu tort? Sinon, pourquoi ne pas reconnaitre aujourd’hui l’indépendance du Kosovo ? Il faut souligner également que le Kosovo avait revendiqué son indépendance et non son rattachement à l’Albanie. L’Albanie n’avait d’ailleurs pas non plus de visées intégratrices sur le Kosovo (on se rappelle par contre les grandes peurs alimentées autour du spectre de la « grande Albanie »). S’il fallait faire une comparaison avec la situation des Balkans, ce n’est pas au Kosovo qu’il faut comparer la Crimée mais plutôt à la République serbe de Bosnie (Republika Srpska): Moscou se comporte aujourd’hui comme Belgrade hier en menant une politique d’influence et de rattachement de territoires appartenant à des Etats voisins, dans lesquels se trouvent des populations ici serbes, là russes et/ou russophones. Pour finir, la différence (de taille) à ne pas occulter dans ce parallèle, est que les hommes politiques de Crimée n’ont heureusement pas le sang sur les mains qu’avaient les dirigeants de la Republika Srpska. Les représentants actuels de Crimée n’ont donc pas conduit de politiques criminelles, et en soi la volonté de sécession de la Crimée n’est d’ailleurs pas non plus criminelle. Mais pour ne pas tourner complètement le dos au droit international, il aurait par contre fallu que cette volonté sécessionniste soit conduite pacifiquement, démocratiquement et surtout dans le cadre d’un processus piloté par les grandes institutions internationales. Bref, tout l’inverse de ce que ce le coup de force russe a montré.   Joël Hubrecht Chargé de mission à l’Institut des Hautes Études sur la Justice (Paris) Image:...

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Le conflit en Ukraine : le point sur la question gazière
18 Mar

Le conflit en Ukraine : le point sur la question gazière

I- État des lieux : rôle du gaz en Europe et de la Russie dans l’approvisionnement gazier de l’UE En 2012, le gaz naturel représentait environ 23% de la consommation énergétique primaire1 de l’Union européenne ; un chiffre en légère baisse depuis quelques années (25% en 2010). La situation varie largement d’un pays à l’autre : plus de 40% aux Pays-Bas, environ 35% en Lituanie et en Italie, contre 0% pour Chypre et Malte et 1 à 2% pour la Suède. Pour le Royaume-Uni, l’Allemagne et la France, les chiffres respectifs sont 32%, 21% et 15% environ. Les deux tiers du gaz consommé dans l’Union européenne sont importés, le reste étant produit localement. La Russie est le premier fournisseur extérieur de l’UE : en 2012, le gaz russe représentait 23% de la consommation européenne totale (soit environ un tiers du total des importations), contre 22% pour la Norvège, 9% pour l’Algérie et 6% pour le Qatar. Là encore, les variations à l’intérieur de l’UE sont considérables. Le Danemark est non seulement autosuffisant mais exporte une partie de sa production ; les Pays-Bas, la Hongrie et le Royaume-Uni sont à la fois producteurs, exportateurs et importateurs. Au total, 16 États de l’UE sont des producteurs gaziers ; les quatre principaux producteurs sont les Pays-Bas, le Royaume-Uni, l’Allemagne et la Roumanie. Les 12 autres États de l’UE sont entièrement dépendants de leurs importations. Parmi ceux-ci, l’Estonie, la Finlande, la Lettonie et la Lituanie ont la Russie pour unique fournisseur. La Russie représente également plus de 50% de la consommation totale de l’Autriche, de la Bulgarie, de la République tchèque, de la Grèce, de la Hongrie, de la Pologne, de la Slovaquie et de la Slovénie (cf. tableau). Sauf la Roumanie et la Croatie, producteurs indépendants, toute la moitié Est de l’Union européenne dépend donc très largement de la Russie pour sa consommation gazière. À l’inverse, 9 États membres n’importent aucun volume de gaz russe. Les importations de gaz russe parviennent en Europe par plusieurs voies : fourniture directe à la Finlande et à l’Estonie, gazoducs Blue Stream vers la Turquie et Nord Stream vers l’Allemagne, transit par la Biélorussie pour les États baltes, la Pologne et l’Allemagne, enfin transit par l’Ukraine pour l’Europe du Sud-Est, Centrale et Occidentale. En 2013, sur 160 milliards de m3 importés de Russie vers l’Europe, 82 milliards ont transité par l’Ukraine, soit un peu plus de la moitié (cette proportion est supérieure si l’on ne tient pas compte de la Turquie). II- Conséquences possibles de la crise actuelle La vulnérabilité réelle de l’Union européenne à une interruption des importations de gaz russe dépendrait de nombreux facteurs : conditions météorologiques (la consommation de gaz varie fortement en fonction de la température) ; état des stocks ; capacité à mobiliser rapidement des sources d’approvisionnement alternatives – y compris, au sein de l’UE, capacité des États les mieux pourvus à approvisionner rapidement les États les plus vulnérables ; le cas échéant, capacité à rationner de manière intelligente la consommation au sein des États les plus affectés. Dans tous les cas, la situation varierait fortement en fonction des États, et bien entendu selon que l’interruption soit brève ou prolongée, et selon qu’elle concerne la totalité des importations de gaz russe ou (en l’espèce) uniquement le gaz transitant par l’Ukraine. Dans la situation actuelle, une température clémente et des stocks bien pourvus (conséquence d’un hiver doux) atténueraient l’impact immédiat d’une crise éventuelle. En sens inverse, les sources d’approvisionnement supplémentaires disponibles à court terme sont très modestes et tout à fait insuffisantes pour compenser une perte éventuelle du fournisseur russe. Et en cas de crise prolongée, le remplissage des stocks en vue de l’hiver prochain se trouverait compromis. Plusieurs scénarios sont envisageables : i) En cas d’une interruption concernant uniquement le transit par l’Ukraine À court terme (plus ou moins un mois), cette interruption pourrait être compensée par un usage accru des autres routes existantes, principalement Nord Stream (+1,8 Gm3 de capacité supplémentaire potentielle), ainsi que Blue Stream (+0,5 Gm3) et le transit biélorusse (+0,2 Gm3). En outre, 2 Gm3 pourraient être retirés des stocks, 0,9 Gm3 supplémentaires achetés sur le marché spot et 0,5 Gm3 supplémentaires en provenance de Norvège2. À l’échelle de l’UE, toutes ces mesures permettraient de compenser en quasi-totalité l’interruption du transit par l’Ukraine.  Si l’interruption devait se prolonger au-delà de quelques semaines, elle engendrerait une crise énergétique de grande ampleur, en Ukraine, mais aussi, par ordre croissant de gravité, en Pologne, en Slovaquie, en Hongrie, en Grèce, en Serbie, en Bosnie-Herzégovine et en Bulgarie. Ces pays pourraient difficilement maintenir l’approvisionnement du secteur résidentiel et seraient contraints d’interrompre celui de clients industriels.  ii) En cas d’une interruption totale des importations russes À court terme, les alternatives disponibles seraient les suivantes : 0,5 Gm3 supplémentaires en provenance de Norvège, 2 Gm3 retirés des stocks. Des quantités supplémentaires de GNL pourraient être éventuellement achetées sur le marché spot mondial (environ 5 Gm3 chaque mois), mais sans garantie de résultat immédiat, du fait de la faible quantité disponible, et avec un prix correspondant aux prix asiatiques, presque deux fois supérieurs en moyenne aux prix européens. Il faudrait deux à trois semaines pour qu’une cargaison de GNL atteigne l’un des terminaux européens. Au-delà de quelques semaines, il deviendrait indispensable de mettre en œuvre immédiatement des mesures drastiques de réduction de la demande dans une grande partie de l’Europe. Certains consommateurs (ménages ou industriels) se trouveraient privés d’approvisionnement, sans doute durablement. Dans toutes les hypothèses (interruption partielle ou totale), une crise prolongée aurait un impact économique sévère. En cas d’interruption partielle, le prix du gaz en Europe augmenterait de 15 % et celui du pétrole de 10 %. Par rapport au scénario de base, la zone euro subirait un recul global de -1,5 % de son PIB d’ici 2015, allant jusqu’à -3 % ou davantage pour certains pays de l’Est. La Russie subirait pour sa part une baisse de -2 % de son PIB en 2014 et -4,5 % en 2015. Quant à l’Ukraine, elle serait en faillite3. En cas d’interruption totale, les conséquences seraient bien sûr encore plus graves. III- Quelles solutions pour le long terme ? Si la crise actuelle dans les relations entre la Russie et l’UE devait se prolonger, ou même s’approfondir, il convient de noter que les échanges gaziers entre la Russie et l’Europe n’en seront pas nécessairement affectés. L’Europe occidentale importe du gaz russe (soviétique à l’époque) depuis les années 70. En dépit de fortes pressions américaines, plusieurs banques et entreprises ouest-européennes avaient pris part à la construction du principal gazoduc Sibérie-Europe, au début des années 80. Les échanges gaziers entre l’Union soviétique et l’Europe occidentale n’ont à aucun moment été contrariés par la guerre froide, et n’ont jamais non plus influencé son déroulement, dans un sens positif ou négatif. Cet exemple démontre que, au moins dans le cas de la Russie et de l’Europe, il n’existe aucun rapport nécessaire et immédiat entre liens énergétiques et relations politico-diplomatiques – ce que confirme une comparaison même sommaire entre les différents États européens. On peut donc imaginer une situation où, comme au début des années 80, la Russie et l’UE collaborent activement dans l’énergie tout en gelant leurs autres relations. Cette solution semble à ce stade la plus probable. Dans cette hypothèse, la politique de l’Union européenne devrait simplement consister à pallier l’actuelle insécurité du transit par l’Ukraine, soit en sécurisant ce transit (par exemple en aidant l’opérateur ukrainien Naftogaz à apurer sa dette envers Gazprom), soit en développant les voies de contournement de l’Ukraine. Àl’inverse, les décideurs européens pourraient opter pour une stratégie d’indépendance vis-à-vis du gaz russe. Compte tenu de l’absence de fournisseurs alternatifs disposant de quantités suffisantes, ce choix reviendrait à réduire fortement la part du gaz dans la consommation énergétique de l’UE. Les solutions adoptées...

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Ioulia Timochenko sera faiseur de rois
24 Fév

Ioulia Timochenko sera faiseur de rois

Camille Roux, vice-présidente de l’Atelier Europe et ancienne conseillère d’Ioulia Timochenko, était interviewée hier par Philippe Richard pour Ouest France. Nous reproduisons son entretien. Quel va être le rôle de l’ex-Premier ministre Ioulia Timochenko, libérée hier ? Elle va être, au minimum, faiseur de rois. D’après mes informations, même les leaders prorusses les plus radicaux souhaitent la rencontrer pour la consulter sur un gouvernement de coalition. Que sait-on de son état de santé ? Après trente mois de détention, elle n’est pas en bonne santé. Elle est réellement malade. C’est plus que les hernies discales qui avaient été évoquées. Mais je ne pense pas qu’elle va aller en clinique en sortant de prison. Elle est extrêmement forte et énergique, et va se sentir dopée par les événements. Peut-elle reprendre un rôle de premier plan ? C’est une femme très maligne et prudente, qui sent bien les situations. Tout dépendra de l’accueil que le peuple lui fera. Elle incarne le passé, en partie l’échec de la Révolution orange, et l’ancienne oligarchie dont les Ukrainiens essaient de se débarrasser. Mais elle peut revenir. Aucun leader d’opposition vraiment charismatique n’a émergé. Elle, c’est une politique, une vraie leader.  Certes, avec les défauts de l’ancienne classe politique ukrainienne, mais elle est sans doute capable de trouver un compromis avec les Russes. Car la balle est maintenant dans le camp de Moscou. Poutine est à Sotchi, et ne s’est pas encore clairement prononcé. Quel peut être maintenant le rôle de l’Union européenne ? L’Union européenne a fait son boulot. Mais il lui manque, sur le long terme, une politique vis-à-vis de la Russie. Pour qu’il puisse y avoir une vraie discussion tripartite. Bien que L’UE n’ait pas grand-chose de concret à proposer à l’Ukraine. Personne n’a envie de s’engager pour une adhésion. Au cours des trois derniers mois, les opposants sont passés de revendications de rapprochement avec l’Union européenne à des revendications contre l’arbitraire du pouvoir. C’est beaucoup plus fédérateur. Ce qui se passe, c’est la poursuite de la Révolution orange de 2004, qui n’était pas allée jusqu’au bout.   D’autres photos de la place Maidan, prises par un membre de l’Atelier Europe, sont visibles...

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