L’Italie de Renzi: un nouveau récit européen?
17 Nov

L’Italie de Renzi: un nouveau récit européen?

Une présidence dans un contexte politique de rupture Il y a eu l’Allemagne de Schröder et ses réformes. Il y a maintenant l’Italie de Renzi qui bouscule les codes et les normes de la politique italienne, pour faire de son pays l’un des plus réformateurs du moment. Ou qui se proclame comme tel. Pour l’heure, Renzi est celui qui a permis un renouvellement de la classe politique italienne, on en rêverait en France, et il a clos le chapitre de l’hystérie berlusconienne. Longtemps, l’Italie fut regardée comme une sorte de gérontocratie et Renzi peut être compris comme le fruit d’une certaine exaspération générationnelle. La jeunesse italienne subit au premier chef les conséquences d’une crise interminable et dont les origines la précèdent largement. Renzi, c’est un homme de 39 ans (plus jeune chef de gouvernement en Europe après Charles Michel en Belgique) qui fait front aux constitutionnalistes et aux syndicats hostiles au « Jobs act », l’une de ses réformes phares qui a pourtant provoqué un schisme au sein du son parti, le Parti Démocrate. Renzi, c’est l’histoire d’un homme légitimé par les élections européennes (40% des suffrages), qui trace sa route presque seul, et que certains comparent déjà à Thatcher. Bye bye donc l’Italie de cet histrion de Berlusconi, qui a dominé pendant 20 ans la politique italienne et qui fut le symbole d’une Italie amorale et illégale, et dont beaucoup d’Italiens avaient honte à l’étranger. C’est dans cette Italie fière d’elle-même, dans laquelle indéniablement souffle un vent nouveau, que nous avons séjourné pour ce 12è voyage de Présidence européenne. Comme toujours, l’agenda de cette Présidence est dicté par les circonstances internationales et les priorités de politique intérieure. Or, partout en Europe, le diagnostic de l’exigence des réformes structurelles a été fait, notamment sur le marché du travail, la Justice et l’administration publique. Emploi (ici aussi on parle de « lost generation », le taux de chômage général est de 12% en Italie mais grimpe à 42 % chez les jeunes), présence forte sur la scène internationale, climat, questions migratoires (Frontex et la suite de l’opération Mare Nostrum (lancée après le drame des migrants de Lampedusa) avec Triton, révision des accords de Dublin) et fonctionnement institutionnel (une nouvelle version de la vieille antienne du rapprochement de l’UE et des citoyens, mais cette fois-ci à partir des citoyens eux-mêmes, avec une approche « bottom-up » et « grass-rooted » selon les expressions anglaises en cour), sont les cinq priorités de cette Présidence italienne. En parallèle de ces réformes structurelles, qu’elle souhaite continuer de promouvoir, la Présidence italienne soutient également une politique de relance coordonnée au niveau européen, avec notamment des investissements par le biais de la Banque Européenne d’Investissement (BEI) et le plan Juncker d’une enveloppe de 300 milliards d’Euros. Finalement, cette vision sied au vieil adage de Jacques Delors: « la rigueur aux États, la relance à l’Europe ». Au-delà de ces ajustements macro-économiques, la question du fonctionnement même des institutions est à l’ordre du jour de cette Présidence italienne. Elle souhaite renforcer le délicat processus de monitoring des réformes accomplies par les pays membres et prévoir, en cas de non-respect des règles communautaires, une grille de sanctions qui pourraient aller, pour les plus mauvais élèves, jusqu’à la mise sous tutelle. Toutefois, les Italiens sont favorables à une flexibilité accrue dont les États pourraient jouir par rapport au Pacte de stabilité et de croissance, négocié à la fin des années 90 dans un contexte économique mondial très différent de celui d’aujourd’hui. Quelles pourraient donc être les marges de manœuvre? Renzi est resté plutôt vague sur ce sujet (il ne faut pas trop irriter l’Allemagne) et la Présidence italienne laisse la Commission négocier en bilatéral avec les États membres. « Changer l’Italie pour changer l’Europe » Impossible de revenir de ce voyage d’études sans insister sur Renzi, ce phénomène qui a bouleversé la politique, chouchou de la droite et déjà affublé de plusieurs surnoms tels que « Renzusconi » (mélange de Renzi et de Berlusconi, avec qui il partage sans aucun doute la même ambition, voir sur pas mal de points, le même programme – cf le premier mandat de Berlusconi et sa révolution libérale – comme on nous l’a souligné plusieurs fois) ; ou le « rottamatore », c’est-à-dire celui qui envoie à la casse les vieux gérontes de la politique italienne. La méthode Renzi, ou plutôt son absence du fait d’une pratique instinctive du pouvoir, est un mélange de volonté politique et de communication efficace (par exemple, les fameux 80 euros gagnés sur la fiche de paye), s’appuyant par ailleurs sur le coup d’éclat, qui paraît cependant peu tenable sur le long terme. Mais pour le moment les grands chantiers de réformes ont été lancés, que ce soit pour la fonction publique ou le marché du travail (il existe 47 types de contrat de travail différents en Italie). Les handicaps structurels de l’Italie sont connus: bureaucratie lourde et boulimique, fonctionnement très lent de la Justice (les délais de jugement sont très longs, 3 ans en moyenne, ce qui est un vrai frein à la vie économique car les différends dans les affaires se terminent souvent au tribunal et cela crée une insécurité juridique préjudiciable aux investissements, notamment étrangers), corruption (voir notamment un récent scandale au sujet des appels d’offre pour l’Exposition universelle), évasion fiscale (qui représente quand même 9 % du PIB) et le travail au noir. Durant ses cent premiers jours, Renzi a lancé la réforme du Sénat, qui passe de 315 à 100 membres, et qui deviendrait une chambre des régions élue par des grands électeurs, avec une fonction consultative seulement; réforme des collectivités locales (surpression des provinces) et du marché du travail. Le processus sera long, notamment du fait du bicaméralisme égalitaire qui implique de longs examens et allers-retours dans les deux chambres. Déjà, Renzi a promis de réformer le pays en mille jours et non plus en cent. Mais si la tâche est lourde (l’Italie est l’un des rares pays d’Europe qui n’a pas changé ses institutions depuis la Seconde Guerre mondiale…), le changement de cap semble réel. Même le Mouvement Cinq Étoiles de Beppe Grillo pâtit de la politique de Renzi, qui a mis en œuvre pas mal de points revendiqués par ce parti fourre-tout et démagogique: transparence (un site internet gouvernemental décrit les mesures de Renzi afin que les citoyens puissent être comptables de son action, ce site étant extrêmement précis, tel le suivi de la vente des voitures du domaine), contrôle du budget, fin des gabegies et des signes extérieurs de pouvoir. Enfin, la numérisation de l’administration publique, domaine dans lequel l’Italie est très en retard, devrait être en place en 2015, date à laquelle théoriquement, tout le monde devra déclarer ses revenus en ligne (et a priori sans l’aide d’un expert-comptable, comme souvent, du fait de la complexité des déclarations de revenus). Selon sa propre expression, Renzi veut donc « changer l’Italie pour changer l’Europe ». Car l’intérêt des Italiens pour les questions européennes est réel. « L’Europe, ce n’est pas autre chose que l’Italie » avons-nous entendu. Le mot « fédéralisme » n’est pas un gros mot vilipendé ou qui sert de déversoir des désillusions de la situation économique actuelle. Rappelons au passage que dans son grand discours d’investiture, Renzi a mentionné avec ferveur les États-Unis d’Europe. Et l’Italie peut s’enorgueillir d’avoir produit de grands européens, tels de Gasperi et Spinelli, de sorte que l’Europe est dans l’ADN de la République italienne qui y a perçu un levier de légitimation internationale après les affres du fascisme. Aujourd’hui encore, les mouvements fédéralistes comptent souvent de grands bataillons d’Italiens. En outre, les identités régionales sont très puissantes, et devancent souvent le sentiment national. Mais si l’identité stratifiée commence pour beaucoup d’Italiens par l’ancrage dans sa ville (et particulièrement pour les Romains...

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Voyage d’études à Rome
08 Oct

Voyage d’études à Rome

  L’Atelier Europe se rendra en voyage d’études à Rome du 8 au 12 octobre, à l’occasion de la Présidence italienne du Conseil de l’UE. Ce déplacement s’inscrit dans la continuité d’une tournée des capitales européennes initiée lors de la présidence tchèque, et qui a perduré depuis. L’Atelier Europe effectuera son douzième voyage d’études ! Ces déplacements sont l’occasion de rencontrer les gouvernements, acteurs institutionnels et et de la société civile (personnalités académiques, journalistes etc…), et nous permettent de mieux comprendre les priorités de chaque présidence, leur mise en œuvre et la carte mentale de l’Europe de nos partenaires. Programme des rencontres : Gianfranco Fini, ancien Ministre des affaires étrangères Pr. Antonello Biagini, Vice-recteur de l’Université de la Sapienza Raffaele Langella, conseiller diplomatique adjoint, en charge des affaires européennes au Cabinet du Président du Conseil Roberto Cociancich, sénateur du Parti Démocrate Guillaume Lasconjarias, Chercheur au Collège de Défense de l’Otan Bruno Joubert, Ambassadeur de France près le Saint-Siège Erkki Maillard, Ministre conseiller à l’Ambassade de France en Italie Fabrice Bakhouche, diplomate français en mobilité à Rome pour la présidence italienne Retrouvez prochainement le compte-rendu du voyage d’études sur notre...

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La Grèce: miroir déformé de l’Union ?
30 Mar

La Grèce: miroir déformé de l’Union ?

On croit bien connaître la Grèce, ses philosophes, cette civilisation née dans le berceau méditerranéen et qui a réalisé une synthèse harmonieuse de plusieurs héritages antiques (la pensée grecque, l’autorité romaine, la spiritualité judéo-chrétienne). Son image, aussi, de carte postale éculée avec ses îles sublimes et son régime alimentaire crétois désormais recommandé par les nutritionnistes du monde entier. Mais pour notre onzième visite de Présidence, plonger dans la réalité de ce pays quelque peu emblématique de la crise de l’Euro, pour comprendre ses contradictions et ses composantes très disparates, se révèle être un exercice délicat, et complexe. Entre ouverture et isolationnisme Il faut d’abord rappeler que la Grèce est un État relativement jeune, puisque l’État indépendant tel que nous le connaissons aujourd’hui n’existe que depuis moins de 200 ans, sans oublier que le pays ne connait ses frontières actuelles que depuis 1947. Ce rappel historique rebondit sur la question identitaire (« quel peuple a été libéré? »), au cœur des problématiques politiques actuelles de beaucoup d’États européens (relire l’article de l’Atelier Europe sur Le Mantra identitaire en Europe). Quelles sont les composantes de l’État grec? En pleine crise ukrainienne, il nous a semblé amusant d’entendre qu’ici aussi, on oppose un Ouest davantage ouvert sur le monde, se fondant sur l’antique thalassocratie, à une partie orientale plus isolationniste, qui souhaite une Grèce repliée sur ses traditions ancestrales, avec l’idée d’un retour à la mythique période byzantine, le tout agrémenté d’une pointe de nationalisme. Partant de ce constat, il nous a été souligné, au cours d’une discussion avec un Professeur de philosophie, que la crise grecque actuelle est en fait le résultat de cette opposition de valeurs. Revenons donc un petit moment sur l’histoire pour comprendre les débats qui agitent la société grecque actuelle. En 1974, lorsque la dictature tombe, concluant de facto 30 ans de guerre civile, nous a-t-on précisé, les Grecs ont placé d’immenses espoirs dans l’Europe, ses institutions, ce qu’elle pouvait apporter au pays pour l’aider à construire un État moderne. L’adhésion à l’UE fut rapide, dès 1981, mais, rétrospectivement, une partie des Grecs considèrent que pendant cette période, malgré l’injection massive de liquidités, l’Union a échoué dans son rôle de guide, pour donner une direction claire à la Grèce. De fait, dès cette époque, se sont opposées deux classes de citoyens: d’une part ceux qui profitaient de l’association avec l’UE, et d’autre part ceux qui étaient laissés pour compte, sans comprendre réellement ce processus d’intégration européenne. Aujourd’hui encore, ce sentiment que l’UE, en imposant ses politiques d’austérité, punit les Grecs parce que l’argent communautaire a été mal géré, est encore très présent au sein de la population et de certains partis politiques grecs. Une société conformiste Du marasme actuel, beaucoup attendent que la crise amène à une refonte totale du fonctionnement du système politique, revisitant également la place de l’église orthodoxe (même si la société est en voie de « sécularisation »), et amenant à une réflexion sur le rôle que la Grèce peut avoir dans une Union élargie, et dans un monde globalisé. Or pour réformer, il faut de nouvelles têtes, et de nouvelles idées. Mais la Grèce, qui a posé les bases de la civilisation occidentale (elle nous a apporté la raison, la liberté, la démocratie et plus globalement la science politique, l’esthétisme, la pensée humaniste, etc.), n’est plus le phare qu’elle était au regard du monde des Idées et de la pensée théorique. L’Université grecque est dans un état de déliquescence inquiétant. Le problème de l’éducation est une question majeure pour le pays. La plupart des instituts de recherche ne publient pas dans des langues étrangères. C’est une recherche très isolée qui ne se confronte donc plus au monde. La société grecque souffre d’un conformisme ambiant, qui se retrouve dans la faible adhésion aux grandes idéologies politiques (le goût du concret et la méfiance envers les théories font partie de l’héritage civilisationnel grec). La société grecque ne croît pas aux miracles, et est restée très pragmatique (à mettre en rapport avec le fait que les Grecs sont les premiers à avoir fait confiance à la raison pour expliquer l’ordre de la nature). Les jeunes, fait tout à fait compréhensible, cherchent avant tout une formation qui leur assurera un avenir, et donc s’orientent davantage vers des cursus très professionnalisant, délaissant du même coup les « Humanités » et la philosophie politique. Et de se convertir, au grand dam des anciens, à l’alphabet latin. De ce manque d’émulation intellectuelle, peu d’idées nouvelles émergent, et il n’y a pas de consensus clair au sein de la population et de la classe politique sur la façon dont la Grèce pourrait surmonter ses faiblesses et ses blocages structurels actuels (la corruption, le poids des grandes familles, le fonctionnement clanique à tous les étages). Malgré des changements profonds dont les résultats commencent à se faire sentir, nous le verrons, c’est une société qui s’accommode des vieilles recettes, dans laquelle la relative stabilité politique s’apparente plus à une stagnation (« tout autre scénario serait pire » avons-nous entendu, ce qui rejoint le vieux proverbe grec « n’ajoutez pas à vos maux un remède pire que le mal »). La plus grande manifestation contre les plans d’austérité a regroupé 200 000 personnes, ce qui est relativement raisonnable compte-tenu du choc que cela a provoqué dans tous le pays. Pour 60 % des sondés, il faut abandonner le Mémorandum, mais 80 % de la population ne souhaite pas pour autant un retour au Drachme, et le maintien de la Grèce dans la zone euro est acquis. Comme partout en Europe, les partis politiques doivent s’ouvrir et être plus transparents, et la nécessité de voir émerger une nouvelle élite est urgente. Plus que de réformer en profondeur, l’idée dominante est de contenir la situation afin d’éviter un retour de boomerang de l’agitation sociale, alimentée par le désespoir d’une partie de la population. Une société qui peut donc paraître à première vue quelque peu soumise et ne se faisant pas confiance, mais il faut se méfier de l’eau qui dort. Le phénomène Aube Dorée ou l’ultranationalisme Le bipartisme (Pasok / Nouvelle démocratie) a volé en éclat lors des dernières législatives de 2012. Dans un paysage politique très atomisé (6 grands partis et 14 partis plus ou moins iconoclastes comme le mouvement « Ne paye pas »), c’est ce désespoir qui fait le fonds de commerce de mouvements comme « Aube Dorée ». Créé en 1993, Aube Dorée est crédité dans les sondages de 7 à 8 % pour les prochaines élections européennes et cette formation dispose de 18 députés au Parlement (sur 300 au total). Comme ailleurs en Europe, les idées simplistes et radicales gagnent du terrain, sur le terreau d’une souffrance sociale indéniable (ici atténuée par le rôle de la solidarité familiale) et de la désespérance. La presse européenne a beaucoup parlé d’eux ces derniers mois, sans s’attarder réellement sur la substance de leur programme et de leurs positions. Quelles sont-elles? Aube Dorée, qui se définit comme un parti patriote, chantre du renouveau grec, considère que la dette est illégale, car le gouvernement (celui d’Andrés Papandréou) qui a conduit à cette situation était totalement corrompu, et complice des banques. Dans cette perspective, Aube Dorée souhaite donc une annulation de la dette grecque. En outre, ses membres revendiquent un gouvernement grec indépendant, qui ne serait pas soumis à l’UE (lire: l’Allemagne) et au FMI. Première contradiction à relever dans le discours, dans ce grand élan d’indépendance souhaité par Aube Dorée, il aurait été davantage profitable pour la Grèce selon eux qu’elle accepte en 2010 le plan d’aide financière proposé par la Russie… ou comment les grandes convictions politiques s’écrasent sur le mur de la géopolitique et de la dialectique identitaire, la Grèce se considérant très proche culturellement et ethniquement du monde slave orthodoxe. « Avec...

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La société grecque face à la récession
20 Mar

La société grecque face à la récession

La Grèce, entre 2008 et 2014, c’est l’explosion d’une bulle, la réalisation brutale de toute une nation qui vit largement au-dessus de ses moyens réels. Et puis derrière c’est une réalité sociale: une baisse de pouvoir d’achat de 20% à 45% selon les foyers, une inflation mal maitrisée qui accroit la pauvreté, un taux de chômage de 28% après des plans de licenciement dans la fonction publique et une récession alimentée par des impôts enfin collectés. C’est un choc « qu’aucune démocratie moderne n’avait jamais subi » selon plusieurs interlocuteurs encore incrédules. Théories de complot et rumeurs jouent alors leur rôle pour expliquer et simplifier. L’occasion n’est pas manquée par des partis extrémistes comme Aube Dorée d’égrener la liste des fautifs habituels: Américains, banquiers, Juifs, Turcs. Des histoires circulent dans la rue ou dans les taxis comme celle des lingots d’or volés par les Allemands en 1941 et qui ne furent jamais rendus! Le créancier n’est pas celui que vous croyez! Plus sérieusement maintenant, la société grecque souffre mais, fait notable, elle s’adapte rapidement au contexte ambiant. Les familles se regroupent, parents et enfants taisent leurs conflits pour faire front, certains jeunes s’expatrient ou de manière plus surprenante reviennent à la campagne pour cultiver la terre, leurs cursus universitaires s’orientant de plus en plus vers des filières techniques et moins vers les sciences humaines. Certains Grecs semblent même éprouver de la fierté face à une créativité et un dynamisme que la population se découvre, ou redécouvre, après des décennies de laisser aller et de dénigrement de soi-même. Curieux de ces évolutions mentales, le think tank ELIAMEP propose une table ronde en mars 2014 sur « les effets sociaux de la crise et le rôle de la société civile », en partenariat avec les Universités allemandes de Duisbourg et de Bonn. Tout un symbole. Quatre années après le début de la crise des dettes, et les conditions imposées par l’Union Européenne (UE) et le FMI, les Grecs pensent le chemin parcouru et expriment presque une surprise face à leur propre sang froid: « au pic de la crise, nous n’avions que 200.000 manifestants », peut-on entendre. Athènes se réveille cette année avec des comptes publics en léger excédent, de nouveaux gisements gaziers en mer Egée, une belle saison touristique en 2013 et des investissements étrangers en hausse. Pour les Athéniens, voilà de quoi satisfaire « une Europe sévère et qui n’a pas fait les mêmes efforts dans toute l’Union ». Les élections locales et européennes de mai 2014 voient l’émergence de partis qui appellent à une renégociation des accords de sauvetage financier. SYRISA, un nouveau parti hors système déjà très présent lors de la campagne législative de 2012, arrive en tête de ce mouvement avec 30% dans les sondages tandis que les partis historiques portant la responsabilité des négociations avec l’UE chutent à 5% (PASOK) et 24% (Nouvelle Démocratie). Les électeurs grecs diront si le moment est venu de baisser la garde ou non. Les capitales européennes, elles, devront réagir à ce vote en conséquence et se poser des questions tout autant macroéconomiques que sociétales: le rapport des grecs face à l’impôt s’est-il régularisé? La tolérance face à la corruption est-elle réellement circonscrite? La société grecque accepte t’elle sa part de responsabilité ou se contente t’elle d’accuser une classe politique défaillante? Un panneau blanc sans signature, sur le chemin de l’aéroport, résume bien l’état d’esprit général: « only in one place? ». En d’autres termes: serons-nous les seuls à payer? Il y a un aveu de culpabilité dans ce questionnement mais aussi une blessure encore vive exposée aux Européens de passage: ne soyez point trop moqueur ou trop hargneux contre nous, car comment réagirez-vous bientôt lorsque vos familles devront vivre sans les 3 ou 4% de déficit annuel que vos gouvernements empruntent aux marchés financiers depuis plusieurs décennies ?   Michael...

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Voyage d’études à Athènes
05 Mar

Voyage d’études à Athènes

L’Atelier Europe se rendra en voyage d’études à Athènes du 6 au 9 mars, à l’occasion de la Présidence grecque du Conseil de l’UE. Ce déplacement s’inscrit dans la continuité d’une tournée des capitales européennes initiée lors de la présidence tchèque, et qui a perduré depuis. L’Atelier Europe effectuera son onzième voyage d’études! Ces déplacements sont l’occasion de rencontrer les gouvernements,  acteurs institutionnels et et de la société civile (personnalités académiques, journalistes etc…), et nous permettent de mieux comprendre les priorités de chaque présidence, leur mise en œuvre et la carte mentale de l’Europe de nos partenaires. Programme des rencontres: Ministère des affaires étrangères Vasilios Alevizakos, directeur politique auprès du secrétaire d’État aux affaires européennes Ministère de la marine marchande et de la mer Égée Contre-Amiral Panagiotis Petropoulos, Directeur général du Ministère G. Dontas, conseiller diplomatique du Ministre Paul Kalligas, Professeur à l’Université d’Athènes Dr. Philip Dracodaidis, écrivain, essayiste et traducteur (Montaigne, Rabelais…) Ambassade de France en Grèce Alexandre Morois, Premier Conseiller Hellenic Foundation for European & Foreign Policy (ELIAMEP) George Pagoulatos, Professeur des politiques européennes & d’économie, chercheur associé Retrouvez prochainement le compte-rendu du voyage d’études sur notre...

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Il faut que tout change pour que rien ne change
21 Oct

Il faut que tout change pour que rien ne change

À Vilnius, alors que nous sortions de notre rendez-vous au Ministère des Affaires étrangères, nous assistâmes à une manifestation célébrant l’amitié lituano-ukrainienne, comme au temps des pays frères. Le poids des habitudes, l’héritage mental de l’époque soviétique se retrouvent aux détours des rues; y compris dans les détails de la vie courante comme la langue russe qui revient (en tant que langue des affaires notamment), l’idée de services assez étrangère dans les endroits publics de cette partie du monde (malgré une population fort accueillante), ou bien encore la méfiance, parfois passionnelle, vis-à vis de la Russie. Le mur est tombé et l’URSS a implosé, reléguant la faucille et le marteau au rayon jardinage, mais la géopolitique aussi a ses invariants, et elle est toujours régie ici par le concept de « zero sum game », selon lequel les stratégies étatiques sur la scène internationale s’élaborent dans une perspective binaire. Ce qu’un État gagne, l’autre le perd. Autrement dit, si un État devient plus puissant, l’autre État devient plus faible. Dans cette région du monde, l’application est limpide: ce que l’Occident gagnera, la Russie le perdra. Comme au bon vieux temps, chacun doit choisir son camp et maîtriser sa zone d’influence. C’est dans ce contexte d’une convalescence post-soviétique quasi achevée, où les stigmates de l’histoire sont cependant encore très prégnants, que la Lituanie a pris, le 1er juillet dernier, la Présidence du Conseil de l’Union européenne.   Une présidence très régionalisée La Lituanie nous offre le spectacle d’un pays provincial agréable, très catholique, à l’héritage lourd et glorieux. Fière et soulagée, comme ses voisins, d’avoir rejoint la famille européenne, dont elle a été séparée pendant trop longtemps au cours des soubresauts de l’histoire. Le musée du KGB, appelé pudiquement musée des victimes du génocide, situé en plein centre ville dans ce qui fut jusqu’en 1991 le siège et la prison du KGB, est là pour nous rappeler froidement les souffrances d’un pays laminé et dont on ressent encore les stigmates (rappelons qu’entre 1941 et 1944, les Nazis ont exterminé 200 000 juifs, des déportations massives ont ensuite repris en 1945 par les Soviétiques). Il est impossible de trouver aujourd’hui en Lituanie une famille qui n’ait pas eu de déporté. Le grand ennemi d’hier est le même aujourd’hui: la Russie, contre laquelle les partisans Lituaniens, fait unique, ont lutté pendant neuf années, de 1943 à 1952, malgré l’intégration dans l’URSS. Un voisin dont on se tient à distance et contre lequel on espère que l’intégration à l’UE sera un bon rempart. La solidarité quasi infaillible envers les pays de l’ex-URSS s’exprime dans la priorité donnée à cette présidence, à savoir le Partenariat oriental (voir ici ou là). Clairement, l’Ukraine, dont les oligarques et le Président Yanukovich ont récemment fait une volte-face pro-européenne (quand on devient riche, on a besoin de stabilité) ne pouvait trouver meilleur lobby au sein de l’UE. Dans cette stratégie de soutien à l’Ukraine, il faut y voir aussi l’ambition, naturelle chez un État périphérique, de se recentrer en repoussant la frontière. Et de trouver de nouveaux alliés une fois que les petites pousses ont rejoint l’UE (sphère d’influence). Cette stratégie est également l’expression de la carte mentale de la Lituanie, qui voit en l’Ukraine sa projection naturelle de puissance du fait de l’histoire commune (devant le Parlement, une sculpture éloquente montre une carte de la grande Lituanie…). L’issue sera décidée fin novembre (les 28 et 29) lors du grand sommet du Partenariat oriental, qui se tiendra à Vilnius, précisément. En attendant, la Russie fait pression sur ses ex-satellites pour éviter la signature de l’accord d’association. En Lituanie, ces pressions tournent aux représailles: interdiction d’exporter des produits laitiers en Russie (sur des prétextes sanitaires), contrôles douaniers systématiques et zélés des camions transitant vers l’enclave de Kaliningrad et le reste de la Russie, ce qui a provoqué de lourdes pertes du côté des transporteurs lituaniens, ou comment l’arme commerciale devient une arme politique. Un classique du genre. À Vilnius, on considère que si ce sommet échoue pour l’Ukraine, cela anéantira tout espoir pour la Géorgie, la Moldavie et l’Azerbaïdjan de se rapprocher du camp européen, au risque de finir, comme la Biélorussie voisine, comme des États gelés à la botte de Moscou et drogués au gaz bradé. La volonté est ici telle d’obtenir un accord avec Kiev que l’on semble prêt à éluder le cas Yulia Timoschenko qui empoisonne pourtant les relations avec l’UE. La Russie oppose à ce projet européen une intégration plus étroite des pays de l’ex-URSS dans une Union douanière, composée de la Russie, de la Biélorussie et du Kazakhstan, et que l’Arménie a décidé de rejoindre récemment, au grand dam des Lituaniens. Sur le long terme, la Lituanie espère une intégration, pourtant improbable et irréaliste, de l’Ukraine à l’UE. C’est un point de divergence avec la diplomatie française et une bonne partie des chancelleries européennes. Lorsque nous avons soulevé la question de ce nouvel élargissement, à un moment où l’UE subit de plein fouet une crise tant financière, qu’économique et institutionnelle, du risque de voir s’affaiblir le « centre » de l’Union, de la nécessité sans nul doute de renforcer en premier lieu l’intégration politique de l’Union, en se contentant d’une zone de libre-échange avec l’Europe orientale, nous avons essuyé des regards emprunts à la fois de défiance et d’incompréhension. « Qu’avez-vous d’autres à proposer » nous a-t-on rétorqué? Comme s’il n’y avait que deux alternatives: l’adhésion de l’Ukraine, de la Moldavie, de la Géorgie, de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan à l’UE, ou bien l’exclusion pure et simple de la famille européenne. Nous proposons un accord d’association simple permettant la mise en place d’une zone de libre-échange. La priorité actuelle de l’UE est bien la question de son leadership et de sa refonte institutionnelle. À trop élargir, on en perdrait et le sens et la substance. Comme le dit un proverbe lituanien, On ne peut pas souffler contre le vent ni nager contre l’eau… Il faut garder raison sur la potentialité d’une adhésion de l’Ukraine à l’UE. Néanmoins, il est évidemment difficile de faire entendre une position équilibrée dans un contexte local aussi passionné. Au-delà des équilibres géopolitiques, la question russe fait écho à la dépendance énergétique du pays. La Lituanie a porté plainte contre la Russie au tribunal arbitral de Stockholm pour abus de position dominante. En 2015, seront renégociés les accords d’approvisionnement avec la Russie. En attendant, Gazprom vend toujours son gaz à prix d’or dans un pays fortement dépendant et qui tente néanmoins de diversifier ses fournisseurs (accord avec le Qatar, construction d’un terminal GNL à Klaïpeda) et son mix énergétique (projet de construction d’une nouvelle centrale nucléaire depuis la fermeture de celle d’Ignalina). De ce fait, la Lituanie est le fer de lance au sein de l’UE d’une politique énergétique communautaire. Des relations complexes avec la Pologne Passées les discussions sur la question russe, c’est évidemment la question polonaise qui a refait souvent surface dans nos discussions sur la politique étrangère. Forte d’environ 250 000 personnes, soit 6,4% de la population lituanienne, la minorité polonaise est concentrée dans les districts de Vilnius et de Salcininkai au sud est de la Lituanie. Elle est très active politiquement avec L’Alliance électorale des Polonais, qui a huit députés au sein du Seimas, le Parlement lituanien. Leurs revendications vont de la double signalisation linguistique, dans les régions où la minorité polonaise est forte, à l’inscription en polonais sur les papiers d’identité, l’enseignement du polonais dans les écoles, etc. Ces tensions ont conduit l’actuelle présidente, Madame Dalia Grybauskaité, à annuler une rencontre officielle à Varsovie, destinée à préparer le sommet de l’OTAN, le 17 avril 2012. Ces revendications de la minorité polonaise nuisent aux relations polono-lituaniennes, mais ceci n’est en rien comparable avec la question des minorités russes en Lettonie, par exemple. Et la Pologne reste, comme...

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