Il faut que tout change pour que rien ne change
21 Oct

Il faut que tout change pour que rien ne change

À Vilnius, alors que nous sortions de notre rendez-vous au Ministère des Affaires étrangères, nous assistâmes à une manifestation célébrant l’amitié lituano-ukrainienne, comme au temps des pays frères. Le poids des habitudes, l’héritage mental de l’époque soviétique se retrouvent aux détours des rues; y compris dans les détails de la vie courante comme la langue russe qui revient (en tant que langue des affaires notamment), l’idée de services assez étrangère dans les endroits publics de cette partie du monde (malgré une population fort accueillante), ou bien encore la méfiance, parfois passionnelle, vis-à vis de la Russie. Le mur est tombé et l’URSS a implosé, reléguant la faucille et le marteau au rayon jardinage, mais la géopolitique aussi a ses invariants, et elle est toujours régie ici par le concept de « zero sum game », selon lequel les stratégies étatiques sur la scène internationale s’élaborent dans une perspective binaire. Ce qu’un État gagne, l’autre le perd. Autrement dit, si un État devient plus puissant, l’autre État devient plus faible. Dans cette région du monde, l’application est limpide: ce que l’Occident gagnera, la Russie le perdra. Comme au bon vieux temps, chacun doit choisir son camp et maîtriser sa zone d’influence. C’est dans ce contexte d’une convalescence post-soviétique quasi achevée, où les stigmates de l’histoire sont cependant encore très prégnants, que la Lituanie a pris, le 1er juillet dernier, la Présidence du Conseil de l’Union européenne.   Une présidence très régionalisée La Lituanie nous offre le spectacle d’un pays provincial agréable, très catholique, à l’héritage lourd et glorieux. Fière et soulagée, comme ses voisins, d’avoir rejoint la famille européenne, dont elle a été séparée pendant trop longtemps au cours des soubresauts de l’histoire. Le musée du KGB, appelé pudiquement musée des victimes du génocide, situé en plein centre ville dans ce qui fut jusqu’en 1991 le siège et la prison du KGB, est là pour nous rappeler froidement les souffrances d’un pays laminé et dont on ressent encore les stigmates (rappelons qu’entre 1941 et 1944, les Nazis ont exterminé 200 000 juifs, des déportations massives ont ensuite repris en 1945 par les Soviétiques). Il est impossible de trouver aujourd’hui en Lituanie une famille qui n’ait pas eu de déporté. Le grand ennemi d’hier est le même aujourd’hui: la Russie, contre laquelle les partisans Lituaniens, fait unique, ont lutté pendant neuf années, de 1943 à 1952, malgré l’intégration dans l’URSS. Un voisin dont on se tient à distance et contre lequel on espère que l’intégration à l’UE sera un bon rempart. La solidarité quasi infaillible envers les pays de l’ex-URSS s’exprime dans la priorité donnée à cette présidence, à savoir le Partenariat oriental (voir ici ou là). Clairement, l’Ukraine, dont les oligarques et le Président Yanukovich ont récemment fait une volte-face pro-européenne (quand on devient riche, on a besoin de stabilité) ne pouvait trouver meilleur lobby au sein de l’UE. Dans cette stratégie de soutien à l’Ukraine, il faut y voir aussi l’ambition, naturelle chez un État périphérique, de se recentrer en repoussant la frontière. Et de trouver de nouveaux alliés une fois que les petites pousses ont rejoint l’UE (sphère d’influence). Cette stratégie est également l’expression de la carte mentale de la Lituanie, qui voit en l’Ukraine sa projection naturelle de puissance du fait de l’histoire commune (devant le Parlement, une sculpture éloquente montre une carte de la grande Lituanie…). L’issue sera décidée fin novembre (les 28 et 29) lors du grand sommet du Partenariat oriental, qui se tiendra à Vilnius, précisément. En attendant, la Russie fait pression sur ses ex-satellites pour éviter la signature de l’accord d’association. En Lituanie, ces pressions tournent aux représailles: interdiction d’exporter des produits laitiers en Russie (sur des prétextes sanitaires), contrôles douaniers systématiques et zélés des camions transitant vers l’enclave de Kaliningrad et le reste de la Russie, ce qui a provoqué de lourdes pertes du côté des transporteurs lituaniens, ou comment l’arme commerciale devient une arme politique. Un classique du genre. À Vilnius, on considère que si ce sommet échoue pour l’Ukraine, cela anéantira tout espoir pour la Géorgie, la Moldavie et l’Azerbaïdjan de se rapprocher du camp européen, au risque de finir, comme la Biélorussie voisine, comme des États gelés à la botte de Moscou et drogués au gaz bradé. La volonté est ici telle d’obtenir un accord avec Kiev que l’on semble prêt à éluder le cas Yulia Timoschenko qui empoisonne pourtant les relations avec l’UE. La Russie oppose à ce projet européen une intégration plus étroite des pays de l’ex-URSS dans une Union douanière, composée de la Russie, de la Biélorussie et du Kazakhstan, et que l’Arménie a décidé de rejoindre récemment, au grand dam des Lituaniens. Sur le long terme, la Lituanie espère une intégration, pourtant improbable et irréaliste, de l’Ukraine à l’UE. C’est un point de divergence avec la diplomatie française et une bonne partie des chancelleries européennes. Lorsque nous avons soulevé la question de ce nouvel élargissement, à un moment où l’UE subit de plein fouet une crise tant financière, qu’économique et institutionnelle, du risque de voir s’affaiblir le « centre » de l’Union, de la nécessité sans nul doute de renforcer en premier lieu l’intégration politique de l’Union, en se contentant d’une zone de libre-échange avec l’Europe orientale, nous avons essuyé des regards emprunts à la fois de défiance et d’incompréhension. « Qu’avez-vous d’autres à proposer » nous a-t-on rétorqué? Comme s’il n’y avait que deux alternatives: l’adhésion de l’Ukraine, de la Moldavie, de la Géorgie, de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan à l’UE, ou bien l’exclusion pure et simple de la famille européenne. Nous proposons un accord d’association simple permettant la mise en place d’une zone de libre-échange. La priorité actuelle de l’UE est bien la question de son leadership et de sa refonte institutionnelle. À trop élargir, on en perdrait et le sens et la substance. Comme le dit un proverbe lituanien, On ne peut pas souffler contre le vent ni nager contre l’eau… Il faut garder raison sur la potentialité d’une adhésion de l’Ukraine à l’UE. Néanmoins, il est évidemment difficile de faire entendre une position équilibrée dans un contexte local aussi passionné. Au-delà des équilibres géopolitiques, la question russe fait écho à la dépendance énergétique du pays. La Lituanie a porté plainte contre la Russie au tribunal arbitral de Stockholm pour abus de position dominante. En 2015, seront renégociés les accords d’approvisionnement avec la Russie. En attendant, Gazprom vend toujours son gaz à prix d’or dans un pays fortement dépendant et qui tente néanmoins de diversifier ses fournisseurs (accord avec le Qatar, construction d’un terminal GNL à Klaïpeda) et son mix énergétique (projet de construction d’une nouvelle centrale nucléaire depuis la fermeture de celle d’Ignalina). De ce fait, la Lituanie est le fer de lance au sein de l’UE d’une politique énergétique communautaire. Des relations complexes avec la Pologne Passées les discussions sur la question russe, c’est évidemment la question polonaise qui a refait souvent surface dans nos discussions sur la politique étrangère. Forte d’environ 250 000 personnes, soit 6,4% de la population lituanienne, la minorité polonaise est concentrée dans les districts de Vilnius et de Salcininkai au sud est de la Lituanie. Elle est très active politiquement avec L’Alliance électorale des Polonais, qui a huit députés au sein du Seimas, le Parlement lituanien. Leurs revendications vont de la double signalisation linguistique, dans les régions où la minorité polonaise est forte, à l’inscription en polonais sur les papiers d’identité, l’enseignement du polonais dans les écoles, etc. Ces tensions ont conduit l’actuelle présidente, Madame Dalia Grybauskaité, à annuler une rencontre officielle à Varsovie, destinée à préparer le sommet de l’OTAN, le 17 avril 2012. Ces revendications de la minorité polonaise nuisent aux relations polono-lituaniennes, mais ceci n’est en rien comparable avec la question des minorités russes en Lettonie, par exemple. Et la Pologne reste, comme...

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Une soirée islandaise à l’Atelier Europe
16 Mar

Une soirée islandaise à l’Atelier Europe

L'Atelier Europe a reçu le vendredi 2 mars 2012 Baldur þórhallsson, Professeur à l’université d'Islande (Reykjavik), et membre suppléant du Parlement islandais (rapporteur sur l’adhésion). Spécialiste des petits États membres de l’Union européenne, de leur rôle et de leur influence dans l’Union, fervent défenseur de l’adhésion de son pays à l’UE, il nous a présenté une vision très europhile sur la relation de son pays à l'UE. En ces temps de doute sur l'Europe, son discours était à contrecourant de l'euroscepticisme ambiant. Peut-on parler d'une identité européenne en Islande? Sur ce sujet, Baldur þórhallsson a estimé que "Bien que nos valeurs soient européennes, la plupart des citoyens islandais ne souscrivent pas à l’identité européenne en tant que telle. Nous sommes avant tout islandais, puis nordiques, et enfin européens." Rien de trop étonnant dans cette réponse (dans quel pays un citoyen se définirait-il d’abord comme européen, avant de considérer son identité française, italienne ou chypriote ?), si ce n’est la présence de l’échelon régional, entre les échelons national et européen. L’appartenance au « monde nordique » est un sentiment très ancré chez tous nos voisins du Nord. Les valeurs clé de l’identité nordique sont un attachement viscéral à la nature, à l’indépendance, et au contrôle du territoire. En tant que petits pays, cela leur permet de se référer d’emblée à un espace plus grand. Nous pourrons prochainement poser la question à nos confrères danois et tester cet ancrage identitaire septentrional, lors de notre prochain voyage d’études en avril. De cette position géographique singulière, d’où d’écoule une géo – économie particulière, les Islandais lient la question de leur adhésion à l’UE aux négociations sur les quotas de pêche. Sur le reste, c'est-à-dire les conséquences d’une éventuelle adhésion, comme beaucoup de pays candidats, les fonds structurels représenteraient une manne importante dont les Islandais aimeraient bénéficier. Le seul point très étonnant dans le climat actuel de « dézingage » de l’Euro, mais compréhensible du fait de la situation monétaire islandaise, est que les islandais souhaitent vivement adopter l’Euro, notamment pour rétablir un climat de confiance auprès des investisseurs. Il faut rappeler qu’en dix ans, l'Islande est passée d'une économie principalement basée sur la pêche à une économie plus diversifiée avec le développement considérable du secteur financier, ce qui a rendu le pays particulièrement vulnérable depuis la crise de 2008. Le secteur de la pêche occupe aujourd’hui 10 % des actifs, mais fourni au pays 75 à 80 % de ses revenus à l’exportation, alors que les trois premières banques islandaises voient leurs actifs passer de 100 % du produit intérieur brut (PIB) en 2000 à presque 800 % en 2007, avant la crise financière (voir à ce propos l’affaire Icesave mentionnée dans notre précédent article). Notre interlocuteur a ainsi insisté sur le fait que « l’Islande a besoin d’un accord viable sur la pêche, les Islandais doivent en effet avoir l’assurance du contrôle de leur zone maritime. Si ce n’est pas le cas, il y aura un grand risque d’un « Non » à l’adhésion lors du référendum. Seul un tiers de la population islandaise est pour une adhésion à l’Europe, mais nous ne devons pas oublier que les deux tiers souhaitent que l’Islande continue le processus d’adhésion. Par conséquent, la plupart des Islandais veulent achever la négociation et voter le traité d’adhésion par voie de référendum. Ils regardent attentivement les résultats du chapitre concernant la pêche. Malgré la crise, l’attractivité de la monnaie européenne persiste, de même que la possibilité de bénéficier de fonds structurels reste un argument fort ». Au-delà de ces questions européennes, la société islandaise comporte quelques spécificités relevées par notre invité. La taille de la population (320 000 habitants dont 210 000 à Reykjavik) permet une très forte interaction avec les citoyens, ainsi qu'une communication directe entre le gouvernement et la société civile. À ce titre, le Trophée européen de l’e-démocratie 2011 a été remis à Paris au Ministère des Affaires étrangères à citizens.is, fondation qui permet notamment aux électeurs islandais d'interagir via internet avec les membres du Parlement et de mettre en avant les sujets qu'ils veulent voir traités en priorité.Cette proximité réduit par ailleurs le risque de corruption et de conflit d'intérêt. Une autre spécificité qui ne manquera pas de nous étonner en tant que Français, et qui concerne un moment crucial de l’histoire du XXème siècle, est le regard que les Islandais portent sur la Seconde guerre mondiale. Le pays a connu un développement économique tardif, grâce notamment à la présence américaine entre 1939 et 1945 puis les décennies suivantes, avec la présence de 14 000 soldats américains et l’aide du plan Marshall.Baldur þórhallsson a souligné la perception originale de cette guerre appelée "blessed war" (guerre bénie) par les Islandais, et l'absence de "vécu commun" durant ce conflit avec les pays européens. C’est clairement un maillon historique manquant avec la grande famille européenne.Sur le plan militaire, l'Islande n'a pas de ministère de la Défense, l'adhésion à l'OTAN étant considérée comme suffisante pour la sécurité du pays. Sur la question de l'immigration (très en vogue en ce moment dans nos débats électoraux français et notamment avec la proposition de renégocier les accords de Schengen), Baldur þórhallsson rappelle qu'en Islande elle est essentiellement économique (la communauté polonaise figure en première place, avec 10 000 personnes venues s’installer sur le territoire). Il estime par ailleurs que son pays n'a pas la même générosité que les autres pays scandinaves. Les opportunités d'emploi ne sont cependant pas les mêmes, la crise ayant même incité au retour de nombreux migrants. Pour finir, petite touche d'humour de notre invité à prendre au second degré, "l'Islande est le seul pays au monde qui milite pour le réchauffement climatique". L’Islande, décidemment un pays à contre...

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L’Europe face au défi de la dette publique
09 Juin

L’Europe face au défi de la dette publique

Pour ceux qui ont encore la foi dans l’Union européenne, c’est peu dire que la situation actuelle est critique: crise de l’Euro, croissance en berne, une Europe politique au point mort, des traités constitutionnels qui n’ont pas séduit les peuples, une Commission très affaiblie, à tout cela s’ajoute le problème central de la dette. Central parce que la question de la dette, c’est une façon de penser l’avenir et qu’on ne pourra pas continuer indéfiniment à contourner le problème (la dette européenne est évaluée à 10 trillons d’Euros). Il y a en fait la mauvaise dette, et la bonne dette, celle des investissements qui nous permettront de survivre demain dans la compétition mondiale. Sur ce sujet, la récente crise a levé des tabous qui peuvent nous amener à penser que nous sommes en train d’ouvrir un nouveau chapitre de la construction européenne. On peut en effet voir la crise grecque de deux façons: soit on considère que l’Europe finit toujours par décider trop tard. Soit on estime que la crise grecque a été un choc salutaire, et comme l’a souligné Alain Lamassoure dans une récente interview, on considère que « d’un mal est sorti un bien » et notamment, avec ce plan d’aide à la Grèce, est tombé le tabou sur la capacité d’emprunt de l’Europe. Après la crise grecque, d’autres emprunts pourraient donc financer des investissements d’avenir. C’est également la position de Jacques Attali dans son dernier livre consacré à ce sujet de la dette et intitulé de manière très optimiste « Tous ruinés dans 10 ans? »: l’Europe a besoin d’une capacité d’emprunt, il faut créer des bons du trésor européen (Il propose un montant d’emprunt d’un trillion d’Euros: 1 000 mds d’Euros). Sur la question du remboursement de la dette, il y a également 2 visions qui s’opposent : Soit on adopte des mesures sur le plus ou moins long terme, soit on mène des politiques d’austérité. Certains économistes, et non des moindres, se sont interrogés ces dernières semaines sur la pertinence de ces plans d’austérité; Joseph Stiglitz a dénoncé l’ « excès de zèle » des États, qui risquerait de tuer dans l’œuf une croissance qui peine déjà à démarrer (risque de dépression). Daniel Cohn-Bendit, avec toute la modération que nous lui connaissons, a souligné que ces plans avaient « quelque chose d’hypocrite » car leur adoption laisse entendre que les déficits pourraient effectivement être réduits en l’espace de quelques années seulement, ce qui est irréaliste. De ce cadre du débat d’idées découlent plusieurs questions pour nos intervenants:→Les plans de résorption de la dette mis en place dans la précipitation pour rassurer les marchés seraient-ils contre-productifs?→ Doit-on douter de la capacité de remboursement de l’endettement de certains pays membres→ En d’autres termes, l'Europe sera-t-elle capable de résoudre le problème de la dette sans tomber dans une croissance atone avec les conséquences sociales que cela peut comporter ?Enfin, au moment où il faut que les budgets s’équilibrent, il faut rajouter un étage politiqueC’est la question du leadership politique, avec la mise en place d’une véritable gouvernance économique européenne, des ressources centralisées, c’est-à-dire en plus de partager la même monnaie, il nous faut aussi partager la fiscalité. Car sans cohérence économique, l’Europe risquerait de continuer de chuter sur la pente du déclassement, pour redevenir, selon l’expression de Paul Valéry, un petit cap du continent asiatique.La problématique générale de cette conférence pourrait se résumer de la façon suivante: comment coordonner la politique économique européenne, gérer les déficits publics tout en investissant dans les projets de demain ? Pour répondre à ces questions, 3 invités très bien placés pour observer tous ces phénomènes et nous les décrypter nous ont fait l’honneur d’accepter notre invitation:Alain LAMASSOURE, Député européen du groupe PPE-DE – Président de la Commission des budgets, Membre de la commission spéciale sur la crise financière, économique et sociale Jean-Paul BETBÈZE, Chef économiste & Directeur des Études Économiques, Membre du Comité Exécutif de Crédit Agricole SA – Membre du Conseil d’Analyse Économique auprès du Premier MinistreBaudouin BOLLAERT, ancien rédacteur en chef au Figaro et Maitre de conférences à Science Po. Alain Lamassoure a laissé Jean-Paul Betbèze s’exprimer en premier, façon courtoise de souligner que les politiques s’appuient encore sur les experts pour dessiner ensuite des politiques adéquates… « Les marchés aujourd’hui nous mettent devant notre vérité » (Jean-Paul Betbèze) M. Betbèze a centré son intervention sur la question cruciale de la croissance, tout en rappelant le rôle de « révélateur » des marchés. Il a introduit son propos en soulignant que ces derniers mois, les marchés avaient beaucoup été critiqués, mais que la faiblesse de l’Union européenne était tout autant criante. Au final, ce qu’on n’aime pas dans les marchés, c’est qu’ils nous poussent à voir la vérité. Pour ce qui concerne l’ensemble de l’UE, cela concerne notamment: le manque de croissance, un endettement excessif, et une complexité et une lourdeur administrative qui empêchent une lisibilité, une flexibilité et une réactivité indispensables. Oui, les marchés sont sans doute excessifs, on peut dénoncer l’impudeur de leur méthode, ils sont souvent très impolis, mais le chef économiste du Crédit Agricole a insisté sur cette vérité que les États, et souvent les opinions publiques, s’obstinent à ne pas voir, et que les marchés leurs révèlent. « Ce qui inquiété les marchés, c’est avant tout la crise de la croissance » En terme quantitatif, la crise a abouti à ces résultats-ci:Pour les pays du BRIC (Brésil, Russie, Chine, Inde), le taux de croissance avant la crise était de 8 %. A la sortie de crise il était de 6-7 %. Aux États-Unis: de 4%, on est passé à 3, et pour l’Union européenne: de 2, on est arrivé à 1. C’est cette crise de la croissance, notamment en Europe donc, qui inquiète le plus les marchés. Elle a entraîné une baisse vertigineuse de la consommation et des investissements. Les disparités sont grandes au sein de l’UE. Au départ de la crise, l’Allemagne a perdu 6 points de croissance (en rythme annuel), la France 3. C’est l’Allemagne qui a pris le choc de la crise, mais elle est repartie plus vite ensuite, et grâce notamment à ses exportations, elle est finalement plutôt bénéficiaire de ce contre-choc. La situation catastrophique de l’Espagne s’explique par son infrastructure industrielle, basée massivement sur le bâtiment. La surproduction immobilière de ces dernières années a abouti à l’explosion de la bulle immobilière d’aujourd’hui. Pour finir, Jean-Paul Betbèze a conclu son propos très clairement en insistant sur 3 points: 1. Le monde va mieux. 2. Ce n’est pas ici (=en Europe) 3. Les marchés financiers ont discriminé à la sortie la plus mauvais élèves. Combien de temps nous faudra t-il encore souffrir pour sortir de cette crise? Au moins 15 ans avant que la situation ne se redresse. Sa préconisation est double: il faut d’une part assainir les finances publiques, et d’autre part donner de l’espoir, c'est-à-dire aider la croissance (ce dernier point est une réponse à l’interrogation sur la pertinence des derniers plans de rigueur européens). En clair, il faut des processus à la fois budgétaires et dynamiques. Conclusion reprise par Baudoin Bollaert qu’il a parfaitement résumé de la façon suivante: « il nous faut maigrir et se muscler ». « Cela fait 30 ans que l’on se shoote à la dette publique en France « (Alain Lamassoure) Alain Lamassoure a ensuite pris la parole pour dénoncer avec beaucoup de véhémence la maladie chronique dont souffre la plupart des États européens, et surtout la France, à savoir la dépendance à la dette publique. « Soyons volontariste, jetons l’argent par les fenêtres », voici le principe qui a guidé, selon le député européen, les grandes politiques budgétaires de la France depuis 30 ans. Ce qui est de la démagogie pure, ou pire, du clientélisme. Second point avancé par le Président de...

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Les 60 ans de la Déclaration Schuman vus d’Irlande
07 Juin

Les 60 ans de la Déclaration Schuman vus d’Irlande

Le 18 mai dernier, l’Alliance française de Cork (Irlande), en partenariat avec l’École d’Histoire de l’UCC, organisaient un symposium pour les 60 ans de la déclaration Schuman, considérée comme l’Acte fondateur de la construction européenne. La déclaration Schuman du 9 mai 1950 fut à l’origine de la création de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA), précurseur de la Communauté, fondée en 1958, puis de l’Union européenne actuelle. Bien qu’elle n’ait elle-même adhéré à la Communauté qu’en 1973, l’Irlande, au travers des étudiants et professeurs participant au symposium, est apparue au cours de cette journée comme profondément ‘schumanienne’: totalement fidèle à l’unité européenne, mais en même temps rétive aux « constructions d’ensemble », et privilégiant largement les « réalisations concrètes […] sur des points limités mais décisifs » aux bouleversements plus larges. Son et lumière Le Symposium s’est déroulé sur une journée entière. La matinée fut consacrée à des exposés de nature historique. Un premier exposé, sur le contexte général de l’année 1950, rappelait les motivations très concrètes (liées au rétablissement économique et au positionnement diplomatique de la France de l’époque) de l’initiative révolutionnaire prise par Robert Schuman, ministre français des Affaires étrangères, et son conseiller Jean Monnet. Un second exposé rappelait les soixante ans de construction communautaire. Le clou de la matinée fut sans conteste la présentation d’un documentaire photo d’une dizaine de minutes, préparé par les étudiants de l’Université, rappelant les moments forts de l’histoire irlandaise depuis l’adhésion du pays à la Communauté européenne, sur fond de tubes musicaux d’époque. Un son et lumière extrêmement entraînant et pédagogique, mettant en relief à la fois la contribution irlandaise à l’Europe, et le rôle central de l’Europe pour l’Irlande depuis bientôt 40 ans. Pragmatisme diplomatique ou isolationnisme ? L’après-midi, les participants se séparèrent en 4 groupes, pour constituer 4 tables rondes consacrées à la jeunesse en Europe, à la défense européenne, à la culture en Europe et à l’avenir politique et institutionnel de l’Union. La table ronde consacrée à la défense européenne a fortement souligné la réticence du peuple irlandais à doter l’Union européenne d’une armée commune. Certains arguments étaient manifestement frappés au coin du bon sens: personne ne pense qu’une véritable armée européenne puisse être instaurée à brève échéance, et il est de fait qu’à l’heure actuelle, l’Union européenne n’est guère menacée d’invasion. Malgré tout, on sentait chez certains membres de l’auditoire des réticences plus larges: réticence à consentir que l’Europe puisse défendre de manière offensive ses intérêts sur la scène internationale, réticence à accepter de voir des soldats irlandais engagés sur un terrain d’opération sur ordre d’un pouvoir européen. Bien qu’aucun de ces deux scénarios ne soit à l’ordre du jour, ces débats venaient utilement rappeler que la traditionnelle ambition française d’une ‘Europe – puissance’ était loin d’être universellement partagée en Europe, et ce indépendamment de son caractère pour l’heure strictement théorique. En dépit de ces réticences, les étudiants irlandais se sont révélés très au fait des réalités internationales, et conscients de l’impossibilité pour les Européens de se désintéresser des affaires du monde. La table ronde a permis de dégager un certain consensus autour de mesures souhaitées par tout partisan d’une défense européenne: en particulier, la nécessité de poursuivre le processus de standardisation et d’interopérabilité des armées européennes, afin qu’à défaut de fusionner ces dernières puissent coopérer en parfaite harmonie les unes avec les autres. Un processus qui aurait également l’avantage, soulignée par plusieurs participants, de réaliser de substantielles économies, motivation non négligeable en période de disette budgétaire. Quentin PERRET Deux autres comptes rendus sont disponibles en français et en anglais.Trois documents sont également disponibles: l’ intervention faite par M. aan de WIEL sur l’Irlande et l’Europe des 6 (1945-1973); la  présentation des débats sur la question de l’armée européenne par M. Perret; la  présentation des débats sur le pouvoir d’intégration de la culture en Europe par Dr Autissier, Université Paris...

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Présidence espagnole – Rencontre avec Bruno Delaye, Ambassadeur de France en Espagne, et François Bonet, premier conseiller
26 Mai

Présidence espagnole – Rencontre avec Bruno Delaye, Ambassadeur de France en Espagne, et François Bonet, premier conseiller

L’Atelier Europe a eu le privilège d’être reçu par Son Excellence Monsieur Bruno Delaye et son premier conseiller, François Bonet, à l’Ambassade de France à Madrid. En ouverture à l’entretien, très ouvert et direct, l’Ambassadeur a rappelé que l’Espagne est un exemple d’intégration dans l’Union européenne, notamment grâce aux Programmes intégrés méditerranéens (PIM) d’où le fort consensus pro-européen chez la majorité des Espagnols. Les bénéfices financiers de l’Union ont permis le décollage économique et la modernisation du pays, favorisés à la fois par les fonds structurels dont l'Espagne a été l'un des principaux bénéficiaires, et par le marché intérieur (l'essentiel du commerce espagnol se fait en UE). Cependant, une prise de distance commence à émerger, qui pourrait bien s'accroître avec les nouvelles perspectives budgétaires européennes. Par ailleurs, le "modèle espagnol" tant célébré dans l'UE semble s'être essoufflé, l'Espagne se trouvant reléguée dans la catégorie des PIGS… Surtout, les mesures draconiennes de redressement budgétaire qu'elle a dû prendre sous pression de l'UE souvent vécues comme injustes, l'Espagne fait partie des élèves les plus disciplinés de l'UE en la matière, avec une dette encore inférieure de 20 points à la moyenne euro, risquent de détériorer franchement l'image de l'UE. Par ailleurs, les eurodéputés sont aujourd’hui nommés à l’échelle nationale pour défendre les intérêts nationaux, ce qui rend leur légitimité faible au niveau local, dans un pays très décentralisé. Enfin, le système de vigilance financier européen semble défaillant aux yeux de la population (cf. crise grecque). L’Ambassadeur estime que la Présidence espagnole est menée honnêtement, et a été bien préparée. Comme beaucoup de nos interlocuteurs, il relève cependant les difficultés externes qui ont contraint les ambitions de la PEUE: la gestion de la catastrophe en Haïti, sur laquelle l'Espagne est restée peu visible, une nouvelle Commission installée seulement mi-mars, la crise financière internationale, et économique en Espagne, ce qui incite le chef du gouvernement à traiter en priorité la politique nationale. De même, le sommet des Ministres des Affaires étrangères de l’UPM du 6 juin reporté pour cause de tensions israélo-arabes, malgré un travail intense du MAE espagnol, Miguel Moratinos, pour apaiser les différentes parties (le MAE israélien Lieberman était en déplacement à Madrid lors de notre voyage d’étude), ajoutée à la déception causée par l'annulation du voyage du Président américain à Madrid à l’occasion du sommet annuel UE-Etats-Unis. Mais le principal défi de l’Espagne pour les prochains mois résidera principalement à réduire ses déficits publics, tout en redémarrant son économie. A ce sujet, le sommet UE-Amérique latine est une opportunité pour des bénéfices économiques croisés de pays européens, l’Espagne ayant besoin d’investissements structurels dans des secteurs prometteurs. Tout comme le voyage en Suède, et les ouvertures d’horizon sur la Baltique, le voyage en Espagne et les rencontres diplomatiques sont l’occasion pour l’Atelier d’affiner notre connaissance de sphères d’influence propres aux pays visités. Thomas Mimra Lire également:Présidence espagnole – Rencontre avec José María AznarPrésidence espagnole – Rencontre avec Augustin Santos, Directeur de cabinet du Ministre des Affaires étrangères espagnolPrésidence espagnole – Rencontre avec Jacques Huchet – Chef adjoint de la Représentation de la Commission européenne à MadridPrésidence espagnole – Rencontre avec Luis Cuesta, secrétaire général de la politique de Défense et conseiller diplomatique du Ministre de la Défense...

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Présidence espagnole – Rencontre avec Luis Cuesta, secrétaire général de la politique de Défense et conseiller diplomatique du Ministre de la Défense espagnole
17 Mai

Présidence espagnole – Rencontre avec Luis Cuesta, secrétaire général de la politique de Défense et conseiller diplomatique du Ministre de la Défense espagnole

Dans le cadre du voyage d’étude semestriel de l’Atelier Europe dans la capitale tournante de l’Union, Thomas Mimra, Jérôme Cloarec et François Vaute ont rencontré Luis Cuesta, secrétaire général de la politique de Défense et conseiller diplomatique du Ministre de la Défense espagnol, dans son magnifique bureau notamment décoré, détail saisissant, d'une immense carte du monde américano centrée. Depuis le bureau de son ministère, ce haut responsable européen nous a fait l’honneur de nous recevoir pour parler (dans un excellent français) de la situation actuelle et de l’avenir de la Défense européenne. Nous avons donc eu l’occasion d’échanger nos points de vue sur: L’application du Traité de Lisbonne et ses implications pour nos Armées européennes; L’évolution de l’intégration des armées européennes au sein de l’OTAN et/ou de l’UE; Les problèmes des budgets nationaux générés par la crise financière; L’avenir de l’industrie militaire en Europe avec l’exemple du projet symbolique de l’A400M; La position de l’Espagne sur la dissuasion nucléaire; Les partenariats stratégiques de l’Espagne en Amérique latine et en Méditerranée. Le Secrétaire général a affirmé son attachement à la PCSD (Politique Commune de Sécurité et de Défense) et nous a expliqué les prochaines avancées. Pour l’Espagne, la Défense européenne dans le cadre des accords « Berlin + », devrait être plus forte, plus apte et plus efficace. Sous la Présidence espagnole, les trois priorités dans les domaines de la PCSD sont: le niveau institutionnel avec l’application du Traité de Lisbonne la consolidation de l’approche globale en temps de crise (Opérations Althéa Bosnie, Atalanta pirates, …) le renforcement des capacités avec des « Battle groups » plus opérationnels, des coopérations structurées renforcées, le renouvellement des « Headline goal », un QG … Avec la ratification du traité de Lisbonne et le retour de la France dans le commandement intégré de l’OTAN, que notre interlocuteur a salué à l'instar de nombreux responsables militaires européens, l'Europe de la Défense se trouve à un tournant de sa construction. Alors que l’UE s’interroge et l’OTAN s’inquiète, l’Europe puissance défendue par la France est partagée en partie par l’Espagne. Certes, les instruments actuels ont une portée limitée et leur progression est plus lente que nous pourrions l'espérer. Les missions et opérations de la PCSD favorisent toutefois le partage d'expériences opérationnelles et une convergence des besoins entre forces armées. Dans la logique des CSP (Coopération structurée permanente) défendues par la présidence espagnole, une dynamique bi- ou trilatérale pourrait constituer le catalyseur d'une dynamique plus large d'approfondissement de la construction de l'Europe de la Défense. De même, le Parlement européen gagne de nouvelles compétences. Sa maîtrise du budget de l’Union renforce indirectement sa position dans le domaine de la Politique commune de sécurité et de défense (PCSD, remplaçante de la PESD).Enfin le Conseil de l'Union a ouvert la voie à une mutualisation des efforts en promouvant les synergies entre la défense et le civil, en particulier en adoptant en novembre 2009 un "Cadre européen de coopération" dans le domaine de la R&D. Avec la crise, les finances publiques des pays européens suscitent des questions sur la capacité d’investissements militaires dans l’Union européenne. La contrainte des ressources budgétaires rend difficile les efforts nécessaires de transformation des outils de défense et de rééquipement des forces armées. Après les Suédois, les Espagnols poursuivent le renforcement de la BIDTE (Base Industrielle et technologique de Défense Européenne). Cette démarche est en effet cruciale pour l’avenir stratégique de la Défense européenne. La BIDTE peut se définir comme la somme des bases et des capacités nationales. Or le cumul des budgets européens de Défense représente à peine le tiers de celui des Américains. De plus, la BIDTE souffre d’une fragmentation et d’une duplication des programmes, ainsi qu’un manque d’interopérabilité. Cette situation très couteuse va rendre les politiques de coordination indispensables. L’exemple du sauvetage réussi du projet de l’A400M d’Airbus Military dont l’usine de montage se situera à Séville a été abordé. Nous saluons l’implication de l’Espagne sur ce dossier.Pour rappel, les sept États concernés par ce projet dont la France et l’Espagne, lors de la réunion informelle des Ministres de la défense de l’UE à Palma de Majorque le 25 février 2010, ont annoncé leur accord de principe sur le partage des surcoûts. Cet avion militaire est en effet d’une grande importance pour l’Europe tant sur le point technologique que symbolique. Il devrait rentrer en service dans nos armées courant 2012. Les Espagnols comptent aussi renforcer la présence et l’influence de l’UE sur la scène internationale. Le processus de paix au Moyen-Orient et les conflits en Afrique sont au cœur des attentions de leur Présidence.Lourdement touchés par les problèmes de terrorisme, les Espagnols attachent un intérêt particulier à la mise en œuvre de la stratégie de l’Union européenne contre ce problème ainsi que sur les questions de non-prolifération.L’implication et l’aide de la France dans la lutte contre le terrorisme basque a été soulignée. Comme nous l’avons vu avec le tremblement de terre en Haïti, la présidence espagnole renforce les compétences de gestion, de planification et de conduite des opérations de l’Union en période de crise.Elle souhaite aussi conforter les relations avec l’OTAN et améliorer la coopération institutionnelle avec l’ONU sur les dossiers concernant l’Afghanistan, la Birmanie ou le nucléaire iranien.S’agissant de la piraterie au large de la Somalie ou de la pression croissante de l’immigration clandestine, l’Espagne compte sur une forte cohérence des politiques communautaires et une grande solidarité entre les membres de l’UE et l’UPM dont la Turquie. Depuis près de 60 ans, l'idée d'une défense européenne commune est au cœur des aspirations des pères fondateurs de l'Europe. L’Espagne avec le CGMFP « Cuartel general del mando de fuerzas pesadas » basé à Burgos est une des nations européennes présente dans l'Eurocorps.Suite à l'entrée en vigueur du Traité de Lisbonne, M. Luis Cuesta, que nous remercions pour son chaleureux accueil, s’inscrit comme nous dans la dynamique d’une Armée européenne plus intégrée. François Vaute Pour approfondir:Interview de Franco Frattini, Ministre des Affaires étrangères italien – Figaro, 8 avril 2010Présidence espagnole 2010: priorités intéressantes pour la défense… – Bruxelles2, 2 décembre 2009Rapport d'information du Sénat sur les perspectives de la PESD de la présidence espagnole – Sénat, 25 février 2010Chronologie de l'Europe de la Défense – Documentation française, Le corps européen (Eurocorps) – Ministère de la Défense Lire également:Présidence espagnole – Rencontre avec José María AznarPrésidence espagnole – Rencontre avec Augustin Santos, Directeur de cabinet du Ministre des Affaires étrangères espagnolPrésidence espagnole – Rencontre avec Jacques Huchet – Chef adjoint de la Représentation de la Commission européenne à MadridPrésidence espagnole – Rencontre avec Bruno Delaye, Ambassadeur de France en Espagne, et François Bonet, premier...

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