Bulgarie.eu (2/4) : Les atouts d’un partenaire européen

par Rolland MOUGENOT

Dans ce premier article de notre dossier de rentrée consacré à la Bulgarie et à la présidence bulgare du conseil de l’Union Européenne du premier semestre 2018, nous revenons sur quelques faits saillants de l’histoire technologique récente d’un pays résilient et connecté, dont les progrès industriels se sont longtemps joué des distances et des obstacles.

Sans nier cette remarquable capacité d’adaptation et de rebond, nous devons nous interroger cependant sur la pérennité des ‘trésors’ bulgares à l’heure de la mondialisation des chaînes de valeur et de la révolution digitale. Au-delà du potentiel de rattrapage de la Bulgarie, notamment grâce aux fonds communautaires représentant encore plusieurs points de pourcentage du PIB bulgare, qu’en est-il de son potentiel d’innovation ?

La ‘Silicon Valley’ du Sud-Est de l’Europe

En 1964, dans les usines de Botevgrad, sont produits des transistors au germanium (sous licence Thomson), et des diodes à base de silicium (avec l’aide technique de l’Union soviétique). Sur ce terreau où se conjuguent curiosité expérimentale, proto-entrepreneuriat, et recherches universitaire et privée, sont réalisés des copies de microprocesseurs IBM, et, en petites séries les premiers ordinateurs bulgares, les « IMKO-1 ».

A l’aube des années 80, l’industrie soviétique des ordinateurs, ne pouvant plus rivaliser avec celles des pays capitalistes faute de standards communs et de taille critique, l’URSS encourage le rattrapage par le piratage des systèmes occidentaux et charge la Bulgarie de produire des unités centrales et des micro-ordinateurs.

En 1982, de l’usine de Pravetz (près de Botevgrad), sortent les premiers « IMKO-2 » (combinant un clonage de l’Apple II et des variantes bulgares de micro-processeurs Commodore). A son pic en 1985, l’industrie bulgare compte pour 40% de la production soviétique de micro-ordinateurs et d’unités centrales et emploie jusqu’à 130 000 personnes. C’est à cette époque que le pays gagne son surnom de « Silicon Valley du Bloc de l’Est ».

Ce bassin est en fait dès l’origine plutôt une ‘Silicon Valley à l’Est de l’Europe’ de rang mondial. Présentée en conférence en Angleterre en pleine guerre froide par des chercheurs bulgares, l’association d’un IMKO-1 à un robot impressionne chercheurs britanniques et japonais. Autre exemple : en 1975, les calculateurs électroniques ELKA, conçus à l’Institut de Technologies Computationnelles de Sofia, s’exportent en Suisse à plus de 30 000 unités (source : Invest Bulgaria Agency).

Le legs de cette période n’est pas négligeable. « Il y a aujourd’hui un cluster technologique important et diversifié : jeux videos, logiciels, algorithmes, blockchain, ‘deep technology’ », souligne un capital-risqueur.

Après 90, cette concentration de savoir-faire informatiques, conjugués à des conditions d’accueil alléchantes, fait du pays un terrain fertile pour l’externalisation de géants technologiques américains comme Cisco Systems, Hewlett-Packard, VMWare, Microsoft, et Oracle, qui y ont implanté des unités de production et/ou de R&D.

Suite à la crise financière de 2008, et à l’assèchement des investissements étrangers et des lignes de crédit disponibles, le gouvernement bulgare investit dans l’enrichissement de son pôle technologique.

En 2008, un accord entre l’agence nationale de technologies de l’information et IBM ouvre la voie à l’installation du super-ordinateur Blue Gene, afin de soutenir la recherche pharmaceutique, les diagnostics ADN et les modélisations financières. Premier pays d’Europe de l’Est à disposer à l’époque d’un super-ordinateur, la Bulgarie est le dixième pays européen à rejoindre, en 2017, l’initiative communautaire HPC-Europa pour la promotion et la coordination des efforts de recherche en informatique à haute performance.

En 2009, le gouvernement de Sofia décide d’établir un centre de recherche en nano-technologies doté d’une trentaine de millions d’euros, en partenariat à nouveau avec IBM.

 

La Bulgarie rejoint EuroHPC

(Crédits : site de la Commission européenne)

   Un atelier technologique attirant les leaders mondiaux et développant ses propres champions

La capacité bulgare à importer technologies et capitaux par l’entremise de coopérations commerciales, industrielles, scientifiques et/ou capitalistiques avec des entreprises étrangères, s’est éprouvée dans d’autres secteurs que l’informatique stricto sensu.

Dans le secteur des télécommunications, des entreprises occidentales sont présentes depuis au moins la fin du XIXème siècle.

Pendant la guerre de Crimée (opposant entre 1853 et 1856 l’Empire russe à une coalition rassemblant l’Empire ottoman, la France, le Royaume-Uni et le royaume de Sardaigne), Siemens fournit les appareils de la ligne télégraphique reliant Varna (troisième ville du pays, et un des ports les plus importants de la Mer Noire) à Balaclava (près de Sébastopol); quelques années après la confiscation de ses usines en 1951, le premier employeur privé d’Allemagne conclut plusieurs contrats de régie ou de licence avec des entreprises d’Etat, signe des accords de coopération scientifique et remporte des appels d’offre nationaux et municipaux ; en 92, la plus grande société d’ingénierie en Europe est sélectionnée par la Banque Mondiale pour moderniser le réseau téléphonique, et forme à  cet effet une joint-venture avec le bulgare Incoms.

D’autres acteurs étrangers ont contribué à la diffusion des NTIC. Le gouvernement bulgare vend en 2004 65% du capital de BTC (Bulgarian Telecommunications Company) au capital-investisseur américain Viva Ventures, et accorde une licence 3G à BTC l’année suivante ; aujourd’hui, dans un pays où le taux de pénétration d’internet approche les 60% (source : standartnew.com) contre 85% en France et 51% dans le monde (source : Blog du Modérateur), la majorité des lignes fixes continuent à être opérées par BTC, et sa filiale Vivacom figure parmi les trois fournisseurs de téléphonie mobile.

Les étrangers sont également fortement présents dans un secteur électrique et électronique exportant plus de 75% de sa production (source : Invest Bulgaria Agency). Schneider ouvre dès 1991 des bureaux à Sofia, tandis que la société suisse ABB acquiert l’entreprise nationale de composants Avanguard en 1993, et que le japonais Huyndai rachète en 97 le plus gros producteur bulgare de transformateurs.

En dix ans, le chiffre d’affaires du secteur électrique a quadruplé et l’export mix a évolué vers des produits à toujours plus forte valeur ajoutée : la filiale bulgare de l’américain EnerSys fabrique des batteries de plus de 300 tonnes destinés aux sous-marins, alors que la filiale locale de Liebherr (qui produit par ailleurs 600 000 réfrigérateurs par an) livre à Bombardier le système de ventilation du train électrique reliant Johannesbourg à Prétoria.

Le secteur a aussi vu s’épanouir des entreprises locales, telles Datecs fondée en 1990 par des chercheurs de l’Académie des Sciences bulgare et figurant parmi les leaders des solutions de vente en Europe de l’Est.

Le rôle-clé de ‘kick-starter’ de l’Union Européenne

L’Union Européenne et ses membres, au travers des fonds versés depuis 2004, ont contribué directement au renforcement des infrastructures (transport, énergie) et à l’appui des missions non régaliennes (enseignement, recherche scientifique) de l’Etat bulgare.

Près de 2 milliards d’euros de fonds de pré-adhésion avaient été prévus pour la période 2004-2007. Après son entrée dans l’Union Européenne en 2007, 12 milliards d’euros ont été budgétés pour la période 2007-2013, et 9,9 milliards pour la période 2014-2020 (dont 7,4 milliards de fonds structurels et 2,5 milliards au titre de la PAC) soit environ 3% du PIB.

Dans le domaine de l’éducation et de la recherche scientifique. En 2014, le programme « Science and Education for Smart Growth » (SESG), co-financé à hauteur de 77 millions € par le gouvernement bulgare et à hauteur de 600 millions par le Fonds Social Européen et le Fonds de développement Régional Européen, prévoyait d’investir 250 millions dans la R&D et 350 millions dans l’éducation et l’apprentissage.

Outre l’effet de modernisation et de relance, cette aide européenne a joué le rôle d’aiguillon des mœurs politiques locales. Face aux risques de détournement de certains fonds alloués à des projets autoroutiers, la Commission avait déjà en 2008 décidé de geler 800 millions d’euros. Et quand Bruxelles ferme le robinet, Sofia doit retravailler sa copie ; sans garantie cependant que 100% des fonds soient bien alloués aux projets en question.

Outre les fonds dits structurels, l’U.E. façonne et irrigue le système scientifique bulgare au travers d’Horizon 2020, le programme communautaire 2014-2020 pour la R&D, doté d’un budget de 79 milliards d’euros.

En juin 2016, le plan « Better Science for a Better Bulgaria 2025 », animé par 4 principes et articulé autour de 4 piliers, liste une dizaine de domaines prioritaires, non limités aux sciences dures (par contraste avec la plupart des politiques de financement en cours en Amérique du Nord et en Europe de l’Ouest). 

Les 4 principes du plan « Better Science for a Better Bulgaria 2025 »

 

Les 4 piliers du plan « Better Science for a Better Bulgaria 2025 »

Dans le domaine entrepreneurial, les fonds européens issus de JEREMIE (dispositif communautaire qui offre aux États membres la possibilité d’utiliser une partie des ressources versées par les Fonds structurels pour financer des PME au moyen de prises de participation, de prêts ou de garanties) ont participé très largement de l’émergence d’un écosystème sur le modèle de ceux de la côte Ouest et de la côte Est des Etats-Unis.

En Bulgarie, JEREMIE suscite en 2010 la création de deux sociétés locales de capital-risque, Eleven Ventures et LauncHub Ventures. En moins d’une décennie, Eleven investit 12 millions d’euros de fonds européens dans une centaine de start-ups bulgares. Quant à LaunchHub, elle a réalisé quelques exits à succès, comme la vente de BGmenu (équivalent de Deliveroo)  pour 13 millions € au hollandais takeaway.com.

Depuis, l’écosystème s’est enrichi : l’association bulgare de capital-risque et de capital-investissement (BVCA) compte parmi ses membres 6 capital-risqueurs et investisseurs locaux, ainsi qu’une poignée de cabinets d’avocats spécialisés. Pas moins de cinq espaces de co-working proposent leurs services à Sofia, sans parler des accélérateurs comme la Telerik Academie (adossée à Eleven) ou des parcs technologiques comme le Sofia Tech Park (qui a ouvert ses portes fin 2015 avec un soutien de l’UE à hauteur de 40 millions d’euros). Dans le même temps, les levées de fonds ont été multipliées par 20 en valeur absolue entre 2012 (4 millions d’euros levés par 4 entreprises) et 2016 (70 millions levés par 210 entreprises). Et des dizaines de start-upers français et européens s’installent à Sofia et ailleurs dans le pays pour surfer sur cette vague qui dure.

La frontière de l’économie du savoir

Si les objectifs stratégiques de l’Estonie avaient été clairement énoncés au cours de sa présidence du conseil de l’U.E. au deuxième semestre 2017, la Bulgarie semble hésiter : préserver son modèle low-cost qui a fait ses preuves, ou basculer dans l’économie de l’innovation armée de ses atouts et de l’aide de l’Union?

« Il y a une difficulté à se projeter dans l’avenir. Le secteur privé porte clairement la dynamo économique du pays. Mais des voix s’élèvent pour dénoncer les effets pervers d’une flat tax qui empêche d’investir dans l’éducation et les infrastructures », observe un diplomate français. Sans capacités budgétaires, il n’est en effet pas évident de solidifier les piliers de l’économie du savoir (éducation initiale, formation continue, mobilité professionnelle, services publics de transports et de santé…).

De manière générale, les ‘pépites’ bulgares, déjà connues de nombre d’entreprises européennes et internationales, gagneraient à être cultivées dans le cadre d’une politique nationale volontaire en matière d’innovation endogène et de capital humain.

Dans une classe politique bulgare acquise au libéralisme et qui n’est pas prête à sacrifier la compétitivité fiscale, peu de voix s’élèvent pour réclamer un Etat-Providence, moderne et stratège, alliant garanties sociales et soutiens à la formation continue, à la R&D et à la création d’entreprises.

Bulgarie.eu: la résistible ascension d’un compagnon de cordée

Dans quelle contrée étirée sur les rivages de la mer Noire l’éditeur allemand de logiciels SAP a-t-il implanté son centre mondial de R&D en Java? Dans quel pays membre de l’U.E., Melexis, le fabricant belge de micro-processeurs, compte-t-il  doubler sa surface de production ?

La Bulgarie est un pays qui gagne à être mieux connu sous nos cieux. Parce que son économie est dynamique et fortement connectée aux économies des pays de l’Ouest européen. Parce que Sofia, avant de passer le relais à Vienne avant l’été, avait tenu pendant 6 mois la barre du Conseil de l’Union Européenne. Et enfin parce que le pays dans son écrasante majorité aspire à rejoindre la zone euro et l’espace Schengen.

Les 4 priorités de la Présidence bulgare du Conseil de l’U.E. au 1er semestre 2018

(Crédits : site de la Présidence bulgare) 

Force est de constater que la nation chevauchant sur les t(h)races du Cavalier de Madara ne manque pas de panache dans le parcours d’embûches qu’elle franchit allègrement depuis deux siècles.

Au lendemain de sa première indépendance en 1878, la Bulgarie ouvre grand ses portes à la modernité, à ses sciences et à ses investisseurs, et connaît un décollage économique et un développement urbain auxquels la glaciation soviétique – tempérée par des encouragements à l’entreprise privée – ne met pas un terme définitif.

Dès les années 60, une compétence digitale émerge aux environs de Sofia, fruit d’initiatives semi-privées et d’une indéniable compétence de hacking. Leader du marché informatique en U.R.S.S., la Bulgarie numérique rayonne très tôt au-delà de la ligne Stettin-Trieste.

Après sa seconde indépendance en 1990, le rattrapage se poursuit et s’étend à d’autres secteurs de pointe (aéronautique, énergétique, pharmaceutique…) et à l’industrie légère (textile, électrique, électroménager…), à la faveur de conditions avantageuses pour les entreprises étrangères et locales : fiscalité attractive avec une « flat tax » à 10% (sur les bénéfices et les revenus), absence de syndicats, foncier bon marché, accès à une électricité et à un gaz naturel parmi les moins chers d’Europe.

Le 1er janvier 2007, la Bulgarie, qui avait fait acte de candidature dès 1995, accède à l’Union Européenne.

C’est dans ce contexte de changements rapides, amples et indéterminés, et dans le cadre de la présidence bulgare du Conseil de l’U.E. au premier semestre 2018, qu’une dizaine de membres de l’Atelier Europe ont rendu visite en mai dernier à un échantillon de leaders politiques, économiques et universitaires.

A l’issue de ce voyage d’études, ressort de manière saillante l’étendue de notre solidarité de destins avec ce pays pas si lointain, ainsi que le caractère réversible de son intégration au cœur stratégique de l’Union.

Les trois articles de notre dossier spécial « Bulgarie », à paraître prochainement sur ce site, étayent ces deux éléments-clés de notre rapport d’étonnement, et proposent quelques axes de réflexion et d’extrapolation au-delà du cas bulgare, un ‘cas extrême’ (au sens statistique) sur bien des plans, illustrant la situation de nombreux autres Etats membres.

Rolland Mougenot, Isa Schultz, Aymeric Bourdin, Audrey Gentilucci

Présidence bulgare: une saison au cœur de l’UE pour conjurer la balkanisation de l’Europe

Depuis l’effondrement de l’Union Soviétique, la Bulgarie, pays le plus pauvre de l’UE, traverse une “ transition qui dure”. Si l’opinion n’y est pas aujourd’hui europhobe, elle pourrait rapidement se retourner. D’où l’importance des signaux donnés par Bruxelles, notamment sur des dossiers comme l’accès à l’espace Schengen ou à la zone euro. Pour autant, le sentiment de se tenir à la périphérie de l’Europe pour des raisons tant  géographiques qu’historiques est aujourd’hui contrebalancé chez les Bulgares, notamment par la confiance en eux que la réussite de ces six mois de présidence européenne leur a insufflée.

L’enjeu bulgare : « En serons-nous capables ? »

Il n’est jamais inutile de le rappeler: une présidence du conseil de l’UE, pour un pays, ce n’est pas moins d’une année de préparation, ce qui implique un travail conséquent pour l’administration et les responsables politiques, des coûts financiers et bien sûr un effort d’acculturation sur les dossiers en cours, pour une prise de relai optimale.

Son rôle étant de planifier et de présider les sessions du Conseil et les réunions préparatoires, ainsi que de représenter le conseil dans les autres institutions de l’UE, c’est aussi un gage de visibilité pour l’Etat responsable. C’est également la possibilité de mettre à l’agenda des sujets clés pour le pays via les priorités dites spécifiques. Tout l’enjeu pour un pays récemment entré dans l’UE est donc de servir la coordination des travaux collectifs tout en profitant de l’occasion pour se faire connaitre.

Encadré par les présidences estonienne et autrichienne sur le calendrier, le semestre bulgare était au cœur d’un trio axé notamment sur l’achèvement des travaux liés au marché unique numérique et sur l’avancement de la gouvernance de l’union de l’énergie, avec en point de mire, le Conseil européen de fin 2018. Alors que le pays souffre encore d’une corruption endémique, et qu’il est gouverné par une coalition entre conservateurs et extrême droite, certains observateurs extérieurs se demandaient en janvier si la tenue d’une présidence par la Bulgarie dans le contexte européen actuel serait de bon augure.

Une préparation au pas de course

Ayant rejoint l’UE en 2007, la Bulgarie assurait en effet cette année sa première présidence sans expérience préalable. La présidence britannique prévue à l’automne 2017 ayant laissé la place à l’Estonie pour cause de Brexit, le calendrier s’est accéléré pour les trois Etats du trio,  impliquant des délais de préparation raccourcis et des défis en termes de logistique.

Au cours de six mois de préparation intenses, en lien avec la présidence estonienne, la Bulgarie  s’est efforcée de mener un dialogue avec sa société civile, afin d’échanger sur l’Europe et de faire remonter des priorités de ses sept millions d’habitants. Elle s’est appuyée sur les centres « Europe Directe », une coordination avec les Mairies et un forum qui a réuni une cinquantaine d’ONG.

L’enjeu était important pour un pays bénéficiaire net des fonds européens  qui garde du passé les marques d’un système où l’Etat communiste prenait tout en charge et où la société civile était quasi inexistante. Resteraient entre autres de cette époque une aversion au risque, un manque de culture marketing, un esprit d’équipe assez peu développé et un style managérial encore très autoritaire. Ceci apparait d’autant plus marquant que la Bulgarie a fait le choix d’un modèle économique aujourd’hui extrêmement libéral, d’où les politiques sociales sont absentes.

Pour autant, la classe politique et les fonctionnaires semblent avoir trouvé dans ce défi l’occasion de (se) prouver leur capacité à assumer une telle responsabilité à l’échelle européenne. Ce qui était une question il y a encore six mois s’est avéré tout à fait satisfaisant au regard des enjeux, à la fois selon des responsables bulgares et  des observateurs extérieurs.

United we stand strong : plus qu’un mantra pour conjurer la balkanisation de l’Europe

Par le choix de son slogan United we stand strong, la présidence bulgare s’est placée d’emblée dans une perspective européenne très inclusive, à un moment charnière de refondation pour les 27, à un an du renouvellement des institutions.

Là où certains décideurs Bulgares souhaitaient initialement porter nombre de sujets internes à l’agenda, ils ont réalisé que seulement 5-10% des thèmes pouvaient être décidés par le pays présidant. Ces derniers passent en effet après les sujets collectifs dits d’actualité tels que la Sécurité et la Migration, les sujets hérités de la présidence précédente, ou encore les sujets dits inattendus comme la procédure envers la Pologne pour violation de l’Etat de droit. C’est dans ce contexte qu’a été intégré le sujet « spécifique » des Balkans occidentaux.

Si en amont de la présidence, certains imaginaient qu’à l’issue des six mois, l’intégration d’Etats des Balkans occidentaux seraient actés, une position plus mesurée a vu le jour au fil des mois. C’est vers la notion d «Agenda connectivité » avec ces Etats pas encore membres qu’a évolué le sujet. Ce dernier implique des volets transport, communication, énergie, éducation et digital. Une formule allégée qui avance vers certains attributs de l’adhésion et du marché unique, sans impliquer pour autant l’adhésion pleine et entière.

Avec l’organisation d’un sommet UE/Balkans le 17 mai, salué comme un grand succès, ce sont des chefs d’Etat et 17.000 délégués qui sont venus travailler sur le sujet à Sofia. C’est peut-être sur son expertise des pays balkaniques d’ailleurs que la Bulgarie aura marqué sa spécificité auprès les 27. En effet, l’histoire et la géopolitique récente de la région qui ont inspiré le terme « balkanisation » ne sont pas sans rappeler, par un effet de miroir grossissant, l’atmosphère actuelle de séparatisme régional et national qui baigne l’ensemble du continent.

Des priorités ajustées à l’actualité

Quatre grands thèmes auront été abordés lors du semestre, en plus des sujets d’actualité que sont le retrait du Royaume-Uni et la procédure administrative déclenchée contre le gouvernement polonais. Il s’agit de l’avenir de l’Europe et de la jeunesse (croissance économique et cohésion); de la sécurité et de la stabilité dans une Europe forte et unie ; de la perspective européenne et de la connectivité des Balkans occidentaux ; de l’économie numérique et des compétences nécessaires à l’avenir.

Au sujet de l’accès de la Bulgarie à l’espace Schengen, un sentiment de déception est décelable chez plusieurs interlocuteurs proches du gouvernement. Sur le papier, le pays est en effet prêt à intégrer Schengen et remplit l’ensemble des critères. Le blocage est à ce jour politique car six Etats de l’UE s’y opposent encore. Pour autant, en dialoguant avec certains, on peut se demander à quel point l’accès à l’espace Schengen d’aujourd’hui serait vraiment souhaitable et ce que cela impliquerait en termes d’accueil de migrants ou d’intégration des populations Roms.

Concernant l’Eurozone, la Bulgarie est prête à intégrer ERM2, l’ « antichambre » de l’Euro. Mais rejoindre le club euro ne priverait-il pas aussi le pays de sa marge de manœuvre monétaires et d’un de ses outils économiques : les dévaluations  compétitives ? Par ailleurs, l’histoire récente n’a-t-elle pas démontré, avec la Grèce notamment, que des disparités économiques trop importantes au sein de la zone étaient sources de tensions ?

Communication interne et transparence

Le plus difficile au cours de ces travaux, a-t-on entendu, c’est de forger le consensus. Pour y réussir, deux facteurs clefs sont source de succès : la communication en interne et la transparence. La fin du semestre approchant, la question se pose aujourd’hui pour le gouvernement de Boïko Borissov de l’entretien de la dynamique sur des sujets comme les Balkans occidentaux. La présidence autrichienne mettra-t-elle la question aussi haut dans l’agenda…?

Ce qui sera également intéressant et ne pourra être mesuré qu’à l’issue de la Présidence, c’est l’écart entre les objectifs et les résultats. Même s’il serait erroné de réduire le succès d’une présidence à la somme des dossiers, il y a dans l’adéquation entre priorités et succès un indicateur d’une certaine pertinence pour évaluer les travaux d’une institution. D’où la nécessité d’évaluer au mieux en amont ce qui peut être attendu d’une présidence. Un facteur de succès, c’est notamment lorsqu’un dossier négocié va jusqu’au trilogue, c’est-à-dire l’examen par les trois institutions (Commission, Conseil, Parlement).

Il sera intéressant aussi de s’interroger a posteriori sur le style spécifique bulgare de coordination des travaux. Chaque présidence a en effet son approche, dans un cadre certes contraint, mais avec une latitude où s’exprime forcément le « génie national» ou « Volksgeist », pour reprendre l’expression du philosophe allemand Herder.

AB

 

Wilfried Durand: « L’Europe orientale est absente du paysage French Tech. »

Wilfried Durand, CEO de Onvey et co-fondateur de la French Tech à Sofia

>propos recueillis par Rolland Mougenot

Quel est l’objectif de FrenchTech Sofia ?   

La French Tech Sofia se veut en premier lieu un réseau d’entrepreneurs, uni et soudé autour de problématiques communes. L’initiative entend naturellement créer des solutions sur les questions liées au développement de l’innovation et de l’IT  comme la formation, la recherche, le financement, ou le recrutement dans un univers francophone et local.

A terme, l’ambition de notre projet repose sur un constat simple : l’Europe orientale est absente du paysage French Tech, malgré de forts liens déjà établis et une grande concordance avec les objectifs de développement de l’Europe de l’Ouest et de la France.

Évidemment fiers de notre pays mais aussi citoyens de l’Europe, nous autres entrepreneurs, institutionnels, francophones ou francophiles et surtout ambassadeurs de l’innovation,  souhaitons apporter nos valeurs à ces 500 millions d’habitants en attente d’une image forte à soutenir et d’un projet fédérateur dans lequel s’inscrire.

Nous savons que Sofia ne saurait tout porter sur ses seules épaules. Mais avec notre optimisme et notre volonté, nous sommes convaincus qu’elle ferait une première Capitale French Tech formidable dans la région, en apportant un point d’ancrage, notamment grâce à son dynamisme en plein essor.

Quel type d’événements la French Tech organise-t-elle à Sofia ? 

Des événements informels et grand public tels que les “Mardi soir on parle français” qui réunissent plus de 100 personnes dans un bar. Des événements professionnels comme un salon “rencontres et carrières IT”, organisé chaque trimestre pour permettre à des candidats et entreprises françaises de se rencontrer, réunissant environ 150 personnes. Des rencontres thématiques sous différents formats sont à l’étude et débuteront dès septembre 2018 tels que déjeuner/diner entre dirigeants ou managers, after-work digitaux et mini-conférences. Enfin les événements institutionnels divers (CCI, ambassade, Institut Français …)

Vos start-up semblent extrêmement innovantes sur des marchés qui peuvent apparaître dominés par de grands acteurs (GAFA en particulier). Sofia est-t-elle un atout face à ces mastodontes ?

En soi, le climat est effectivement favorable à une dynamique de croissance rapide. Cela constitue une chance de démarrer et pérenniser une jeune société à moindre risque. En revanche, cet avantage s’estompe dans une logique de conquête de marché à grande échelle. En tant qu’Européens, pour envisager rivaliser avec les GAFA ou même “simplement” établir une position de leadership mondial, il faut s’attendre à devoir s’étendre sur les marchés dominants (USA, Asie, …) et donc rivaliser localement avec la concurrence, chez elle, avec ses codes. Il y a des questions d’accès au marché et de culture professionnelle qui entrent en jeu, pour acquérir de la notoriété. Les avantages de Sofia et de la Bulgarie sont réels sur les questions de fiscalité. Mais à grande échelle, toute entreprise de grande taille est capable d’aborder les questions de fiscalité avec “flexibilité”…

Quid de l’avenir de la Bulgaria Tech ?

En se fiant aux évolutions des années passées, l’avenir peut être sereinement envisagé. La “Bulgaria Tech” constitue une part importante de l’économie avec une croissance forte, grâce notamment aux fonds Européens. L’essor est tel que la demande de compétences est plus forte que l’offre, l’emploi est là, le financement également. Les talents ne quittent plus autant le pays qu’avant, beaucoup d’ailleurs reviennent. Les conditions pour créer une entreprise sont extrêmement favorables du fait du faible coût de la vie et du peu de taxes et le secteur est hermétique aux potentielles dérives politiques que d’autres pourraient craindre.

Anguel Tcholakov: “l’objectif est de transformer les défis en possibilités”

3 questions à l’Ambassadeur de Bulgarie en France

1/Les Français connaissent peu la Bulgarie. Quels sont les liens et les domaines de coopération entre la France et la Bulgarie ? 

La Bulgarie et la France entretiennent des relations d’amitié et de partenariat, fondées sur la confiance et sur des valeurs démocratiques partagées, tant au niveau bilatéral que sur la scène européenne. Les Bulgares ont toujours apprécié la civilisation française, la langue et la culture, la science et la littérature françaises.

Les rapports entre la Bulgarie et la France ont des racines historiques profondes qui datent du 9-ème siècle. Les relations diplomatiques entre les deux pays sont établies officiellement le 8 juillet 1879. Au cours des années, indépendamment des changements en termes politiques et économiques, la Bulgarie et la France ont su sauvegarder les liens forts qui les unissaient.

L’évènement majeur qui a marqué les relations bilatérales et a donné un nouvel essor à la coopération entre les deux pays au début des réformes démocratiques en Bulgarie est sans doute la visite d’Etat du Président Mitterrand en 1989 et le petit-déjeuner qu’il avait pris à cette occasion avec plusieurs intellectuels dissidents, dont le philosophe Dr Jeliu Jelev, qui allait devenir le premier Président de la République démocratiquement élu. Cette rencontre symbolique a renforcé encore d’avantage l’appréciation des bulgares à l’égard de la France.

Aujourd’hui, nous constatons un renforcement significatif du dialogue politique entre les deux pays qui s’est traduit l’année dernière par des rencontres de haut et très haut niveau. La Bulgarie et la France travaillent côte à côte dans le cadre de l’Union européenne. Nos deux pays ont une grande convergence des positions sur les principaux sujets de l’agenda européen. Nous voulons une Union européenne forte et efficace, stable et solidaire, capable de répondre aux préoccupations de nos citoyens et aux nouveaux défis du monde d’aujourd’hui.

Dans le domaine économique et commercial la coopération entre la Bulgarie et la France connait un renouveau au cours des cinq dernières années. La valeur des échanges a augmenté de 50% en 10 ans et en 2017 a atteint près de 2 milliards d’euros. Les investissements français en Bulgarie pour la période 2008-2018 atteignent 1,6 milliard d’euros.

La Bulgarie possède des atouts qui sont de plus en plus appréciés par les touristes français dont le nombre augmente de plus de 20% par an et atteint 170 000 en 2017.

L’agriculture est un autre domaine de coopération qui constitue une priorité commune pour nos deux pays. La coopération s’est intensifiée ces dernières années avec une forte  croissance de la balance commerciale agricole (1.2 milliards d’euros en 2016), une  augmentation significative des investissements français dans ce secteur et un travail commun dans le cadre de la Politique agricole commune.

Les échanges sont intenses dans les domaines de la culture, de l’éducation et les échanges universitaires. Des instituts culturels existent à Sofia comme à Paris et de nombreux événements culturels sont régulièrement organisés. Un évènement phare dans ce cadre était sans doute l’exposition sur la culture thrace qui a eu lieu en 2015 au musée du Louvre et qui a connu un grand succès.

2/Quels sont les enjeux pour la Bulgarie à l’occasion de sa première présidence du conseil de l’UE en cours jusqu’en juillet ?

La Bulgarie a pris sa première Présidence du Conseil de l’UE à un moment clé pour l’Union. De nombreux nouveaux défis sont à l’ordre du jour et l’Europe est au seuil de réformes importantes visant à la rendre plus forte, plus unie et plus démocratique. C’est dans cet esprit que la Présidence bulgare s’est fixée pour ambition de préserver et faire évoluer cette Europe vers plus de stabilité, de sécurité et de solidarité. Notre objectif est de répondre aux besoins réels des citoyens européens, de transformer les défis en possibilités. Et nous ne pouvons le faire qu’à travers le consensus, la cohésion et la compétitivité.

La Bulgarie a choisi sa devise nationale comme devise de sa première présidence du Conseil de l’UE – l’Union fait la force. Nous travaillons pour l’union, tant des États membres que des institutions européennes. Notre ambition européenne doit nous inspirer et non pas nous diviser, elle doit être partagée, et non pas imposée.

La présidence bulgare travaille sur quatre domaines prioritaires:

–       la cohésion économique et sociale, centrée sur le cadre financier pluriannuel de l’UE, les futures politique de cohésion et politique agricole commune, ainsi que sur l’approfondissement de l’Union économique et monétaire ;

–       la stabilité et la sécurité en Europe avec une plus grande sécurité des frontières extérieures, une gestion plus efficace de la migration, le fondement de l’Union de défense, y compris en mettant en place la première coopération structurée permanente au sein de l’UE;

–       la Perspective européenne et les Balkans occidentaux: l’intention de la Bulgarie est de profiter de son expertise régionale, pour soutenir les réformes des pays des Balkans occidentaux liées à l’adhésion à l’UE et placer au premier plan de l’ordre du jour des Balkans la paix et la stabilité dans cette région. Un sommet UE- Balkans occidentaux se tiendra à Sofia le 17 mai 2018 visant à imprimer un nouvel élan aux relations de ces pays avec l’UE.

–       l’économie numérique et les compétences pour l’avenir: Il s’agit d’un focus sur l’achèvement du marché numérique unique de l’UE et le développement de l’économie et des capacités numériques.

3/ Comment décrieriez-vous le sentiment et les attentes à l’égard de l’UE en Bulgarie en 2018 ?

Malgré le fait que l‘euroscepticisme gagne du terrain en Europe ces derniers temps, les bulgares sont majoritairement très favorables à l’Union européenne.

L’UE est perçue comme garante de protection face aux défis globaux tels que la lutte contre le terrorisme ou le changement climatique, et à la fois comme un élément essentiel contribuant à améliorer la vie quotidienne des citoyens.

En 2018 les citoyens bulgares espèrent qu’un progrès sur le dossier de l’adhésion de la Bulgarie à l’espace Schengen sera fait et que le pays pourra rejoindre la salle d’attente de la zone euro. L’adoption de l’euro est très importante parce qu’elle permettra non seulement de renforcer la compétitivité des entreprises mais elle est aussi une étape importante dans l’approfondissement de l’intégration européenne en vue d’une meilleure coordination des politiques économiques nationales.