L’Europe au Luxembourg, entre institutions et projets
02 Nov

L’Europe au Luxembourg, entre institutions et projets

Troisième et dernier article sur la présidence luxembourgeoise suite à notre voyage d’études à Luxembourg, les premiers se trouvent ici et là. Un modèle coopératif pour l’UE Notre rencontre à la Chambre des Députés nous a convaincus des mérites de l’approche politique luxembourgeoise faite de simplicité dans les rapports humains et de pragmatisme dans les choix et les orientations. Cette forte capacité d’adaptation, c’est aussi une approche sans prévention ni tabous des sujets, y compris dans l’acceptation que la puissance publique nationale ne peut pas tout et qu’elle doit agir de concert avec d’autres acteurs, en interne mais aussi au niveau européen et international. Certes, le Luxembourg par sa taille et par son rôle historique dans la construction communautaire est l’Etat qui a le plus intégré à son ADN l’Europe, y compris en termes identitaires. Cependant, il s’agit aussi d’une volonté politique de prise en compte de tous les niveaux territoriaux, du local à l’européen via le national, afin d’enrichir la décision publique et de la légitimer auprès de citoyens informés en amont des projets. Ici, point de « c’est la faute à Bruxelles »! Les bonnes pratiques devraient faire rougir ses grands voisins: après chaque session plénière du Parlement européen, la Commission des Affaires étrangères de la Chambre fait le point avec les Eurodéputés, lesquels sont associés aux rencontres de députés nationaux avec les citoyens. Tout n’est pas transposable mais une bonne dose de modestie, très répandue aussi localement, devrait aider à franchir les, relatives, barrières culturelles. Le temps court de la Présidence tournante Pour le second semestre 2015, les priorités de la Présidence luxembourgeoise se déclinent sur sept axes: -Libérer l’investissement pour la croissance et l’emploi -Approfondir la dimension sociale européenne -Gérer la migration, allier libertés, justice et sécurité -Rendre sa dynamique au marché intérieur en misant sur le numérique -Inscrire la compétitivité européenne dans un cadre global et transparent -Promouvoir une démarche de développement durable -Renforcer la présence de l’Union européenne dans le monde Du fait de l’actualité, notamment en Méditerranée et de la perspective d’un referendum britannique, l’agenda du Conseil s’avère bouleversé. Ce à quoi il faut ajouter les batailles interinstitutionnelles entre Conseil et Parlement. De façon pragmatique, dans le rôle restreint que le Traité de Lisbonne a conféré à la présidence tournante, avec un Président stable chargé de l’agenda, le Luxembourg s’attache à faire avancer ses dossiers, hérités de la Présidence lettonne et dans la perspective de la présidence hollandaise. Sans tambour ni trompettes, les Luxembourgeois ont fait à leur façon, in fine efficace: simple et pragmatique avec vingt pages de programme sur quelques constats évidents, pour un texte applicable et compréhensible. Depuis juillet 2015, le petit pays et néanmoins Grand-Duché, cherche à influencer l’ordre du jour du conseil sur des sujets aussi divers que l’équilibre entre harmonisation et reconnaissance mutuelle au sein du marché intérieur, le projet de Directive Titrisation, ou encore un meilleur accès des PME aux capitaux. Tout cela en visant un « Triple A social » transversal à tous les dossiers.   Le temps stable des Institutions Outre le symbole que représente la maison natale de Robert Schuman, la ville de Luxembourg héberge les institutions juridictionnelles et financières de l’UE. En tant qu’un des trois sièges officiels de l’Union européenne, elle accueille la Cour de justice, la Banque Européenne d’Investissement, la Cour des Comptes, le Secrétariat général du Parlement, l’Office des Publications (le Journal Officiel de l’UE), ainsi que différents services de la Commission. La géographie n’est jamais neutre. A la ville ancienne, fièrement posée sur un promontoire coiffé par la forteresse de Vauban fait face le plateau du Kirchberg, où se tiennent la majorité des Institutions. Une atmosphère de « ville champignon », avec rues en construction, immeubles en chantier, témoigne du dynamisme urbain du quartier. A noter: on y trouve là le point culminant du pays et c’est le sommet de la « Tour des Interprètes » de la Cour de justice de l’UE. Une rencontre à la Cour de Justice, nous permet d’appréhender cette vénérable institution, outil essentiel d’intégration dès l’époque des Pères fondateurs, de l’Europe des petits pas et de la méthode communautaire. Le moteur fédéral originaire qui a passé le relais, marquant aussi une approche moins juridico centrée de l’UE, à la Banque Centrale Européenne. Contrairement à bien des bâtiments institutionnels sans âme, le dessin de la CJUE, réalisée par l’architecte Dominique Perrault, incarne une certaine solennité. De larges perspectives, des couleurs contrastées, une grande salle d’audience tapissée de bois et des piliers en acier rappellent les fondements de la CECA.   Le temps long de l’investissement: vers l’Europe des projets La Banque Européenne d’Investissement, au départ pensée par les concepteurs du Traité de Rome comme outil de rattrapage économique des régions périphériques, est sans doute l’organisme qui a le plus d’avenir en cette période de désamour citoyen pour le projet européen. Institution non communautaire, la BEI a vocation à financer des projets innovants, portés par des entreprises, à hauteur maximale de 50%. Chaque année, entre 70 et 80 milliards d’euros sont investis dans quatre domaines d’action: l’innovation, les infrastructures, le changement climatique et les PME. A l’image d’un fonds d’investissement ou de toute autre banque, la BEI fonctionne selon une logique de rentabilité et de retour sur investissement. Du fait de son adossement public et de sa vocation d’intérêt général, ce sont les 28 Etats et la Commission qui siègent à son conseil d’administration, elle peut cependant se permettre des investissements moins rentables, là où des banques classiques ne s’aventureraient pas. A titre d’exemple, la BEI a contribué à financer des projets, comme le Viaduc de Millau ou Autolib, bien connus en France. Dans d’autres pays, son rôle a été déterminant pour des projets de rénovation énergétique de milliers de bâtiments, la réalisation de Tramways verts, la rénovation de lycées ou encore le développement de nombreux projets industriels et aéronautiques. En Europe centrale et orientale, par exemple, les Financements BEI sont combinés avec des fonds structurels. Finalement, l’institution, qui œuvrait jusqu’à présent dans une ombre relative et était réticente à élargir son mandat, connait avec le Plan Juncker un changement d’ADN. A travers sa logique de déploiement budgétaire, il lui revient aujourd’hui d’être le levier financier et le véhicule d’appui à l’innovation pour la croissance en Europe. Des crédits budgétaires, à hauteur de 21 milliards d’€ de garanties, vont ainsi être alloués à des projets risqués pour faire repartir l’investissement en Europe. A travers ce déploiement massif, c’est bien le temps long et l’Europe des projets à laquelle œuvre patiemment la BEI. C’est également avec cette Europe-là, dynamique et tournée vers l’avenir, que nous espérons avoir rendez-vous le semestre prochain, sous présidence hollandaise. Aymeric...

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La finance au Luxembourg: vers un terrain de jeu assaini
29 Oct

La finance au Luxembourg: vers un terrain de jeu assaini

Deuxième article sur la présidence luxembourgeoise suite à notre voyage d’études à Luxembourg, le premier se trouve ici.   Le soft power de l’attractivité L’attractivité de la place financière luxembourgeoise trouve notamment ses racines dans la Directive SICAV des années 1980, qui fait de l’administration de fonds l’Industrie phare du Luxembourg (3 600 mds € aujourd’hui). Cette Directive crée un passeport qui permet aux fonds de s’installer au Luxembourg, ouvrant la voie à la création d’un marché transfrontalier. Une expertise s’est ensuite construite autour de l’administration de fonds, avec laquelle peu de pays peuvent rivaliser. A cela s’ajoute deux autres activités: la Banque privée (300 mds d’avoir sous gestion) et l’Assurance, réassurance, assurance vie. Le Luxembourg devient rapidement un Hub continental pour les banques européennes. En 1995, il compte 220 banques. Aujourd’hui, suite à la crise de 2008, il n’y en a plus « que » 143, mais dont les bilans ont globalement augmenté. Parmi les autres attraits pour les entreprises, il faut mentionner un cadre juridique très stable, la TVA la plus basse d’Europe ou la possibilité d’enregistrer des statuts d’entreprises directement en Anglais. En termes d’ouverture, le Luxembourg est le premier pays à accueillir une banque chinoise et joue aujourd’hui un rôle dans l’introduction du Yuan comme monnaie d’investissement. La plupart des fonds qui investissent en Chine d’ailleurs sont Luxembourgeois. Le pays s’intéresse depuis les années 1980 à la finance islamique qui impose justice, équité et transparence et se distingue des pratiques financières conventionnelles par une conception différente de la valeur du capital et du travail. Les rescrits fiscaux et le Luxleaks La publication en novembre 2014 de plusieurs articles relatifs à la négociation par l’administration fiscale luxembourgeoise de rescrits fiscaux (tax rulings) avec 340 multinationales permettant à ces dernières de bénéficier d’un taux d’imposition très faible, a placé le Grand-Duché sous le feu des critiques. En contre feu, l’adoption de la loi du 19 décembre 2014 a permis de donner une base légale à la pratique des rescrits fiscaux, tout en l’encadrant. Les Rulings qui démontrent une volonté d’attractivité des entreprises, sont au cœur des critiques qu’essuie le Luxembourg. Or l’erreur, selon certains de nos interlocuteurs, a moins été le ruling en soi, que le fait de ne pas revoir leur contenu, qui datait. Entre 2014 et début 2015, le pays est en position de défense sur cette affaire. Aussi percevons-nous au cours de nos rendez-vous le besoin de mettre l’accent sur les mesures prises ces derniers mois: proximité d’un accord sur une assiette commune et progrès sur un code de conduite fiscal des entreprises. Mais pas question d’abandonner pour autant la spécificité nationale. Pour que le Luxembourg reste compétitif en finance, tous les Etats doivent respecter les mêmes règles. C’est pourquoi le Grand-Duché souhaite la mise en place d’un level playing field, un terrain de jeu commun, que les décisions du Conseil devraient favoriser, à travers la promotion de l’échange automatique d’informations. En réalité, c’est bien la crise financière de 2008 qui a été le déclencheur de cette réflexion sur la transparence. Si les travaux de la précédente Commission ont visé principalement à rétablir la stabilité, la nouvelle mandature s’avère quant à elle tournée vers la croissance et l’investissement. C’est dans un tel cadre, assaini, qu’il apparait raisonnable de relancer la titrisation. A travers l’union bancaire et l’union des marchés de capitaux, le marché intérieur, renforcé, doit pouvoir être le théâtre d’une ambitieuse stratégie d’investissement, amorcée avec le Plan Juncker. Aymeric...

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Le Luxembourg, un laboratoire européen
26 Oct

Le Luxembourg, un laboratoire européen

L’Atelier Europe a arpenté le Grand-Duché durant deux jours. A la veille d’un Conseil ECOFIN et à mi-parcours de la Présidence luxembourgeoise de l’UE, nous avons été cordialement reçus par des juristes, des diplomates, des parlementaires et des fonctionnaires européens, pour une série d’entretiens entre actualité brulante et priorités de long terme. Voici, en trois épisodes, le compte-rendu de ces rencontres sur le Luxembourg, la finance et les institutions européennes.   Le Luxembourg, petit pays et Grand-Duché Comment un petit territoire, ancien « Département des forêts » sous Napoléon, a-t-il su tirer parti des contraintes de son histoire et de sa géographie pour devenir une place financière de premier plan et un pays cofondateur des Communautés européennes? Voyager au Luxembourg, c’est se poser inévitablement cette question, qui n’est autre que celle des avantages comparatifs, chère à l’économiste Ricardo. Voyager au Luxembourg, c’est également interroger la diversification, cet art de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier économique, qu’il s’agisse d’industrie, de finance ou de services. Pays ouvert sur l’extérieur, le Luxembourg s’avère en fait un laboratoire de l’Europe. La Monarchie constitutionnelle y accueille depuis leur fondation des institutions clés, de la CECA de jadis à la Cour de Justice, en passant par la Cour des comptes. Au croisement de plusieurs identités culturelles, le Luxembourg fait bien souvent figure de point d’équilibre dans l’intérêt général communautaire. La diversification, moteur de l’évolution du pays Après-guerre, la sidérurgie est prépondérante au Luxembourg, à travers notamment le groupe Arbed, devenu depuis par fusions successives Arcelor Mittal. Dès les années 1960, afin de ne pas s’enfermer dans un secteur unique, et pour anticiper le déclin de la sidérurgie vers la fin des « trente glorieuses », le Luxembourg se lance dans une stratégie nationale visant clairement à développer une place financière attractive. Ouvert et intégré aux différentes unions douanières, du Zollverein à l’UE, en passant par le Benelux, le Luxembourg développe une activité internationale de crédit et d’émission d’obligations. Rapidement, il héberge de nombreuses holdings étrangères. Les années 1970-1980 connaissent l’essor de la Banque privée, ainsi que des fonds d’investissements, activité dans laquelle le pays est aujourd’hui numéro un en Europe. Le secret bancaire des années 1990 et la non-imposition des plus-values font du Grand-Duché une sorte de monde parfait pour ceux qui en bénéficient, connaissant alors jusqu’à 9% de croissance par an. Au fond, les Luxembourgeois semblent avoir la hantise récurrente du monolithisme économique, qui daterait de la fin de la grande époque de la sidérurgie. Malgré la présence d’industries comme Goodyear et DuPont de Nemours après-guerre; SES Global, PayPal, Amazon ou EBay aujourd’hui, la question demeure: comment se diversifier? Le dernier avatar de réponse à cette question semble le développement d’activités de services, que ce soit dans les satellites ou le numérique. Premier pays d’Europe en termes de PIB par habitant, le Luxembourg est aujourd’hui noté AAA et tient fermement à garder cette note. Originalité locale: les rentrées fiscales servant aux dépenses de service public sont fournies, non pas directement par le contribuable, mais majoritairement par un tiers financeur: taxes sur le tabac, les fonds d’investissement, etc. Le Luxembourg, un carrefour identitaire Dans les années 2000, l’augmentation du prix du logement, les encombrements de trafic provoqués notamment par environ 150000travailleurs frontaliers quotidiens (Allemands, Belges et Français) et l’arrivée des nouveaux Européens, suite à l’élargissement de l’UE en 2004, font s’interroger les Luxembourgeois sur leur projet national. Sur une population de 563 000 personnes, 65 000 Français vivent sur place et 85 000 Lorrains font le trajet aller-retour chaque jour, ce qui n’est pas sans occasionner des débats sur l’identité luxembourgeoise et le droit de vote des étrangers que, de fait, seule une faible majorité (54%) des résidents possèdent (lors d’un referendum en juin 2015, les Luxembourgeois ont rejeté à 78% l’octroi du droit de vote aux étrangers) En journée, les nationaux sont même minoritaires au Luxembourg (40%) du fait de l’afflux des travailleurs frontaliers. A cela s’ajoutent les perspectives d’un modèle de retraite depuis longtemps généreux et dont la poursuite n’apparait pas soutenable à long terme. Sur le plan politique, la figure tutélaire de Jean-Claude Juncker, Chrétien social à la tête du pays pendant dix-huit ans (1995-2013), marque d’autant plus que sa nomination à la tête de la Commission a fait de lui le grand absent le plus présent de la scène européenne. Pour autant, l’affaire du « Lux Leaks » en 2014 a laissé des traces, même s’il s’avère que de nombreux autres Etats pratiquent les rescrits fiscaux et que ceux-ci sont l’objet d’une règlementation en discussion à Bruxelles. De fait, la question est aujourd’hui envisagée et présentée de manière collective et internationale, comme un reliquat du problème de la concurrence fiscale entre Etats, mais elle a été perçue par les Luxembourgeois comme une remise en cause injustifiée (du fait du caractère courant de ces pratiques) par un Grand-Duché qui refuse la qualification de paradis fiscal. Sur ce point, la Coalition tripartite Droite, Verts, socialistes, qui dirige aujourd’hui le pays et son Premier Ministre actuel, Xavier Bettel, promettent et promeuvent coopération et transparence en matière fiscale. Sur le plan de l’opinion publique, bien que la population soit majoritairement pro-européenne, un léger désenchantement est perceptible dans les sondages, nous a-t-on fait remarquer. Sans doute la nostalgie d’une Europe plus restreinte, où l’on décidait autour d’une table à six y a-t-elle sa part. Dans les débats européens, notamment sur la Grèce, les Luxembourgeois, qui ont une double culture, sont réputés parler parfois le « Hollande » et penser en fait en « Schaüble ». Ils auraient, dit-on, aujourd’hui, une moindre tendance à se tourner vers la France que vers l’Allemagne. Résolument pragmatiques, leurs responsables politiques s’attachent constamment à élaborer un discours politique étayé sur plusieurs niveaux, du local au communautaire. « L’Europe ne tombe pas du ciel, nous rappelle-t-on au Parlement national, qui compte en tout et pour tout soixante députés. Car l’Europe, c’est nous… » Une bonne pratique à importer en France ? Aymeric...

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L’Europe s’invite à Hénin-Beaumont
20 Jan

L’Europe s’invite à Hénin-Beaumont

En ce début 2015, l’Atelier-Europe sort des sentiers battus. Outre les traditionnels voyages dans les capitales européennes, nous avons en effet décidé cette année de parcourir notre propre pays, pour rencontrer mieux nos compatriotes, et confronter notre regard sur l’Europe avec celui de nos contemporains dans les régions. A mi-chemin de Paris et de Bruxelles, donc, après avoir consulté les statistiques des plus faibles participations aux élections européennes (38,5 % en l’occurence), nous nous rendions, ce 15 janvier au soir, en la noble ville de Hénin-Beaumont (27.000 habitants). Quoi de plus stimulant pour nous que ce bout de Nord-Pas-de-Calais au passé illustre (la vie des charbonnages) mais à l’économie difficile (seulement 40% d’actifs aujourd’hui), au symbole frappant (le résultat des dernières municipales) mais aussi aux anecdotes glorieuses (en 1870, Hénin fut la seule ville de France défendue avec succès par ses habitants contre les armées allemandes). Notre débat sur l’Europe se déroule dans un café au look irlandais (merci le traité de Lisbonne) et dénommé « Label anglaise » (merci le référendum britannique de 2017). Nous voilà au cœur du sujet. L’un des beaux moments dans un débat est toujours celui où les participants quittent le terrain du déjà-vu et des postures pour donner leur avis personnel. Or c’est bien ce que nous avons vécu dans ce mémorable café, nous cinq (Jérôme, Michaël, Raphaël, Quentin et Emmanuel) et la petite vingtaine de personnes venues nous rejoindre. Un grand merci à Bernard, notre guide, notre intermédiaire, qui nous présentait à cette assemblée, non d’ailleurs sans nous avoir fait visiter la ville peu avant. Un vrai débat interpersonnel, donc, où nous avons pu délaisser « ce que les médias disent de l’Europe » (en mal, forcément) pour aller vers « ce que nous ressentons et ce que nous voudrions qu’elle soit ». Le débat fut largement dominé par les questions économiques et sociales et peu, ou pas, finalement, par les questions migratoires dont on aurait pu croire qu’elles soient ressenties dans le Nord. Bruxelles est-elle « la pire des oligarchies », comme on l’a entendu brièvement, ou un projet « jamais vu sur la terre, et dont on peut être fier » ? Faut-il accuser l’Europe de ce qu’elle ne fait pas (elle n’a pas sauvé les charbonnages, par exemple) ou espérer qu’elle fasse plus (pour la jeunesse, par exemple). Une Europe fiscale et sociale nous manque, oui, conviennent les participants. Mais n’est-ce pas alors qu’il nous faut plus d’Europe ?…et si c’est le cas, de quel type  : une « Europe politique » ou une Europe confédérée ? je vous laisse imaginer la suite ! Toutes les questions, certes, n’ont pas trouvé leur réponse dans ce café de la place Wagon à Hénin. Mais le déplacement, pour nous autres de Paris et de Bruxelles, en valait largement la chandelle. Un sentiment d’ouverture et de nouveauté. Merci, Héninois et Héninoises que nous avons pu croiser le temps d’une soirée ! La suite, dans une autre ville d’un tour de France qui ne fait que commencer. Emmanuel...

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L’Italie de Renzi: un nouveau récit européen?
17 Nov

L’Italie de Renzi: un nouveau récit européen?

Une présidence dans un contexte politique de rupture Il y a eu l’Allemagne de Schröder et ses réformes. Il y a maintenant l’Italie de Renzi qui bouscule les codes et les normes de la politique italienne, pour faire de son pays l’un des plus réformateurs du moment. Ou qui se proclame comme tel. Pour l’heure, Renzi est celui qui a permis un renouvellement de la classe politique italienne, on en rêverait en France, et il a clos le chapitre de l’hystérie berlusconienne. Longtemps, l’Italie fut regardée comme une sorte de gérontocratie et Renzi peut être compris comme le fruit d’une certaine exaspération générationnelle. La jeunesse italienne subit au premier chef les conséquences d’une crise interminable et dont les origines la précèdent largement. Renzi, c’est un homme de 39 ans (plus jeune chef de gouvernement en Europe après Charles Michel en Belgique) qui fait front aux constitutionnalistes et aux syndicats hostiles au « Jobs act », l’une de ses réformes phares qui a pourtant provoqué un schisme au sein du son parti, le Parti Démocrate. Renzi, c’est l’histoire d’un homme légitimé par les élections européennes (40% des suffrages), qui trace sa route presque seul, et que certains comparent déjà à Thatcher. Bye bye donc l’Italie de cet histrion de Berlusconi, qui a dominé pendant 20 ans la politique italienne et qui fut le symbole d’une Italie amorale et illégale, et dont beaucoup d’Italiens avaient honte à l’étranger. C’est dans cette Italie fière d’elle-même, dans laquelle indéniablement souffle un vent nouveau, que nous avons séjourné pour ce 12è voyage de Présidence européenne. Comme toujours, l’agenda de cette Présidence est dicté par les circonstances internationales et les priorités de politique intérieure. Or, partout en Europe, le diagnostic de l’exigence des réformes structurelles a été fait, notamment sur le marché du travail, la Justice et l’administration publique. Emploi (ici aussi on parle de « lost generation », le taux de chômage général est de 12% en Italie mais grimpe à 42 % chez les jeunes), présence forte sur la scène internationale, climat, questions migratoires (Frontex et la suite de l’opération Mare Nostrum (lancée après le drame des migrants de Lampedusa) avec Triton, révision des accords de Dublin) et fonctionnement institutionnel (une nouvelle version de la vieille antienne du rapprochement de l’UE et des citoyens, mais cette fois-ci à partir des citoyens eux-mêmes, avec une approche « bottom-up » et « grass-rooted » selon les expressions anglaises en cour), sont les cinq priorités de cette Présidence italienne. En parallèle de ces réformes structurelles, qu’elle souhaite continuer de promouvoir, la Présidence italienne soutient également une politique de relance coordonnée au niveau européen, avec notamment des investissements par le biais de la Banque Européenne d’Investissement (BEI) et le plan Juncker d’une enveloppe de 300 milliards d’Euros. Finalement, cette vision sied au vieil adage de Jacques Delors: « la rigueur aux États, la relance à l’Europe ». Au-delà de ces ajustements macro-économiques, la question du fonctionnement même des institutions est à l’ordre du jour de cette Présidence italienne. Elle souhaite renforcer le délicat processus de monitoring des réformes accomplies par les pays membres et prévoir, en cas de non-respect des règles communautaires, une grille de sanctions qui pourraient aller, pour les plus mauvais élèves, jusqu’à la mise sous tutelle. Toutefois, les Italiens sont favorables à une flexibilité accrue dont les États pourraient jouir par rapport au Pacte de stabilité et de croissance, négocié à la fin des années 90 dans un contexte économique mondial très différent de celui d’aujourd’hui. Quelles pourraient donc être les marges de manœuvre? Renzi est resté plutôt vague sur ce sujet (il ne faut pas trop irriter l’Allemagne) et la Présidence italienne laisse la Commission négocier en bilatéral avec les États membres. « Changer l’Italie pour changer l’Europe » Impossible de revenir de ce voyage d’études sans insister sur Renzi, ce phénomène qui a bouleversé la politique, chouchou de la droite et déjà affublé de plusieurs surnoms tels que « Renzusconi » (mélange de Renzi et de Berlusconi, avec qui il partage sans aucun doute la même ambition, voir sur pas mal de points, le même programme – cf le premier mandat de Berlusconi et sa révolution libérale – comme on nous l’a souligné plusieurs fois) ; ou le « rottamatore », c’est-à-dire celui qui envoie à la casse les vieux gérontes de la politique italienne. La méthode Renzi, ou plutôt son absence du fait d’une pratique instinctive du pouvoir, est un mélange de volonté politique et de communication efficace (par exemple, les fameux 80 euros gagnés sur la fiche de paye), s’appuyant par ailleurs sur le coup d’éclat, qui paraît cependant peu tenable sur le long terme. Mais pour le moment les grands chantiers de réformes ont été lancés, que ce soit pour la fonction publique ou le marché du travail (il existe 47 types de contrat de travail différents en Italie). Les handicaps structurels de l’Italie sont connus: bureaucratie lourde et boulimique, fonctionnement très lent de la Justice (les délais de jugement sont très longs, 3 ans en moyenne, ce qui est un vrai frein à la vie économique car les différends dans les affaires se terminent souvent au tribunal et cela crée une insécurité juridique préjudiciable aux investissements, notamment étrangers), corruption (voir notamment un récent scandale au sujet des appels d’offre pour l’Exposition universelle), évasion fiscale (qui représente quand même 9 % du PIB) et le travail au noir. Durant ses cent premiers jours, Renzi a lancé la réforme du Sénat, qui passe de 315 à 100 membres, et qui deviendrait une chambre des régions élue par des grands électeurs, avec une fonction consultative seulement; réforme des collectivités locales (surpression des provinces) et du marché du travail. Le processus sera long, notamment du fait du bicaméralisme égalitaire qui implique de longs examens et allers-retours dans les deux chambres. Déjà, Renzi a promis de réformer le pays en mille jours et non plus en cent. Mais si la tâche est lourde (l’Italie est l’un des rares pays d’Europe qui n’a pas changé ses institutions depuis la Seconde Guerre mondiale…), le changement de cap semble réel. Même le Mouvement Cinq Étoiles de Beppe Grillo pâtit de la politique de Renzi, qui a mis en œuvre pas mal de points revendiqués par ce parti fourre-tout et démagogique: transparence (un site internet gouvernemental décrit les mesures de Renzi afin que les citoyens puissent être comptables de son action, ce site étant extrêmement précis, tel le suivi de la vente des voitures du domaine), contrôle du budget, fin des gabegies et des signes extérieurs de pouvoir. Enfin, la numérisation de l’administration publique, domaine dans lequel l’Italie est très en retard, devrait être en place en 2015, date à laquelle théoriquement, tout le monde devra déclarer ses revenus en ligne (et a priori sans l’aide d’un expert-comptable, comme souvent, du fait de la complexité des déclarations de revenus). Selon sa propre expression, Renzi veut donc « changer l’Italie pour changer l’Europe ». Car l’intérêt des Italiens pour les questions européennes est réel. « L’Europe, ce n’est pas autre chose que l’Italie » avons-nous entendu. Le mot « fédéralisme » n’est pas un gros mot vilipendé ou qui sert de déversoir des désillusions de la situation économique actuelle. Rappelons au passage que dans son grand discours d’investiture, Renzi a mentionné avec ferveur les États-Unis d’Europe. Et l’Italie peut s’enorgueillir d’avoir produit de grands européens, tels de Gasperi et Spinelli, de sorte que l’Europe est dans l’ADN de la République italienne qui y a perçu un levier de légitimation internationale après les affres du fascisme. Aujourd’hui encore, les mouvements fédéralistes comptent souvent de grands bataillons d’Italiens. En outre, les identités régionales sont très puissantes, et devancent souvent le sentiment national. Mais si l’identité stratifiée commence pour beaucoup d’Italiens par l’ancrage dans sa ville (et particulièrement pour les Romains...

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La société grecque face à la récession
20 Mar

La société grecque face à la récession

La Grèce, entre 2008 et 2014, c’est l’explosion d’une bulle, la réalisation brutale de toute une nation qui vit largement au-dessus de ses moyens réels. Et puis derrière c’est une réalité sociale: une baisse de pouvoir d’achat de 20% à 45% selon les foyers, une inflation mal maitrisée qui accroit la pauvreté, un taux de chômage de 28% après des plans de licenciement dans la fonction publique et une récession alimentée par des impôts enfin collectés. C’est un choc « qu’aucune démocratie moderne n’avait jamais subi » selon plusieurs interlocuteurs encore incrédules. Théories de complot et rumeurs jouent alors leur rôle pour expliquer et simplifier. L’occasion n’est pas manquée par des partis extrémistes comme Aube Dorée d’égrener la liste des fautifs habituels: Américains, banquiers, Juifs, Turcs. Des histoires circulent dans la rue ou dans les taxis comme celle des lingots d’or volés par les Allemands en 1941 et qui ne furent jamais rendus! Le créancier n’est pas celui que vous croyez! Plus sérieusement maintenant, la société grecque souffre mais, fait notable, elle s’adapte rapidement au contexte ambiant. Les familles se regroupent, parents et enfants taisent leurs conflits pour faire front, certains jeunes s’expatrient ou de manière plus surprenante reviennent à la campagne pour cultiver la terre, leurs cursus universitaires s’orientant de plus en plus vers des filières techniques et moins vers les sciences humaines. Certains Grecs semblent même éprouver de la fierté face à une créativité et un dynamisme que la population se découvre, ou redécouvre, après des décennies de laisser aller et de dénigrement de soi-même. Curieux de ces évolutions mentales, le think tank ELIAMEP propose une table ronde en mars 2014 sur « les effets sociaux de la crise et le rôle de la société civile », en partenariat avec les Universités allemandes de Duisbourg et de Bonn. Tout un symbole. Quatre années après le début de la crise des dettes, et les conditions imposées par l’Union Européenne (UE) et le FMI, les Grecs pensent le chemin parcouru et expriment presque une surprise face à leur propre sang froid: « au pic de la crise, nous n’avions que 200.000 manifestants », peut-on entendre. Athènes se réveille cette année avec des comptes publics en léger excédent, de nouveaux gisements gaziers en mer Egée, une belle saison touristique en 2013 et des investissements étrangers en hausse. Pour les Athéniens, voilà de quoi satisfaire « une Europe sévère et qui n’a pas fait les mêmes efforts dans toute l’Union ». Les élections locales et européennes de mai 2014 voient l’émergence de partis qui appellent à une renégociation des accords de sauvetage financier. SYRISA, un nouveau parti hors système déjà très présent lors de la campagne législative de 2012, arrive en tête de ce mouvement avec 30% dans les sondages tandis que les partis historiques portant la responsabilité des négociations avec l’UE chutent à 5% (PASOK) et 24% (Nouvelle Démocratie). Les électeurs grecs diront si le moment est venu de baisser la garde ou non. Les capitales européennes, elles, devront réagir à ce vote en conséquence et se poser des questions tout autant macroéconomiques que sociétales: le rapport des grecs face à l’impôt s’est-il régularisé? La tolérance face à la corruption est-elle réellement circonscrite? La société grecque accepte t’elle sa part de responsabilité ou se contente t’elle d’accuser une classe politique défaillante? Un panneau blanc sans signature, sur le chemin de l’aéroport, résume bien l’état d’esprit général: « only in one place? ». En d’autres termes: serons-nous les seuls à payer? Il y a un aveu de culpabilité dans ce questionnement mais aussi une blessure encore vive exposée aux Européens de passage: ne soyez point trop moqueur ou trop hargneux contre nous, car comment réagirez-vous bientôt lorsque vos familles devront vivre sans les 3 ou 4% de déficit annuel que vos gouvernements empruntent aux marchés financiers depuis plusieurs décennies ?   Michael...

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