L’autre 9 mai à Kiev
20 Mai

L’autre 9 mai à Kiev

L’Ukraine est aujourd’hui plongée dans une situation inextricable qui laisse les citoyens perplexes, voire désemparés, malgré la fierté d’avoir exprimé fortement leur volonté contre un pouvoir élu mais corrompu. Comme les Indignés à l’Ouest, mais avec une intensité sans commune mesure et dans un contexte très différent, les révoltés de Kiev ont apporté leur propre réponse à la crise du système représentatif et à l’introduction longtemps théorique mais aujourd’hui pressante d’éléments de démocratie directe. Revenons à Kiev. Situation étrange où le témoignage d’une révolution se résume à une seule place, cette Maïdan devenue star médiatique et dont la vie singulière se perpétue dans un fatras de guérilla urbaine, mais curieusement bien agencé, et grâce à quelques irréductibles dont on ne sait si ce sont les vrais héros des journées meurtrières ou de vagues figurants venus chiper les derniers restes de gloire. En treillis ou en tenue cosaque, l’effet est assuré pour le touriste de l’information mondialisée. Kiev est calme, étale comme le Dniepr, et la douceur trompeuse de ce mois de mai ne laisse guère imaginer que le destin territorial du pays est aujourd’hui entre les mains de factions qui ressuscitent le spectre des pratiques totalitaires: scrutins biaisés, désinformation, intimidations et système de peur généralisée. Une interrogation prédomine à Kiev, comment ce pays historiquement dual, européen (« nous ne laisserons personne d’autres que nous-mêmes, pas même l’UE, juger de notre identité européenne que nous ressentons profondément », nous a-t-on affirmé avec émotion) mais aussi russophone/phile non seulement à l’Est et au Sud mais dans une forme d’imbrication historique, a pu évoluer en quelques mois d’une relative sérénité à une situation sécessionniste? L’affaire ukrainienne est un des nombreux ersatz de l’histoire européenne, celle d’un continent atomisé où les dominants jouent leur avantage sans considération des petits pays ballotés et écrasés. L’UE s’est précisément construite après l’échec du système metternichien d’équilibre des puissances qui fut non seulement néfaste pour ces petits États mais in fine un jeu à somme nulle pour tous où les puissants finissent par s’affronter, menaçant ainsi l’ensemble du continent. La paisible Ukraine, même en sa capitale où se ressent fortement l’âme rurale de ce peuple aux manières simples, avec des références agraires très présentes, à commencer par les restaurants à la décoration mi kistch, mi naïve, pâtit de déséquilibres qui la dépassent largement. « L’UE, que peut-on en attendre? », entend-on dans la rue. Il est facile a posteriori de critiquer l’approche des acteurs en présence mais il faut bien tirer les conséquences de ce qui est, pour l’heure, un échec. Au plan régional, abstraction faite des États-Unis donc, on compte principalement trois acteurs: outre le pays concerné, la Russie et l’UE. Or, l’UE a tenu une stratégie, celle d’une approche économique dans la poursuite d’accords d’association quand la discussion politique, notamment dans le cadre du partenariat oriental (on se souvient d’une discussion au Ministère des Affaires étrangères à Varsovie, lors du voyage de l’Atelier pour la Présidence polonaise, où la Russie ne fut jamais évoqué par nos interlocuteurs, comme la marque d’un passé non surmonté et refoulé) est limitée. Il faut discuter avec Moscou en amont car si l’Ukraine peut et doit être libre, elle ne sera jamais seule. Et en matière de relations internationales, nier la géographie et l’histoire ne peut que mener au désastre. Bien évidemment, discuter avec Moscou l’impérieuse n’est jamais aisé car cela implique d’aller au rapport de force, seul langage compris par Poutine, et à tout le moins d’entrer dans cette logique de hard power sans laquelle l’UE ne sera jamais une puissance. Bien évidemment, la Russie a un rapport très fort avec l’Ukraine qui est considéré dans sa mythologie nationale comme la terre originelle. Bien évidemment le petit tsar Vladimir ne voulait pas entendre d’un rapprochement avec l’UE quand il considère Kiev dans sa sphère d’influence immédiate, le reliquat symbolique d’un empire regretté. Toutefois, l’UE, en 2014, ne peut approcher l’Ukraine comme elle le fit à la fin des années 1990, notamment pour les Pays Baltes, alors que l’État russe était à un stade de décomposition avancé. Ne pas discuter au plus haut niveau, et pas seulement dans le cadre d’un partenariat oriental dont la composante politique est indigente, a poussé la Russie à une position dans un premier temps inconfortable après le renversement de Ianoukovytch, et ce alors même que le boycott des leaders occidentaux lors de la cérémonie des jeux de Sotchi humilia concomitamment Poutine. Ce dernier a alors saisi le prétendu affront pour entrer dans son jeu préféré, celui de l’opposition frontale, et, oserions-nous, dans son domaine de compétence professionnelle, la guerre psychologique. L’UE fit alors montre de sa difficulté à agir vite et fort. Au sens institutionnel, ce n’est pas l’UE mais essentiellement le triangle de Weimar (Pologne, Allemagne et France) qui a joué un rôle actif lors des évènements de Maïdan en forçant Ianoukovytch à la discussion. Ce fut un résultat bien partiel et notre bonne vieille Europe championne du soft power s’est trouvée vite dépassée par la Russie qui pointait déjà en Crimée. L’UE dut compter avec ses divisions, de l’Allemagne parfois bienveillante avec la Russie à une France et un Royaume-Uni plus offensifs, certes, mais pas au détriment de leurs intérêts économiques. Ici, comme en bien des domaines, l’UE paie sa polyphonie dont jouent ses partenaires et adversaires. L’avantage russe pourrait être de court terme; Moscou en souffrira le tribut avec une économie entrée en récession et, derrière ce retour de puissance, elle devra composer à nouveau avec des frontières flottantes (décidément on en revient toujours au télégramme Kennan). Mais l’Ukraine est durablement déstabilisée. Attiser les vieilles rancunes fut redoutablement efficace dans certaines régions du pays où le renversement d’un président élu avec le soutien massif de l’Est fut perçu comme un geste de défiance, largement exploité, contre la population russophone. Les récents referenda bidons n’augurent rien de bon, et la déligitimation possible du scrutin présidentiel du 25 mai pourrait couronner la stratégie russe. L’UE, quant à elle, risque de voir échouer son principal objectif dans la crise: éviter l’éclatement du pays qui verrait une Ukraine occidentale affaiblie et un nouveau trou noir à ses frontières. Le 9 mai, on a peu fêté Schuman et l’Europe à Kiev. En partie du fait de l’annulation de manifestations par crainte d’attentats mais aussi car le 9 mai représente ici essentiellement la commémoration de la Grande Guerre patriotique, celle de l’URSS contre le régime nazi. Les petits drapeaux agités par les enfants et les étoiles des calots portés fièrement par de jolies jeunes femmes n’étaient pas bleus mais de couleur rouge. Relation complexe à cette histoire nationale décidément indissociable de la Russie. Alors quel bilan pour l’Ukraine? L’accord d’association avec l’UE est un élément d’espoir, mais quel gâchis! Un travail de déminage en amont, et pas par une Haute représentante faible et en proie aux divergences des États, n’aurait pas tout réglé mais cela aurait sans doute diminué la portée d’une explosion peu surprenante dans cette région sensible. Pour cela, il faut bien davantage qu’une Union simple organe de coopération, qui applique son fonctionnement interne, la règle de droit comme seul instrument de régulation des intérêts en présence, à ses relations avec ses partenaires. L’Europe lucide, c’est une Europe politique et dont l’expression d’unité serait portée par une voix légitime, donc forte, et capable de défendre non seulement l’intérêt des Européens mais aussi les valeurs qu’ils promeuvent. Pour accéder à cette Europe-là, les larmes des veuves de Maïdan ne suffiront pas. Mais dans la prise de conscience d’une destinée commune, peut-être auront-elles contribué, à quelques encablures d’élections européennes, à poser l’interrogation. Seule certitude, pour le comprendre, d’autres crises, et bien plus douloureuses pour nous, seront hélas nécessaires....

Lire la suite
Crimée: la fuite en avant du Kremlin?
25 Mar

Crimée: la fuite en avant du Kremlin?

2013 fut presque unanimement saluée comme celle des succès répétés de la diplomatie russe, avec à son actif l’Iran, via la perspective d’une levée progressive des sanctions, la Syrie, où les Etats-Unis renoncèrent à employer la force en dépit d’engagement récents en ce sens, et enfin l’Ukraine, dont le gouvernement avait décidé en novembre dernier de reporter sine die la signature d’un accord d’association avec l’Union européenne. L’année 2014 s’est engagée d’une manière bien moins favorable à la Russie, avec le camouflet infligé par les manifestants de Kiev au gouvernement de Yanoukovitch, et la fuite pathétique de ce dernier, accueilli à contrecœur en Russie. Prétextant la protection des minorités russes et russophones, face à de nouvelles autorités supposées russophobes à Kiev, la Russie est rapidement intervenue: militairement en Crimée, et sous forme d’agitation politique dans l’Est de l’Ukraine. Le référendum du 16 mars semble couronner cette stratégie de succès: la Crimée est probablement perdue pour l’Ukraine, qu’elle acquière une indépendance de façade, sur le modèle de l’Ossétie du Sud, ou qu’elle soit rattachée à la Fédération de Russie comme cela se dessine. Or s’agit-il réellement d’un succès? Il y a deux manières de se prononcer. Suivant une première acception du terme, il s’agit d’un succès si le résultat obtenu est conforme aux objectifs précédemment formulés (publiquement ou non). Suivant la seconde acception, on ne peut parler de succès que si les événements en question améliorent la situation du principal acteur, la Fédération de Russie en l’occurrence. Dans le premier cas, rares sont ceux qui connaissent les objectifs précis du Kremlin, mais s’il s’agissait d’arracher la Crimée à L’Ukraine comme on peut le présumer, alors succès il y a. A cela notons qu’il n’y guère de mérite: il est clair que l’Ukraine n’avait pas les moyens de s’opposer à la puissance militaire de son grand voisin, et que personne à l’Ouest ne souhaite mourir pour la Crimée. Dans le second cas, la réponse est beaucoup plus nuancée. Sur le plan économique, la Crimée devrait devenir la région de Russie la plus pauvre, et elle ne recèle nulle richesse particulière, si ce n’est les rivages plaisants de la Mer Noire. Sur le plan stratégique, la flotte Russe de la Mer Noire n’y gagne rien non plus puisqu’il était à peu près acquis que la concession de Sébastopol aurait été reconduite ad vitam aeternam. Sur le plan intérieur, Vladimir Poutine crée l’illusion de la puissance, toujours appréciable en période de ralentissement économique. Mais c’est un pis-aller: l’Union douanière, qui devait via l’Union eurasienne ressusciter un semblant d’empire sur le modèle de l’URSS (dont l’éclatement, on ne le rappellera jamais assez, reste considéré par Vladimir Poutine comme “la plus grande tragédie du 20e siècle”), est moribonde: la Biélorussie ne joue le jeu qu’en échange de subventions, le Kazakhstan semble regretter de l’avoir rejointe, et l’Arménie, et donc peut-être la Crimée, sont des prises de guerre bien modestes. Pour cette victoire dont les effets seront sans doute éphémères, la Russie prend des risques de conséquences lourdes, et surtout durables. Avant même d’éventuelles sanctions économiques, les marchés ont envoyé un signal fort: la Russie n’est plus perçue comme un pays émergé stable, mais au contraire en partie imprévisible. On sait qu’il ne faut que quelques secondes pour affecter la confiance des investisseurs, mais des années pour la reconquérir. Or l’économie russe est dépendante à l’excès de la rente énergétique et doit absolument trouver des relais de croissance, qui passent par des transferts de compétences, eux-mêmes liés à la présence d’investisseurs internationaux. Les éventuelles sanctions économiques pourraient amplifier ce phénomène, alors même qu’après des décennies de croissance extrêmement dynamique, notamment portée par le prix des hydrocarbures, le PIB devrait au mieux croître très modestement en 2014. Or si les inégalités abyssales qui caractérisent la société russe semblent n’avoir que des conséquences limitées sur la stabilité sociale, c’est bien parce qu’in fine chacun bénéficie (dans des proportions bien sûr très variables) des fruits de la croissance. Que celle-ci s’arrête et les revendications en termes de redistribution ou de contestation de la corruption pourraient émerger avec force. Sur le plan diplomatique, alors qu’en 2013 la Fédération de Russie avait réussi à utiliser le droit international comme un outil à des fins de realpolitik, à savoir la protection de ses alliés Iranien et Syrien, les tentatives de justifier l’intervention en Crimée au nom justement de ces mêmes règles n’a trompé personne. Son discrédit au Conseil de Sécurité est manifeste, et a déclenché non seulement l’opprobre de la plupart des membres du Conseil, mais même les moqueries de certains. On notera également que des alliés traditionnels de la Russie comme l’Iran, la Chine ou la Biélorussie ne l’ont pas soutenue. Derrière une apparente démonstration de force, qui trouve d’ailleurs certains admirateurs en France, les actions récentes de la Fédération de Russie semblent s’apparenter à une fuite en avant, assises sur des considérations de politique intérieure, et qu’elle pourrait regretter à brève échéance. Image: Wikimedia [MàJ 25/3/14 – 13h24: Correction de...

Lire la suite
Le conflit en Ukraine : le point sur la question gazière
18 Mar

Le conflit en Ukraine : le point sur la question gazière

I- État des lieux : rôle du gaz en Europe et de la Russie dans l’approvisionnement gazier de l’UE En 2012, le gaz naturel représentait environ 23% de la consommation énergétique primaire1 de l’Union européenne ; un chiffre en légère baisse depuis quelques années (25% en 2010). La situation varie largement d’un pays à l’autre : plus de 40% aux Pays-Bas, environ 35% en Lituanie et en Italie, contre 0% pour Chypre et Malte et 1 à 2% pour la Suède. Pour le Royaume-Uni, l’Allemagne et la France, les chiffres respectifs sont 32%, 21% et 15% environ. Les deux tiers du gaz consommé dans l’Union européenne sont importés, le reste étant produit localement. La Russie est le premier fournisseur extérieur de l’UE : en 2012, le gaz russe représentait 23% de la consommation européenne totale (soit environ un tiers du total des importations), contre 22% pour la Norvège, 9% pour l’Algérie et 6% pour le Qatar. Là encore, les variations à l’intérieur de l’UE sont considérables. Le Danemark est non seulement autosuffisant mais exporte une partie de sa production ; les Pays-Bas, la Hongrie et le Royaume-Uni sont à la fois producteurs, exportateurs et importateurs. Au total, 16 États de l’UE sont des producteurs gaziers ; les quatre principaux producteurs sont les Pays-Bas, le Royaume-Uni, l’Allemagne et la Roumanie. Les 12 autres États de l’UE sont entièrement dépendants de leurs importations. Parmi ceux-ci, l’Estonie, la Finlande, la Lettonie et la Lituanie ont la Russie pour unique fournisseur. La Russie représente également plus de 50% de la consommation totale de l’Autriche, de la Bulgarie, de la République tchèque, de la Grèce, de la Hongrie, de la Pologne, de la Slovaquie et de la Slovénie (cf. tableau). Sauf la Roumanie et la Croatie, producteurs indépendants, toute la moitié Est de l’Union européenne dépend donc très largement de la Russie pour sa consommation gazière. À l’inverse, 9 États membres n’importent aucun volume de gaz russe. Les importations de gaz russe parviennent en Europe par plusieurs voies : fourniture directe à la Finlande et à l’Estonie, gazoducs Blue Stream vers la Turquie et Nord Stream vers l’Allemagne, transit par la Biélorussie pour les États baltes, la Pologne et l’Allemagne, enfin transit par l’Ukraine pour l’Europe du Sud-Est, Centrale et Occidentale. En 2013, sur 160 milliards de m3 importés de Russie vers l’Europe, 82 milliards ont transité par l’Ukraine, soit un peu plus de la moitié (cette proportion est supérieure si l’on ne tient pas compte de la Turquie). II- Conséquences possibles de la crise actuelle La vulnérabilité réelle de l’Union européenne à une interruption des importations de gaz russe dépendrait de nombreux facteurs : conditions météorologiques (la consommation de gaz varie fortement en fonction de la température) ; état des stocks ; capacité à mobiliser rapidement des sources d’approvisionnement alternatives – y compris, au sein de l’UE, capacité des États les mieux pourvus à approvisionner rapidement les États les plus vulnérables ; le cas échéant, capacité à rationner de manière intelligente la consommation au sein des États les plus affectés. Dans tous les cas, la situation varierait fortement en fonction des États, et bien entendu selon que l’interruption soit brève ou prolongée, et selon qu’elle concerne la totalité des importations de gaz russe ou (en l’espèce) uniquement le gaz transitant par l’Ukraine. Dans la situation actuelle, une température clémente et des stocks bien pourvus (conséquence d’un hiver doux) atténueraient l’impact immédiat d’une crise éventuelle. En sens inverse, les sources d’approvisionnement supplémentaires disponibles à court terme sont très modestes et tout à fait insuffisantes pour compenser une perte éventuelle du fournisseur russe. Et en cas de crise prolongée, le remplissage des stocks en vue de l’hiver prochain se trouverait compromis. Plusieurs scénarios sont envisageables : i) En cas d’une interruption concernant uniquement le transit par l’Ukraine À court terme (plus ou moins un mois), cette interruption pourrait être compensée par un usage accru des autres routes existantes, principalement Nord Stream (+1,8 Gm3 de capacité supplémentaire potentielle), ainsi que Blue Stream (+0,5 Gm3) et le transit biélorusse (+0,2 Gm3). En outre, 2 Gm3 pourraient être retirés des stocks, 0,9 Gm3 supplémentaires achetés sur le marché spot et 0,5 Gm3 supplémentaires en provenance de Norvège2. À l’échelle de l’UE, toutes ces mesures permettraient de compenser en quasi-totalité l’interruption du transit par l’Ukraine.  Si l’interruption devait se prolonger au-delà de quelques semaines, elle engendrerait une crise énergétique de grande ampleur, en Ukraine, mais aussi, par ordre croissant de gravité, en Pologne, en Slovaquie, en Hongrie, en Grèce, en Serbie, en Bosnie-Herzégovine et en Bulgarie. Ces pays pourraient difficilement maintenir l’approvisionnement du secteur résidentiel et seraient contraints d’interrompre celui de clients industriels.  ii) En cas d’une interruption totale des importations russes À court terme, les alternatives disponibles seraient les suivantes : 0,5 Gm3 supplémentaires en provenance de Norvège, 2 Gm3 retirés des stocks. Des quantités supplémentaires de GNL pourraient être éventuellement achetées sur le marché spot mondial (environ 5 Gm3 chaque mois), mais sans garantie de résultat immédiat, du fait de la faible quantité disponible, et avec un prix correspondant aux prix asiatiques, presque deux fois supérieurs en moyenne aux prix européens. Il faudrait deux à trois semaines pour qu’une cargaison de GNL atteigne l’un des terminaux européens. Au-delà de quelques semaines, il deviendrait indispensable de mettre en œuvre immédiatement des mesures drastiques de réduction de la demande dans une grande partie de l’Europe. Certains consommateurs (ménages ou industriels) se trouveraient privés d’approvisionnement, sans doute durablement. Dans toutes les hypothèses (interruption partielle ou totale), une crise prolongée aurait un impact économique sévère. En cas d’interruption partielle, le prix du gaz en Europe augmenterait de 15 % et celui du pétrole de 10 %. Par rapport au scénario de base, la zone euro subirait un recul global de -1,5 % de son PIB d’ici 2015, allant jusqu’à -3 % ou davantage pour certains pays de l’Est. La Russie subirait pour sa part une baisse de -2 % de son PIB en 2014 et -4,5 % en 2015. Quant à l’Ukraine, elle serait en faillite3. En cas d’interruption totale, les conséquences seraient bien sûr encore plus graves. III- Quelles solutions pour le long terme ? Si la crise actuelle dans les relations entre la Russie et l’UE devait se prolonger, ou même s’approfondir, il convient de noter que les échanges gaziers entre la Russie et l’Europe n’en seront pas nécessairement affectés. L’Europe occidentale importe du gaz russe (soviétique à l’époque) depuis les années 70. En dépit de fortes pressions américaines, plusieurs banques et entreprises ouest-européennes avaient pris part à la construction du principal gazoduc Sibérie-Europe, au début des années 80. Les échanges gaziers entre l’Union soviétique et l’Europe occidentale n’ont à aucun moment été contrariés par la guerre froide, et n’ont jamais non plus influencé son déroulement, dans un sens positif ou négatif. Cet exemple démontre que, au moins dans le cas de la Russie et de l’Europe, il n’existe aucun rapport nécessaire et immédiat entre liens énergétiques et relations politico-diplomatiques – ce que confirme une comparaison même sommaire entre les différents États européens. On peut donc imaginer une situation où, comme au début des années 80, la Russie et l’UE collaborent activement dans l’énergie tout en gelant leurs autres relations. Cette solution semble à ce stade la plus probable. Dans cette hypothèse, la politique de l’Union européenne devrait simplement consister à pallier l’actuelle insécurité du transit par l’Ukraine, soit en sécurisant ce transit (par exemple en aidant l’opérateur ukrainien Naftogaz à apurer sa dette envers Gazprom), soit en développant les voies de contournement de l’Ukraine. Àl’inverse, les décideurs européens pourraient opter pour une stratégie d’indépendance vis-à-vis du gaz russe. Compte tenu de l’absence de fournisseurs alternatifs disposant de quantités suffisantes, ce choix reviendrait à réduire fortement la part du gaz dans la consommation énergétique de l’UE. Les solutions adoptées...

Lire la suite
Devons-nous être des Allemands du Sud ? Débat sur une 3ème voie européenne
02 Fév

Devons-nous être des Allemands du Sud ? Débat sur une 3ème voie européenne

Le 15 octobre dernier, l’Atelier Europe a organisé avec Toute l’Europe, l’Université Libre de Bruxelles et la Faculté des Sciences Sociales et Politiques un débat autour de la troisième voie européenne avec Daniel Cohn-Bendit, Député européen, groupe Verts/ALE et Antoine Kasel, ancien sherpa de Jean-Claude Juncker suite à la projection. Voici un petit aperçu de cet échange: Ces échanges faisaient suite à la diffusion du film de François Manceaux, Portugal: l’Europe de l’incertitude, produit par Paquita Romson Production et monté par Bruno Bervas. Tourné au Portugal au cours des années 2010 et 2011, ce documentaire traite du Portugal comme laboratoire des politiques d’austérité en Europe. Cette « expérimentation » portugaise est plus que jamais d’actualité aujourd’hui et peut apparaître comme une réalité prémonitoire pour l’avenir du modèle social et économique européen....

Lire la suite
Tournant « social-démocrate »: une bonne nouvelle pour l’Europe?
21 Jan

Tournant « social-démocrate »: une bonne nouvelle pour l’Europe?

Il aura fallu que les journalistes s’y reprennent à trois fois lors des vœux à la presse de François Hollande pour que celui-ci accepte enfin sans ambiguïté le qualificatif de social-démocrate. Pourquoi tant de réticence vis-à-vis d’un terme pourtant synonyme de modération et que les gauches européennes revendiquent volontiers? Et quelles implications pour l’Union européenne? Il ne s’agit pas d’un simple point lexical: la France est l’un des derniers pays en Europe où la gauche de gouvernement (c’est-à-dire le Parti Socialiste) se sent plus à même de gouverner avec l’extrême gauche, où ses transfuges sont nombreux, qu’avec la droite modérée. A tel point qu’Arnaud Montebourg, dans un parfait déni de réalité, considérait que la gauche allemande avait récemment gagné les élections, sur la base d’une addition baroque des voix du SPD (l’équivalent du PS français), des verts allemands et de Die Linke (l’équivalent du Front de Gauche). Mais voilà, en Allemagne les coalitions se font au centre, entre sociaux-démocrates et démocrates-chrétiens. Il s’agit bien là d’une exception française: chez tous nos voisins, la gauche de gouvernement a coupé les ponts avec son aile extrémiste, que ce soit en Espagne, en Allemagne, au Royaume-Uni, en Italie, etc. Cela n’a rien d’étonnant, puisque si les valeurs sont souvent différentes entre la droite et la gauche modérée, au moins sur le plan économique les objectifs sont largement convergents (intervention raisonnée de l’Etat dans l’économie, ouverture, défense du projet européen, attachement à la monnaie unique, rôle de l’entreprise dans la création de valeur, etc.). Le fait que François Hollande prenne acte de cette rupture – déjà présente dans les faits depuis 1983 en France, mais jamais assumée – n’est pas anodin. Il pourrait sonner le glas d’une anomalie pesante, et qui pesait jusqu’alors sur la crédibilité de la voix française, lorsque portée par un gouvernement socialiste. Comment défendre le marché commun lorsque l’aile gauche du Parti Socialiste le voue aux gémonies? Comment défendre la compétitivité de l’industrie française lorsque ces mêmes personnes voient dans son salut la fermeture des frontières? Si François Hollande va au-delà des mots et abandonne cette aile à ses combats d’arrière-garde, la voix de la France n’en sera que plus audible. Car c’est là la deuxième bonne nouvelle que ce tournant pourrait apporter. En reconnaissant enfin clairement que c’est par l’offre et non la demande que la France retrouvera le chemin d’une croissance durable, et que la valeur se crée dans les entreprises, François Hollande envoie un signal positif, qui pourrait se traduire dans les chiffres si les mesures annoncées sont dessinées habilement et mises en œuvre effectivement. Or l’Europe a besoin d’une France forte, et ne peut s’appuyer seulement sur le moteur allemand. Celui-ci est le plus performant aujourd’hui, mais tout n’est pas parfait dans ce modèle. Hélas la France n’est crédible dans la critique que si celle-ci n’est pas l’expression d’une forme de jalousie. Ce n’est que si l’économie française rebondit et fait preuve de dynamisme que les autorités françaises seront légitimes pour s’engager dans un dialogue constructif avec l’Allemagne pour l’avenir de l’Europe. Le tournant social-démocrate de François Hollande est donc une bonne nouvelle, car il pourrait contribuer à rationaliser le modèle politique français, et renforcer le poids de la France sur la scène européenne: une nécessité aujourd’hui, car il n’est pas sain que l’Europe vole avec un seul moteur. Bien sûr, ce n'est qu'un premier pas, bien timide. On ne peut que regretter que la politique d’offre annoncée s’accompagne nécessairement d’une kyrielle de contrôles, d’agences, etc., comme s’il était impossible à François Hollande de se départir d’une matrice idéologique assise sur la planification, alors que l’économie française a avant tout besoin de respirer. On est aussi en droit de s'interroger sur le temps perdu depuis l'élection présidentielle, il y a vingt mois. On peut craindre surtout une nouvelle manœuvre, à quelques mois d'échéances électorales délicates. Ceci d'autant plus que les contours et le financement des mesures annoncées reste flou. Mais si timide soit-il, reconnaissons qu’il s’agit d’un pas dans la bonne direction et jugeons aux actes.   Source photo: Le Conseil de l'Union...

Lire la suite
Page 2 sur 4612345102030Dernière page »